Communiqué Isranet
septembre 2004
Un service de l’I.C.R.J.
l ’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme

Prof. Frederick Krantz, Directeur

Volume III, Numéro 152 • vendredi, le 24 septembre 2004

Les attentats-suicides frappent des populations innocentes en Israël.
Pierre Mertens
Le Soir magazine, 22 septembre 2004

Il a sur les attentats suicides un point de vue tranché. Dans son milieu d'intellectuels de gauche, Mertens ne va pas se faire que des copains. Il n'en a cure.

Intellectuel engagé à gauche, Pierre Mertens l'est certainement. Il préface un livre consacré aux attentats suicides qui frappent depuis des années Israël. Il est rédigé par un collectif de Belges qui entendent dénoncer de manière virulente ces attentats, sans cautionner pour autant la politique de Sharon et sans nier les droits des Palestiniens. Et aussi pour nouer le dialogue avec les musulmans qui récusent ces actions mortifères. Car comment avoir le respect de la vie d'autrui quand on n'en a aucun pour la sienne propre ?

Le Soir : Pourquoi avoir préfacé ce livre rédigé par des inconnus ?

Pierre Mertens : J'ai beaucoup écrit sur le terrorisme tout au long de ma vie et plus autrefois qu'aujourd'hui.J'y suis cependant revenu de façon récurrente en changeant parfois un petit de point de vue. J'appartiens à une génération qui, au moment des agissements des Brigades Rouges, de la Rote Armee Fraktion et des fedayins d'autrefois, sans justifier aucunement le recours à de telles armes, cherchait à expliquer certaines réactions désespérées. Quelque fois, sans s'en rendre compte, nous n'étions pas loin de basculer dans une sorte de fascination pour ce mode d'autodéfense. Comme le problème du Proche-Orient a continué de me hanter et que je suis allé très souvent dans cette région, je me suis rapidement rendu compte que cette deuxième intifada n'était pas à confondre avec la première. Que des points de vue radicaux que nous avons exposés dans les années 1970 ne sont plus du tout pertinents aujourd'hui. Que tout a changé et tout est à reprendre en considération à zéro. Que le terrorisme doit être condamné aujourd'hui avec beaucoup plus de lucidité et de fermeté que naguère.

Je cautionne donc ce livre en pensant qu'il est d'une grande salubrité, d'une grande hygiène. II n'a rien de manichéen, ce qui aujourd'hui est assez rare. Il ne bascule dans aucune simplification, dans aucun sectarisme, il n'ignore pas la complexité du problème palestinien mais il n'admet pas pour autant l'utilisation de « l'arme des faibles ». Je trouve cette expression ridicule car c'est plutôt «l' arme des lâches».

Le Soir : Ancien professeur de droit international, vous vous en prenez à la cour de la Haye. Elle détournerait le droit international sur la question du mur de sécurité construit par Israël dans les territoires occupés.

Pierre Mertens : J'ai trouvé le procès réducteur. Je comprends qu'Israël n'ait pas voulu même y comparaître, sachant que la cause était perdue d'avance, que les jeux étaient faits. J'ai horreur de la présomption de culpabilité, que ce soit dans un procès national et devant une justice internationale à plus forte raison. J'avais l'impression qu'il n'y avait guère de chance que des points de vue vraiment antagonistes puissent y être exposés "à armes égales", c'est le cas de le dire. Par conséquent, je trouve qu'on assiste à une dérive un peu triste parce que la Cour de la Haye a un plus beau passé qu'elle n'a un beau présent. Je comprends parfaitement l'attitude de dérobade volontaire d'Israël. En plus, j'ai trouvé d'un symbolisme assez fort le fait d'aller déposer à la Haye, le jour de la première audience du procès, des bus calcinés qui avaient été détruits lors d'attentats suicide quelques mois auparavant dans différentes villes d'Israël: c'était une réplique assez imagée qui s'imposait. Tout en restant un militant du droit international, je regrette vraiment l'évolution récente non pas du droit mais de l'application qu'on prétend en faire et qui n'augure rien de bon.

Le Soir : Vous vous en prenez aussi aux « esprits forts de l'Occident », aux intellectuels qui condamnent insuffisamment ces attentats. Vous en êtes un aussi. Vous crachez pour la deuxième fois dans la soupe ?

Pierre Mertens : Il ne s'agit ni de soupe, ni de cracher, ce n'est pas mon occupation favorite. Mais je m'en prends à une certaine forme d'intellectuels « despéradistes », grands amateurs de violence pourvu qu'ils restent en charentaises au coin du feu. Ce ne sont généralement pas des hommes de terrain car cela ne les intéresse pas. Ils ne se déplacent jamais et croient tout voir avec discernement mais de très, très loin. Ils sont effleurés par des rêves dostoïevskiens, nietzschéens, dont ils font une application assez navrante, qui n'est pas loin d'une espèce de névrose masochiste ou paranoïaque. Ces grands amateurs de violence entre la poire et le fromage ne sont pas des gens très fréquentables à mes yeux.

Le Soir : Vous allez jusqu'à les comparer à des fascistes.

Pierre Mertens : Ils ont une façon d'approuver le fait de donner la mort de n'importe quelle manière, la fin justifiant les moyens ! On n'est pas loin du « Viva la muerte » des franquistes pendant la guerre d'Espagne. C'est un slogan fasciste qui reçoit chez eux une caution qu'il m'est assez pénible de contempler.

(Propos recueillis par Philippe Brewaeys.
Attentats-suicides, Le cas israélo-palestinien, Éd Luc Pire, 140 p. )

Ne pas dire terroriste?
Quelle impartialité, quelle neutralité?

Annette Paquot
www.Judéoscope.ca, 23 septembre 2004

Judéoscope a récemment fait état d'une nouvelle controverse au sujet du mot terroriste. La discussion sur l'emploi ou le non-emploi de ce mot n'est pas nouvelle: à propos du terrorisme palestinien, son évitement constitue, dans certains médias, une pratique non seulement fréquente et quasi systématique, mais aussi délibérée et faisant l'objet d'une réflexion explicite.

Les arguments invoqués contre l'usage du mot terroriste par les journalistes sont fort nombreux. Parmi ceux qui sont les plus fréquemment invoqués, il y l'impartialité et la neutralité. Je me propose de revenir sur ces deux arguments et de montrer en quoi ils sont fallacieux.

Il faut bien comprendre que l'impartialité ne conduit pas nécessairement à éviter l'emploi de mots ayant une valeur négative, comme terroriste. Je m'explique. Est partial, selon le Petit Robert, celui qui prend parti pour ou contre quelqu'un ou quelque chose sans souci de justice ni de vérité, avec parti pris. Et un parti pris c'est une opinion préconçue. Ce qu'il faut donc éviter, c'est de laisser ses opinions préconçues, ses préjugés, l'emporter sur le souci de vérité. Or, ici, qu'exige le souci de vérité? Il exige que le journaliste dise ce qui se passe. Et pour cela, il doit employer les mots qui correspondent à la réalité. Ne pas employer le mot terroriste pour qualifier des faits qui répondent à sa définition sous prétexte que cela correspond à l'usage ou à la volonté d'une des parties, ce n'est pas faire preuve d'impartialité. C'est supposer mécaniquement -et donc sottement- que quand l'un dit blanc et l'autre noir, la vérité n'est nécessairement ni blanche ni noire, mais grise ou incolore, ou rouge, ou bleue. Or, il arrive que la vérité soit blanche et il arrive aussi qu'elle soit noire. Le journaliste doit le dire.

Mais, rétorque-t-on, il ne peut dire les événements par ce mot, car il est porteur d'une charge émotive très forte, qui, tout à la fois, révèle la subjectivité de celui qui l'emploie et oriente l'esprit de celui qui le lit. Beaucoup de mots du vocabulaire politique ont une charge négative très forte. Dictateur, par exemple. Je n'ai jamais entendu dire qu'on recommande aux journalistes de les éviter. On ne peut pas, non plus, faire un parallélisme entre terroriste et nègre, par exemple, qui est porteur d'une connotation négative en plus de sa signification référentielle. D'un point de vue linguistique, il faut plutôt comparer terroriste à tueur, voleur ou violeur. Regardez les dictionnaires: vous n'y verrez pas la mention «péjoratif» avant la définition de ces derniers mots. Pas plus qu'à propos de terroriste, d'ailleurs. La valeur évocatrice négative du mot terroriste vient de ce qu'il désigne, tout simplement.

L'impartialité ne conduit pas non plus à l'apparente neutralité lexicale prônée par le discours qui veut bannir le mot terrorisme. Cette pseudo-neutralité, choix a priori du «ni l'un ni l'autre», selon la signification du mot latin neuter, ne-uter, qui veut dire «aucun des deux», se traduirait par «n'adopter ni le vocabulaire des uns ni celui des autres» et condamnerait le mot terroriste, mot qui appartiendrait à un des deux camps. Mais cette position fait l'impasse sur le fait que refuser a priori l'emploi du mot terroriste c'est précisément prendre parti. En effet, dans le cadre d'une bataille pour les mots où il n'y a que deux possibilités (employer ou ne pas employer le mot terrorisme) et où il n'y a que deux parties, nécessairement antagonistes (les pro-israéliens ou les éditeurs de Canwest, par exemple, voulant que ce mot soit appliqué aux attaques palestiniennes ou islamistes visant des civils et les pro-palestiniens et le lobby islamiste le récusant), ne pas employer ce mot, c'est prendre position dans le sens pro-palestinien ou pro-islamiste. Les expressions comme groupe radical ou extrémiste ou activiste, lorsqu'elles sont employées comme substitut à terroriste, sont non seulement trompeuses, mais aussi favorables à l'une des parties. Ces mots correspondent, par exemple, à l'usage de la Revue d'études Palestiniennes et Y. Arafat, lui-même, a plaidé en ce sens devant l'Assemblée générale des Nations Unies: “...il est impossible d'appeler terroriste celui qui soutient une cause juste... ” Épouser son point de vue, ce n'est pas être neutre!

Dernière remarque: on peut constater que par souci d'exactitude -on veut le croire!- il arrive souvent que les journalistes adoptent une dénomination qui vient d'une des parties d'un débat ou d'un courant de pensée qui s'oppose à un autre. Ainsi, tout récemment, l'appellation néologique altermondialiste, que se donnent eux-mêmes les militants antimondialistes, a été reprise sans guillemets par divers médias. Pourquoi les journalistes ne s'inspireraient-ils pas de cet exemple de recherche d'un dénomination précise et véridique?

(L'auteur est professeur de linguistique à l'Université Laval et membre du Conseil Editorial de l'ICRJ.)

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Volume III, Numéro 151 • vendredi, le 15 septembre 2004

Édition spéciale du nouvel an

'Les Juifs doivent se délivrer de l'Europe'
ELIAS LEVY
Canadian Jewish News, 15 Septembre 2004

Si l’Europe est aujourd’hui la terre d’élection de l’antijudaïsme, c’est parce que le Vieux Continent et les Juifs sont incompatibles. L’Europe essaye depuis des lustres de se débarrasser de ses Juifs.

C’est la thèse cinglante que soutient le philosophe Jean-Claude Milner dans un livre-choc, Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, paru récemment aux Éditions Verdier. Un essai décapant qui a suscité de vives polémiques.

Linguiste, philosophe et psychanalyste -il a été un des proches disciples de Jacques Lacan- de renommée mondiale, ancien président du prestigieux Collège international de Philosophie, professeur agrégé à l’Université Paris-VII (Jussieu), maître de conférences à l’Institut Lévinas de Jérusalem, Jean-Claude Milner est l’un des plus importants intellectuels non-juifs français.

Il nous a accordé une entrevue récemment.

Canadian Jewish News: D’après vous, l’Europe a toujours considéré les Juifs comme un problème qu’il fallait solutionner à n’importe quel prix.

Jean-Claude Milner: C’est mon sentiment. Plus profondément que l’hésitation entre “problème” et “question”, le couple problème/solution a déterminé en Europe l’histoire moderne du nom “Juif”, du 18ème siècle à nos jours. Dans mon livre, je me propose d’établir comment le dispositif politique et social européen en est venu à penser le Juif comme un problème appelant une solution -favorable ou défavorable à la survie des Juifs. Seule l’Europe a pensé dans ces termes. Le monde musulman, qui considère les Juifs comme des ennemis à combattre et même à annihiler, ne pense rien en termes de problème/solution et donc pas non plus le nom “Juif”. L’Occident non européen, c’est-à-dire les États-Unis, pense beaucoup de choses en termes de problème/solution -le problème noir, le problème indien, le problème des ghettos…-, mais pas spécialement les “Juifs”. C’est à l’intérieur de la configuration problème/solution que l’on peut penser la notion de solution définitive.

C.J.N.: Donc, la solution au problème juif a été de tout temps une grande obsession européenne.

J.-C.Milner: Oui. Depuis la période des Lumières, l’Europe, éclairée par la science moderne et par la politique rationnelle, cherche une solution définitive du problème juif, comme elle a cherché, disons, une solution définitive du problème des marées, du problème du paupérisme… Chaque grande nation de la culture européenne moderne a cru trouver sa solution au problème juif. La France et l’Allemagne y tiennent le premier rang. Le nazisme s’inscrit dans la continuité de ce paradigme. Hitler n’a inventé ni la notion de problème juif ni la notion de solution définitive ni le programme d’une recherche persévérante de cette solution. Il a seulement inventé des moyens nouveaux pour “solutionner” le problème juif.

Aujourd’hui, l’Europe essaie de gérer cet héritage extrêmement complexe. Et, d’un certain point de vue, elle y arrive en disant qu’il n’y a plus de problème juif dans le Vieux Continent, mais qu’il y a désormais un nouveau problème: l’État d’Israël.

C.J.N.: Ce n’est donc point surprenant que des sondages récents effectués à l’échelle européenne aient souligné la grande aversion affichée par une forte majorité d’Européens à l’endroit de l’État d’Israël.

J.-C.Milner: Les résultats de ces sondages ne m’ont pas du tout surpris. Sans se rendre compte, l’Européen moyen est résolument persuadé que les Juifs ne sont établis au Proche-Orient que depuis 1948, soit depuis la création de l’État d’Israël, et qu’avant il n’y avait pas la moindre trace de Juifs dans cette région peuplée majoritairement d’Arabo-Musulmans. À leurs yeux, l’existence d’Israël est la principale cause des problèmes qui existent aujourd’hui au Proche-Orient. Pourtant, nous savons tous que l’Histoire du Moyen-Orient est un peu plus complexe que cela.

C.J.N.: Les Européens considèrent l’État d’Israël comme une entité coloniale.

J.-C.Milner: Pour une majorité d’Européens, Israël est le seul responsable et fautif de la situation de guerre qui sévit depuis plusieurs décades au Proche-Orient. En fait, aujourd’hui, l’Européen moyen pense en gros que l’État d’Israël n’aurait jamais dû voir le jour. C’est une sorte d’opinion naturelle, spontanée. Profondément marqués par une Histoire coloniale qui s’est avérée un cuisant échec, les Européens, surtout les Français, considèrent Israël comme un fait colonial forgé de toutes pièces par l’impérialisme occidental. C’est pour cela que le modèle de la colonisation, et le terme de “colonies”, employé pour désigner les implantations juives de la Cisjordanie et de Gaza, reviennent constamment dès que l’on aborde la question d’Israël. Pour une majorité d’Européens, le modèle colonial israélien est le pendant du mouvement colonial européen.

C.J.N.: Les Européens souhaitent ardemment imposer un plan de paix aux Israéliens et aux Palestiniens. N’est-ce pas un voeu chimérique?

J.-C.Milner: Les Européens sont convaincus que leur modèle d’unification territoriale par le biais de la paix est unique et extraordinaire. L’Europe, qui a inventé la notion de Guerre mondiale, qu’elle a expérimentée deux fois en l’espace d’un demi-siècle, invente aujourd’hui une nouvelle forme d’union par la paix. Les Européens pensent qu’à ce chapitre-là ils peuvent donner une leçon au monde entier, que leur modèle de paix peut résoudre définitivement de vieux conflits, notamment au Proche-Orient. Tous les plans de paix, y compris celui présenté à Genève par Yossi Beilin et son homologue palestinien, Yasser Abed Rabo, s’inscrivent dans la longue tradition européenne des traités visant à instaurer une paix perpétuelle.

La triste réalité c’est que chaque fois que les Européens ont voulu mettre en oeuvre des traités de paix qui correspondaient à leur idéal, cette euphorie pacifiste n’ a duré que l’espace d’un printemps. La question qu’Israël se pose encore aujourd’hui c’est de savoir si ces plans recevront un “bon point” de l’opinion éclairée en Europe et des journaux qui expriment cette opinion éclairée. L’Histoire est une chose trop sérieuse pour se faire à coups de “bons points”. Les morts israéliens et les morts palestiniens pèsent un peu plus lourd dans la balance que la question de savoir si les plans de paix que l’on propose pour résoudre le contentieux israélo-palestinien correspondent à l’idéal européen de la paix perpétuelle.

C.J.N.: D’après vous, la plus grande erreur commise par les Juifs, surtout européens, est d’avoir pris l’Europe comme modèle de référence.

J.-C.Milner: Je pense qu’un des grands problèmes des Juifs du monde entier, et particulièrement des Ashkénazes, c’est qu’ils ont considéré pendant longtemps l’Europe comme un modèle irremplaçable. Pour les Ashkénazes, le modèle idéal était soit la France d’avant 1914, soit l’Allemagne d’avant 1914. Encore aujourd’hui, beaucoup de Juifs européens pensent que ce sont les modèles européens qui doivent les guider. Même en Israël -ça me frappe beaucoup chaque fois que j’y vais-, nombreux sont ceux qui continuent à défendre l’idée que l’État juif doit être régi par des critères politiques et sociaux de type européen, tels qu’un parlementarisme extrême, la séparation des pouvoirs, le fait que le pouvoir judiciaire doit être égal en importance au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif… Tous ces modèles ont été inventés en Europe. Je ne dis pas qu’ils sont mauvais ou bons. Je dis simplement qu’ils ont une source qui est tout à fait particulière.

C.J.N.: Mais, selon vous, le modèle européen n’est qu’un leurre.

J.-C.Milner: Je crois que les Juifs ne devraient plus considérer le modèle européen comme une sorte de règle absolue. Je suggère que les Juifs se délivrent de l’Europe car il est temps que ces derniers cessent de mesurer des décisions politiques en se demandant: “Est-ce que l’Europe va bien le prendre?” Dans le domaine de la pensée, les Juifs ont toujours voulu être accueillis dans les bras de la culture européenne. Ce mouvement n’a jamais été payé de retour. La culture européenne n’a pas eu à l’égard des Juifs un mouvement d’accueil comparable. Finalement, cet accueil a souvent pris la forme d’une déjudaïsation débridée.

Il faut que les Juifs cessent de vouloir se faire accepter, valider ou reconnaître par les Européens parce que maintenant les choses sont claires: les Européens n’accepteront pas ou ne valideront pas ce que font les Juifs en général et ce que fait Israël en particulier.

C.J.N.: Dans le subconscient des Européens, l’image hideuse du Juif cupide et capitaliste n’a-t-elle pas cédé sa place à l’image du Juif israélien colonisateur?

J.-C.Milner: Tout à fait. Au XIXème siécle, quelle était la figure la plus détestée en Europe? La figure du banquier. On disait alors que les Juifs étaient des banquiers. Pourtant, force est de rappeler que, matériellement, 90% des Juifs étaient pauvres, vivaient dans des Shtetel, sans un sou en poche. Aujourd’hui, quelle est la figure la plus détestée par les Européens? La figure du colonialiste. On dit sans ambages: “les Juifs sont des coloniaux”. Pourtant, nous savons que la très grande majorité des Juifs ne sont pas des coloniaux. Il y a sûrement en Israël, comme en France et dans d’autres pays, des gens qui ont une mentalité coloniale. Mais, ces derniers ne représentent qu’une infime minorité. En Europe, on a trouvé à chaque période la forme la plus haïssable possible pour désigner le Juif. On lui a d’abord accolé l’épithète de “banquier”, ensuite d’ “apatride”, de “Juif errant”… puis aujourd’hui de “colonisateur”.

C.J.N.: Très nombreux sont les Européens qui estiment que critiquer la politique d’Israël n’est pas une attitude antisémite.

J.-C.Milner: C’est vrai. Je crois qu’on peut parfaitement critiquer la politique d’Israël sans être pour autant antisémite. Par contre, ce qui se passe aujourd’hui c’est le contraire. Dès que quelqu’un en Europe, surtout en France, est soupçonné d’avoir des rapports avec des membres d’une Communauté juive solidaire d’Israël, on lui demande des comptes. On lui dit: “Prouvez-nous que vous êtes contre Sharon. Mettez les preuves sur la table. Si vous ne dites pas immédiatement que vous êtes contre Sharon, alors on ne vous écoutera pas!” Je suis sidéré par ce renversement de situation. En Europe, et surtout en France, on ne peut plus mentionner le mot Juif sans qu’on vous demande de donner la preuve que vous êtes opposé à la politique de Sharon. C’est effarant!

C.J.N.: Vous affirmez dans votre livre qu’une “alliance implicite”commence à être bâtie entre les pays membres de l’Union Européenne et le monde arabo-islamique.

J.-C.Milner: C’est une idée qui peut paraître paradoxale, mais qui ne l’est pas tellement lorqu’on y réfléchit. Je pense que toute la géopolitique européenne repose sur l’idée que l’Europe peut et doit s’étendre par la paix. L’Europe est passée de 6 à 15 pays, puis récemment à 22 pays. Si les Etats-Unis s’étaient étendus de cette façon-là, les “belles âmes” progressistes se seraient empressées d’appeler une telle expansion de l’impérialisme. Mais, comme il s’agit de l’Europe, on s’abstient de parler d’impérialisme. Pourquoi? Parce que l’Europe s’étend au nom de la paix et non de la guerre. Son expansion se fait sans qu’un seul coup de feu soit tiré. La géopolitique européenne repose sur la logique que cette expansion n’est possible qu’à condition qu’on fasse une sorte de gentleman’s agreement avec l’autre grande puissance expansionniste mondiale, à part les États-Unis: l’islam. Les Européens ne sont pas dupes. Ils savent pertinemment que pour mener à terme la construction européenne, ils doivent conclure une sorte d’accord implicite de bon voisinage avec le monde arabo-musulman.

C.J.N.: Quelle forme prend cette alliance européo-musulmane?

J.-C.Milner: En langage européen, l’extension de l’Europe est appelée la paix. L’expansion musulmane, elle, s’appelle le Jihad, la guerre sainte. Cet accord tacite s’est cristallisé avec force durant la Conférence contre le racisme de Durban, à la fin de l’été 2000, où, main dans la main, les tenants de la paix dans le monde venus d’Europe et les tenants du Jihad venus du monde musulman ont martelé ensemble l’ignoble slogan : “One Jew one bullet”. Il y a une véritable consonance entre ces deux mouvements expansionnistes qui, pour le moment, ne se contredisent pas. En tout cas, les Européens pensent qu’il n’y a là aucune contradiction.

D’une part, on a l’expansion européenne, qui est une extension de la démocratie formelle, de la libre circulation des biens et des personnes…, et, d’autre part, on a l’expansion islamiste, qui se poursuit aussi dans des pays de l’Europe orientale par le biais l’immigration musulmane. C’est le cas en France.

C.J.N.: La France est-elle le pays le plus antisémite d’Europe?

J.-C.Milner: La France est le pays où l’antisémitisme peut mobiliser la plus grande quantité de bonnes consciences. Il est possible qu’en Allemagne ou en Autriche vous trouviez quantitativement plus d’antisémitisme de type classique que celui qui sévit en France. Mais, je pense qu’en France vous trouvez une quantité et une qualité de mobilisation qui donne bonne conscience, qui légitime l’antisémitisme au nom de l’antiracisme, du progressisme, de la liberté, de la défense des faibles à l’égard des forts… C’est en France que ce discours de légitimation de l’antijudaïsme est le plus développé et le plus porteur d’avenir. L’antisémitisme allemand, autrichien, est-européen… reste accroché à des vieux thèmes. En France, la judéophobie est porteuse de nouveaux thèmes.

C.J.N.: L’antisémitisme continuera-t-il à proliférer en France?

J.-C.Milner: Oui. On va très probablement assister en France à une extension d’un antijudaïsme qui sera de plus en plus virulent. Un antisémitisme considéré comme légitime au nom de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, de la défense des opprimés contre les oppresseurs… La situation des Juifs en France ne peut que se détériorer. Par contre, si les Juifs traditionalistes se déguisent en Musulmans, ils ne courront pas grand risque! Mais, s’ils affichent ouvertement leur judaïté, la situation deviendra de plus en plus difficile pour eux. La France est le pays qui donne le ton, qui indique le chemin qui sera parcouru par l’Europe dans les années à venir.

Les 4 piliers de la terreur
Haïm Hariri
UPJF.org, 20 août 2004

Spécialiste de physique théorique, Haïm Harari est président de l'Institut Davidson pour l'Enseignement des Sciences et ancien président, de 1988 à 2001, de l'Institut Weizmann pour la Science.

Causerie de Haïm Harari lors d'une réunion du Comité International Consultatif d'une grande société multinationale, en avril 2004

Comme vous le savez, je joue habituellement le rôle d'animateur scientifique et technologique lors de nos réunions, mais, aujourd'hui, notre Président a suggéré que j'expose ma vision personnelle des événements de cette partie du monde d'où je viens. Je ne suis pas et ne serai jamais fonctionnaire du gouvernement, et je ne dispose d'aucune information privilégiée. Mon point de vue repose entièrement sur ce que je vois, sur ce que je lis, et sur le fait que ma famille a vécu dans cette région durant près de 200 ans. Vous pouvez considérer mon point de vue comme celui du chauffeur de taxi typique, que vous êtes censé interroger, quand vous visitez un pays.

J'aurais pu vous faire partager quelques faits passionnants et des pensées personnelles sur le conflit israélo-arabe. Pourtant, je ne l'évoquerai qu'en passant. Je préfère consacrer l'essentiel de mes remarques à une description plus large de la région et à sa place dans les événements du monde. Je parle de toute la zone qui va du Pakistan au Maroc, qui est majoritairement arabe, majoritairement musulmane, mais inclut beaucoup de non Arabes ainsi que des minorités non musulmanes significatives.

Pourquoi mettre de côté Israël et son entourage immédiat ? Parce que, malgré ce que vous pouvez lire ou entendre dans les médias internationaux, Israël et tous les problèmes qu'on lui impute ne sont pas la question centrale, et n'ont jamais été la question centrale dans le bouleversement qui affecte la région. Certes, il y a un conflit israélo-arabe centenaire, mais le principal théâtre des événements est ailleurs. Les millions de victimes de la guerre entre l'Iran et l'Iraq n'avaient rien à voir avec Israël. Le meurtre de masse qui a lieu en ce moment au Soudan, où le régime arabo-musulman massacre ses citoyens chrétiens noirs, n'a rien à voir avec Israël. Les fréquentes dépêches en provenance d'Algérie faisant état de meurtres de centaines de civils, perpétrés, dans tel ou tel village, par d'autres Algériens, n'ont rien à voir avec Israël. Saddam Hussein n'a pas envahi le Koweït, menacé l'Arabie Saoudite ni envoyé à la boucherie son propre peuple à cause d'Israël. L'Égypte n'a pas fait usage de gaz toxique contre le Yémen, dans les années 60, à cause d'Israël. Assad-père n'a pas tué des dizaines de milliers de ses compatriotes en une semaine à El-Hamma, en Syrie, à cause d'Israël. La prise de contrôle de l'Afghanistan par les Taliban et la guerre civile là-bas n'ont rien à voir avec Israël. L'attentat libyen qui a causé l'explosion du vol de la PanAm, n'a rien à voir avec Israël, et je pourrais continuer indéfiniment sur ce thème.

La racine du problème est que cette région entièrement musulmane est victime d'un dysfonctionnement total, dans tous les sens du terme, et l'aurait été même si Israël avait adhéré à la Ligue arabe et si la Palestine indépendante avait existé depuis un siècle. Les 22 pays membres de la Ligue arabe, de la Mauritanie jusqu'aux États du Golfe, ont une population totale de 300 millions d'habitants, plus importante que celle des États-Unis et presque aussi nombreuse que celle de l'Union européenne avant son expansion. Ils disposent d'une étendue territoriale plus vaste que celle des États-Unis ou de toute l'Europe. Ces 22 pays, avec tout leur pétrole et leurs ressources naturelles, ont un PIB combiné inférieur à celui des Pays-Bas et de la Belgique réunis, égal à la moitié du PIB de la seule Californie. Avec ce maigre PIB, les écarts entre riches et pauvres sont inimaginables et un trop grand nombre de riches ont fait fortune non en réussissant dans les affaires, mais en se comportant en despotes corrompus. Le statut social des femmes est très inférieur à ce qu'il était, il y a 150 ans, dans le monde occidental. Les droits de l'homme y sont en dessous du raisonnable, en dépit du fait grotesque que la Libye ait été élue à la présidence de la Commission des droits de l'homme de l'ONU. Selon un rapport préparé par un comité d'intellectuels arabes et publié sous les auspices de l'ONU, le nombre de livres traduits par le monde arabe tout entier est bien inférieur à ce que la petite Grèce traduit à elle seule. La totalité des publications scientifiques de 300 millions d'Arabes est inférieure à celle de 6 millions d'Israéliens. Les taux de natalité dans la région sont très élevés, augmentant la pauvreté, les inégalités sociales et le déclin culturel. Et tout cela se produit dans une région, que l'on croyait, il y a seulement 30 ans, devoir être la prochaine partie la plus riche du monde, et dans une région musulmane, où fleurissait, à une époque, l'une des cultures les plus avancées du monde.

Il va sans dire que cette situation est propice aux dictatures cruelles, aux réseaux de terrorisme, au fanatisme, à la haine, aux attentats-suicides et à un déclin général. C'est également un fait que presque tout le monde dans la région en rejette la faute sur les États-Unis, Israël, la civilisation occidentale, le judaïsme, le christianisme, sur n'importe qui et n'importe quoi, excepté eux-mêmes.

Est-ce que je dis tout ça avec la satisfaction de quelqu'un qui détaille les échecs de ses ennemis ? Au contraire, je crois fermement que le monde aurait été un endroit bien meilleur et mon propre environnement beaucoup plus plaisant et paisible, si les choses étaient différentes.

Je dois également dire un mot au sujet de ces millions de braves gens, honnêtes et bons, qui sont soit des musulmans pratiquants, soit moins religieux mais élevés dans des familles musulmanes. Ils sont doublement victimes, du monde extérieur, qui développe maintenant une islamophobie, et de leur propre environnement, qui ne leur laisse aucune chance du fait de ses dysfonctionnements. Le problème est que cette vaste majorité silencieuse de musulmans ne participe pas au terrorisme et à la haine, mais ne s'y oppose pas non plus. Ils deviennent complices, par omission, et ceci s'applique aux dirigeants politiques, aux intellectuels, aux hommes d'affaires et à beaucoup d'autres. Bon nombre d'entre eux distinguent parfaitement le bien du mal, mais ont peur d'exprimer leur opinion.

Les événements de ces dernières années ont aggravé quatre problèmes, qui ont toujours existé, mais n'avaient jamais pris une telle proportion avant le bouleversement actuel que connaît la région. Ce sont les quatre principaux piliers du conflit actuellement en cours dans le monde, que nous devrions peut-être déjà appeler "troisième guerre mondiale". Je n'ai pas de meilleur nom pour désigner la situation actuelle. Quelques années peuvent encore s'écouler avant que tout le monde l'admette, mais nous y sommes déjà.

Le premier élément est l'attentat-suicide. Les attentats-suicides ne sont pas nouveaux, mais ils n'ont été popularisés, si je puis employer cette expression, que récemment. Même après le 11septembre, il semble que la majeure partie du monde occidental n'a pas encore compris. C'est une arme psychologique très efficace. Son impact réel direct est relativement mineur. Le total des victimes des centaines d'attentats-suicides de ces trois dernières années en Israël est très inférieur à ceux d'accidents de voiture. Le 11 septembre a été quantitativement moins meurtrier que beaucoup de tremblements de terre. Il y a plus de morts du SIDA en un seul jour en Afrique que tous les Russes tués en Tchétchénie par des bombes humaines depuis le début du conflit. Saddam tuait chaque mois plus de gens que tous ceux qui sont morts dans des attentats-suicides depuis que l'Iraq est occupé par les forces de la coalition.

Alors pourquoi tout ce remue-ménage autour de ces attentats ? Ils font les gros titres. Ils sont spectaculaires. Ils sont effrayants. C'est une mort très cruelle avec des corps démembrés et d'horribles mutilations à vie pour de nombreux blessés. La télévision les relate avec un luxe de détails. Un seul de ces meurtres, avec l'aide d'une couverture médiatique disproportionnée, peut détruire l'industrie touristique d'un pays pour pas mal de temps, comme c'est arrivé à Bali et en Turquie.

Mais la vraie crainte vient du fait qu'aucune protection, aucune mesure préventive ne peut retenir un terroriste suicidaire déterminé. Le monde occidental ne l'a pas encore assimilé. Les États-Unis et l'Europe améliorent sans cesse leur protection contre le dernier attentat, mais pas contre le prochain. Nous pouvons mettre en place la meilleure sécurité aéroportuaire du monde. Mais si vous voulez assassiner en vous suicidant, vous n'êtes pas obligé d'embarquer à bord d'un avion pour vous faire exploser en tuant beaucoup de monde. Qui peut empêcher un tel attentat au milieu de la foule qui fait la queue pour passer à travers les portiques de détection ? Et les files d'attente aux comptoirs d'enregistrement aux périodes de pointe ? Mettez un détecteur de métaux à l'entrée de chaque gare en Espagne et les terroristes prendront l'autobus. Protégez les bus et ils éclateront dans les cinémas, les salles de spectacle, les supermarchés, les centres commerciaux, les écoles et les hôpitaux. Placez des gardes devant chaque salle de concert et il se formera inévitablement une file d'attente au point de contrôle, qui sera la cible, sans parler des gardes eux-mêmes. Vous pouvez plus ou moins réduire votre vulnérabilité par des mesures préventives et défensives et par un strict contrôle des frontières mais pas vous prémunir totalement, et certainement pas gagner cette guerre par la seule défensive. Car c'est une guerre !

Qu'y a-t-il derrière les attentats-suicides ? L'argent, la soif de pouvoir et une haine implacable et meurtrière, rien d'autre. Cela n'a rien à voir avec le fanatisme religieux. Aucun prédicateur musulman ne s'est jamais fait exploser. Aucun fils d'un politicien arabe ou d'un chef religieux ne s'est jamais explosé. Aucun parent de n'importe quelle notabilité ne l'a jamais fait. Ne vous attendriez-vous pas à ce que certains des chefs religieux le fassent eux-mêmes, ou incitent leurs fils à le faire, si c'était vraiment un acte suprême de ferveur religieuse ? N'ont-ils pas envie d'aller au Paradis ? Au lieu de cela, ils envoient des femmes rejetées, des enfants naïfs, des personnes retardées et de jeunes têtes brûlées. Ils leur promettent les plaisirs, principalement sexuels, de l'autre monde, et rémunèrent bien leurs familles après le passage à l'acte et la mort de suffisamment d'innocents.

Les attentats-suicides n'ont rien à voir non plus avec la pauvreté et le désespoir. La région la plus pauvre du monde, et de loin, est l'Afrique. Il n'y en a jamais eu là-bas. Il y a de par le monde beaucoup de peuples désespérés, de cultures, pays et continents divers. Le désespoir ne fournit pas les explosifs, les plans et l'acheminement. Il y avait certainement plus de désespoir dans l'Iraq de Saddam que dans celui de Paul Bremer, et pourtant, personne ne s'y faisait exploser. L'attentat-suicide n'est qu'une arme horrible et redoutable de terroristes cruels, inhumains, cyniques, stipendiés, sans respect pour la vie humaine, y compris celle de leurs compatriotes, mais avec beaucoup de considération pour leur propre bien-être et un goût prononcé du pouvoir.

La seule manière de combattre cette nouvelle arme "populaire" est la même que pour combattre le crime organisé ou la piraterie en mer : l'offensive. Comme pour le crime organisé, il est crucial que les forces soient unies et il est crucial d'atteindre le sommet de la pyramide du crime. Vous ne pouvez pas éliminer le crime organisé en arrêtant le petit dealer au coin de la rue. Vous devez vous attaquer aux " parrains ".

Si une partie de la population le soutient, une autre le tolère, beaucoup ont peur de lui et si quelques-uns uns tentent de l'excuser par la pauvreté ou une enfance malheureuse, le crime organisé prospérera, et il en va de même pour le terrorisme. Les États-Unis le comprennent maintenant, après septembre 11. La Russie commence à le comprendre. La Turquie le comprend bien. Je crains que la majeure partie de l'Europe ne le comprenne toujours pas. Malheureusement, il semble que l'Europe ne le comprendra qu'après que les attentats la frappent massivement. À mon humble avis, ceci se produira certainement. Les trains espagnols et les bombes d'Istanbul ne sont que le commencement. L'unité du monde civilisé pour combattre cette horreur est absolument indispensable. Jusqu'à ce que l'Europe se réveille, cette unité ne sera pas réalisée.

Le deuxième ingrédient est le discours, plus exactement le mensonge. Les mots peuvent être mortels. Ils tuent. On dit souvent que les politiciens, les diplomates et peut-être aussi les avocats et les hommes d'affaires doivent parfois mentir, que ça fait partie de leur métier. Mais les usages de la politique et de la diplomatie sont peccadilles, au regard du niveau de haine et des inventions totalement délibérées qui atteignent de nouveaux sommets dans la région dont nous parlons. Un nombre incroyable de personnes dans le monde arabe croient que le 11 septembre n'a pas eu lieu, ou que c'était une provocation américaine ou, mieux encore, un complot juif.

Vous vous souvenez tous du ministre iraqien de l'information, Mohammed Said As Sahaf et de ses conférences de presse quand les forces américaines étaient déjà dans Bagdad. La désinformation en temps de guerre est une tactique admise. Mais venir, jour après jour, faire des déclarations aussi absurdes, que tout le monde sait être des mensonges, sans même être ridiculisé aux yeux des vôtres, ne peut arriver que dans cette région du monde. M. Sahaf a fini par devenir populaire comme bouffon de cour, mais ceci n'a pas empêché des journaux supposés respectables de lui donner un espace égal. Ça n'empêche pas non plus la presse occidentale d'accorder foi, tous les jours, même maintenant, à des menteurs semblables. Après tout, si vous voulez être antisémite, il y a des manières subtiles de le faire. Vous n'êtes pas obligé de proclamer que l'holocauste n'a jamais eu lieu et qu'il n'y a jamais eu de temple juif à Jérusalem. Mais des millions de musulmans l'entendent dire par leurs dirigeants. Mais quand ces mêmes dirigeants font d'autres déclarations, sur d'autres sujets, les médias occidentaux les publient comme si de rien n'était

C'est tous les jours que ceux-la mêmes qui financent, arment et envoient les terroristes-suicides, condamnent les attentats, en anglais, devant les caméras des télévisions occidentales, s'adressant à l'opinion publique internationale qui les croit en partie. C'est devenu banal d'entendre le même dirigeant faire des déclarations contradictoires, en arabe à son peuple et en anglais au reste du monde. Les campagnes de haine des télévisions arabes, accompagnées d'images d'horreur de corps mutilés, sont devenues des armes puissantes aux mains de ceux qui mentent, déforment et rêvent de tout détruire. Les petits enfants sont élevés dans la haine et l'admiration de prétendus martyrs, et le monde occidental ne s'aperçoit de rien, parce que ses propres téléviseurs leur montrent, la plupart du temps, des jeux et des séries. Je vous recommande, même si la plupart d'entre vous ne comprend pas l'arabe, de regarder Al Jazirah de temps en temps. Vous n'en croirez pas vos yeux.

Mais les mots fonctionnent également d'autres manières, plus subtiles. Une manifestation à Berlin, avec des banderoles de soutien au régime de Saddam Hussein et des petits enfants de trois ans habillés en terroristes-suicides, est appelée, par la presse et certains dirigeants politiques "manifestation pacifiste". On peut soutenir ou s'opposer à la guerre en Iraq, mais de là à qualifier de pacifistes les partisans de Saddam, Arafat ou de Ben Laden ! Une femme entre dans un restaurant israélien le midi, déjeune, observe les personnes âgées et les enfants aux tables voisines et demande l'addition. Elle se fait alors exploser, tuant 20 personnes, parmi lesquelles beaucoup d'enfants, avec des têtes et des bras roulant partout dans le restaurant. Plusieurs dirigeants arabes et la presse européenne "activiste" l'appellent "martyre". Des dignitaires condamnent l'acte mais rendent visite à sa famille éplorée, et l'argent afflue.

Il y a un nouveau jeu en ville: L'exécutant s'appelle "la branche militaire", celui qui le paye, l'équipe et l'envoie s'appelle maintenant "la branche politique" et le cerveau de l'opération s'appelle "le chef spirituel". Il y a de nombreux autres exemples de cette nomenclature orwellienne, employée chaque jour non seulement par des chefs terroristes mais également par les médias occidentaux. Ces mots sont beaucoup plus dangereux que la plupart des gens ne le croient. Ils fournissent un cadre émotif pour des atrocités. C'était Joseph Goebbels qui disait qu'en répétant un mensonge assez souvent, les gens finissent par le croire. Ses successeurs l'ont maintenant surpassé.

Le troisième aspect est l'argent. D'énormes sommes d'argent, qui auraient pu résoudre bien des problèmes sociaux dans cette partie du monde bien mal en point, sont répandues dans trois sphères concentriques soutenant la mort et l'assassinat. À l'intérieur, il y a les terroristes eux-mêmes. Les fonds servent à payer leurs déplacements, les explosifs, les cachettes et la quête permanente de cibles vulnérables et sensibles. Ils sont entourés d'un deuxième cercle plus large d'assistants, de planificateurs, de commandants, de prédicateurs, qui tous vivent, habituellement très confortablement, en fournissant la logistique du terrorisme. En dernier, nous trouvons un troisième cercle d'organismes prétendument religieux, éducatifs ou charitables, qui font certes un peu de bien, nourrissent les affamés et font un peu d'enseignement, mais bourrent le crâne des jeunes générations de haine, de mensonges et d'ignorance. Ce cercle opère la plupart du temps dans les mosquées, les écoles et autres établissements religieux mais également au travers de médias de propagande, électroniques ou imprimés. C'est ce niveau qui garantit que les femmes restent inférieures, que la démocratie soit impensable et que l'exposition au monde extérieur demeure minimale. Ce sont eux également qui donnent le ton en blâmant le reste du monde pour les misères de la région.

Pour parler au sens figuré, ce troisième cercle joue le rôle du gardien, qui s'assure que le peuple regarde et écoute vers l'intérieur le cercle intérieur de la terreur et de haine, plutôt qu'à l'extérieur. Certains éléments de ce cercle extérieur agissent par crainte ou par chantage du noyau. Un élément aggravant est le taux de natalité élevé. La moitié de la population du monde arabe n'a pas 20 ans, l'âge le plus réceptif à la propagande, qui nous garantit encore deux générations de haine aveugle.

Des trois cercles décrits ci-dessus, les cercles intérieurs sont principalement financés par des États terroristes comme l'Iran et la Syrie, récemment encore par l'Iraq et la Libye et autrefois par certains régimes communistes. Ces États, aussi bien que l'Autorité palestinienne, sont les asiles sûrs des fournisseurs de meurtre en gros. Le cercle extérieur est principalement financé par l'Arabie saoudite, mais aussi par des dons de certaines communautés musulmanes des États-Unis et d'Europe et, à un degré moindre, par les subventions des gouvernements européens à diverses ONG et par certains organismes des Nations unies, dont les objectifs peuvent être nobles, mais qui sont infestés et manipulés par des agents du troisième cercle. Le régime saoudien, naturellement, sera la prochaine victime principale du terrorisme, quand le noyau explosera dans la sphère externe. Les Saoudiens commencent à s'en rendre compte, mais ils combattent les cercles intérieurs, tout en continuant de financer l'infrastructure du cercle externe.

Certains des dirigeants de ces divers cercles vivent très confortablement sur leur butin. Vous rencontrez leurs enfants dans les meilleures écoles privées d'Europe, pas dans les camps d'entraînement des futurs "martyrs". À la "piétaille" du Jihad les voyages organisés de la mort en Iraq ou d'autres points chauds, à leurs chefs les stations de ski en Suisse. Mme Arafat, qui habite à Paris avec sa fille, reçoit des dizaines de milliers de dollars par mois de l'Autorité palestinienne prétendument en faillite tandis qu'un chef de groupe moyen des brigades d'Al-Aqsa, liées à Arafat, reçoit seulement quelques centaines de dollars, pour des meurtres au détail.

Le quatrième élément du conflit mondial en cours est le mépris de toutes les règles. Le monde civilisé croit en la démocratie, l'État de droit, y compris le droit international, les droits de l'homme, la liberté de parole et de la presse, entre d'autres libertés. Il conserve des usages puérils et démodés comme le respect des sites et symboles religieux, et se refuse à utiliser les ambulances et les hôpitaux pour des actes de guerre, évite de mutiler des cadavres et n'emploie pas d'enfants comme boucliers humains ou bombes humaines. Jamais dans l'histoire, pas même du temps des nazis, on n'avait assisté à pareilles transgressions. Tout étudiant en sciences politiques discute du moyen d'empêcher des ennemis de la démocratie de gagner une élection démocratique et d'abolir la démocratie. Une société civilisée doit également se fixer des bornes dans d'autres domaines. Un policier peut-il ouvrir le feu sur quelqu'un qui essaye de le tuer ? Un gouvernement peut-il écouter les conversations téléphoniques de terroristes et de trafiquants de drogue ? La liberté de la parole vous permet-elle de crier [sans raison] « au feu » dans un théâtre bondé ? Doit-on appliquer la peine de mort aux assassins récidivistes ? Ce sont des dilemmes anciens. Mais maintenant nous avons un nouveau paquet.

Peut-on attaquer une mosquée, où sont entreposées les munitions des terroristes ? Ripostez-vous, si on vous tire dessus depuis un hôpital ? Donne-t-on l'assaut à une église où des terroristes ont pris des prêtres en otages ? Fouillez-vous chaque ambulance après que des terroristes s'en soient servis pour se rendre sur leur objectif ? Faites-vous déshabiller chaque femme parce qu'une, prétextant une grossesse, a dissimulé une bombe sur son ventre ? Ouvrez-vous le feu sur quelqu'un qui essaye de vous tuer et qui s'abrite délibérément derrière un groupe d'enfants ? Attaquez-vous les locaux des terroristes installés dans un hôpital psychiatrique ? Abattez-vous un tueur en série qui ne se rend d'un endroit à l'autre,qu'entouré d'enfants ? Toutes ces questions se posent quotidiennement en Iraq et dans les zones palestiniennes. Que faites-vous ? Bien sûr, vous préféreriez échapper au dilemme. Mais il ne peut pas être évité.

Supposons, par hypothèse, que quelqu'un réside à Téhéran à une adresse bien connue, accueilli par le gouvernement iranien et financé par lui, commettant atrocité après atrocité en Espagne ou en France, tuant des centaines de personnes innocentes, revendiquant ses crimes, promettant au cours d'interviews télévisées de récidiver, alors que le gouvernement iranien condamne publiquement ces actes mais continue à l'héberger, l'invite à des cérémonies officielles et le traite avec tous les honneurs. Je vous laisse imaginer, en devoir à faire à la maison, comment réagiraient la France ou l'Espagne, si elles étaient confrontées à une telle situation.

Le problème est que le monde civilisé entretient encore des illusions légalistes dans un environnement totalement amoral. Il tente de jouer au hockey sur glace en envoyant une patineuse artistique ou de faire assommer un boxeur poids lourd par un joueur d'échecs. De la même manière qu'aucun pays n'a de loi contre des cannibales mangeant un Premier ministre, parce qu'un tel acte est impensable, le droit international ne prend pas en compte des tueurs opérant d'un hôpital, d'une mosquée ou d'une ambulance, tout en étant protégés par leur gouvernement ou la société où ils vivent. Le droit international ne sait que faire de quelqu'un qui envoie des enfants jeter des pierres, s'abrite derrière eux pour faire feu et ne peut pas être arrêté parce qu'il bénéficie de la protection d'un gouvernement. Le droit international ne sait pas comment faire avec un chef terroriste qui royalement et confortablement est accueilli par un pays, qui feint de condamner ses actes mais prétend ne pas avoir suffisamment de pouvoir pour l'arrêter. La chose étonnante est que tous ces escrocs se retranchent derrière le droit international, accusent de crimes de guerre ceux qui les combattent, et qu'il se trouve des médias occidentaux pour reprendre leurs accusations. La bonne nouvelle est que tout ceci ne durera pas, car le droit international s'est toujours adapté à la réalité. Le châtiment de l'attentat-suicide devrait être la mort ou l'arrestation avant le crime, pas pendant ni après. Après chaque guerre mondiale, les règles du droit international ont changé et il en ira de même après celle-ci. Mais dans cette période entre chien et loup, beaucoup de mal peut être fait.

Le tableau que je brosse ici n'est pas plaisant.. Que pouvons-nous y faire ? À court terme, se battre et gagner. Et à long terme ? Éduquer la prochaine génération et l'ouvrir au monde. Les cercles intérieurs peuvent et doivent être détruits par la force. On ne peut pas en faire autant avec le cercle externe. Ici il faut assécher le financement des directions, donner plus de pouvoir aux femmes, plus d'éducation, combattre la propagande, boycotter quand c'est possible et ouvrir l'accès aux médias occidentaux, à Internet et à la scène internationale. Par-dessus tout, nous avons besoin d'une unité et d'une détermination sans failles du monde civilisé contre chacun de ces trois cercles du mal.

Permettez-moi, pendant un moment, de m'écarter de mon rôle supposé de chauffeur de taxi et de revenir à la science. Face à une tumeur maligne, on peut l'enlever chirurgicalement. On peut également la faire mourir de faim en empêchant le sang de l'atteindre, bloquant la croissance de la tumeur. Par précaution, il vaut mieux faire les deux.

Mais avant de combattre et gagner, par la force ou autrement, il faut se rendre compte que l'on est en guerre, et cela peut prendre à l'Europe plusieurs années. Pour gagner, il est nécessaire d'éliminer d'abord les régimes terroristes, de sorte qu'aucun gouvernement dans le monde ne serve d'asile sûr à ces personnes. Je ne veux pas commenter ici le bien-fondé de l'attaque américaine sur l'Iraq par rapport aux armes de destruction de masse ou n'importe quel autre argument, mais je peux regarder la carte actuelle du Moyen-Orient. Maintenant que l'Afghanistan, l'Iraq et la Libye se sont retirés, il reste deux États terroristes et demi : l'Iran, la Syrie et le Liban, ce dernier étant une colonie syrienne. Peut-être le Soudan devrait-il être ajouté à cette liste. Depuis la conquête de l'Afghanistan et de l'Iraq, l'Iran et la Syrie sont maintenant totalement entourés de territoires peu amicaux envers eux. L'Iran est encerclé par l'Afghanistan, par les État du Golfe, l'Iraq et les républiques musulmanes de l'ancienne Union soviétique. La Syrie est entourée par la Turquie, l'Iraq, la Jordanie et Israël. C'est un changement stratégique crucial et il exerce une forte pression sur les États terroristes. Ce n'est pas étonnant que l'Iran essaie si activement de susciter un soulèvement shi`ite en Iraq. Je ne sais pas si le plan américain était réellement d'encercler l'Iran et la Syrie, mais c'est la situation résultante.

À mon humble avis, le danger mondial numéro un est aujourd'hui l'Iran et son régime. Il a certainement l'ambition de régner sur de vastes secteurs et de s'étendre dans toutes les directions. Il a une idéologie, qui se proclame supérieure à la culture occidentale. Il est impitoyable. Il a montré qu'il peut exécuter des actes terroristes sophistiqués sans laisser de traces, en utilisant ses ambassades. Il essaye clairement de développer l'arme nucléaire. Ses prétendus "modérés" et ses conservateurs interprètent avec virtuosité les rôles du bon et du méchant flics. L'Iran commandite le terrorisme syrien ; il est certainement derrière une grande partie des actions en Iraq ; il finance entièrement le Hezbollah et, à travers lui, le Hamas et le Jihad islamique palestiniens ; il a organisé des attaques terroristes au moins en Europe et en Amérique du Sud et probablement aussi en Ouzbékistan et en Arabie saoudite, et il est à la tête d'un consortium multinational du terrorisme, qui regroupe, à un rang subalterne, la Syrie, le Liban et certains éléments shi`ite en Iraq. Néanmoins, la plupart des pays européens commercent avec lui, tentent toujours de l'apaiser et refusent de voir les signaux pourtant clairs.

Pour gagner cette guerre il est également nécessaire d'assécher les ressources financières de l'internationale de la terreur. Il est inutile d'entrer dans les différences subtiles entre la terreur sunnite d'Al-Qaïda ou du Hamas et la terreur shi`ite du Hezbollah, de Sadr et autres entreprises d'inspiration iranienne. Quand ça les arrange pour leurs affaires, tous collaborent admirablement.

Il est crucial d'arrêter le financement saoudien et toute autre aide financière au cercle externe, qui est le terreau du terrorisme. Il est important de surveiller toutes les donations aux organismes islamiques en provenance de l'occident, de surveiller les finances des organismes humanitaires internationaux et de réagir par des mesures économiques puissantes au moindre signe d'aide financière à n'importe lequel des trois cercles du terrorisme. Il importe également d'agir de façon décisive contre les campagnes de mensonges et de calomnies et de surveiller les médias occidentaux qui y collaborent, que ce soit par intérêt, naïveté ou ignorance.

Surtout, ne jamais céder au terrorisme.. Personne ne saura jamais si les récentes élections en Espagne auraient donné un résultat différent, sans les explosions dans les trains quelques jours plus tôt. Mais cela importe peu. Ce qui compte, c'est que les terroristes croient qu'ils ont influencé le résultat et qu'ils ont gagné en poussant l'Espagne à se retirer d'Iraq. Cette affaire espagnole finira sûrement par coûter très cher aux autres pays européens, y compris la France, qui tente maintenant d'expulser des prédicateurs de la haine et d'interdire le voile [dans les écoles et les administrations], y compris ceux qui ont envoyé des troupes en Iraq. À long terme, l'Espagne elle-même payera encore plus.

La solution est-elle un monde arabe démocratique ? Si par démocratie on entend élections libres mais aussi liberté de la presse, liberté d'expression, État de droit, libertés civiles, égalité des femmes, libre circulation, ouverture aux idées et aux médias internationaux, répression de la diffamation raciale, protection des hôpitaux, des lieux de culte et des enfants, alors oui, la démocratie est la solution. Si la démocratie se limite à des élections libres, il est probable que les plus fanatiques soient élus, ceux dont la propagande et les calomnies sont les plus enflammées. Nous l'avons déjà vu en Algérie et, dans une certaine mesure, en Turquie. Cela arrivera encore, si le terrain n'est pas préparé avec beaucoup de soin. D'autre part, une démocratie partielle de transition, comme en Jordanie, peut être une bonne solution provisoire, ouvrant la voie à une vraie démocratie, peut-être de la même manière qu'une démocratisation soudaine et immédiate n'a pas fonctionné en Russie et n'aurait sans doute pas non plus réussi en Chine.

Je n'ai aucun doute que le monde civilisé l'emportera. Mais plus nous tarderons à comprendre le nouveau paysage de cette guerre, plus coûteuse et douloureuse sera la victoire. L'Europe, plus que n'importe quelle autre région, est la clef. Son aversion bien compréhensible de la guerre, après les horreurs de la deuxième guerre mondiale, peut coûter des milliers de vies innocentes en plus, avant que le vent tourne.
L'ICRJ présente ses meilleurs vœux à tous ses amis pour une heureuse année prospère et paisible. Chanah Tovah 5765! AM ISRAEL CHAI!

Le prochain communiqué sera expédié vendredi le 24 septembre 2004.

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Volume III, Numéro 150 • mercredi, le 10 septembre 2004

Otages français : Où mène la sulfureuse politique arabe de la France
Corinne Lepage
Proche Orient.info, 1er septembre 2004

Présente au Trocadéro avec bien d'autres pour manifester ma solidarité envers nos deux concitoyens pris en otage en Irak, je vis dans l'attente angoissée de leur libération. Mais la question est posée de la stratégie que la France a choisi de mener dans cette affaire et sur la particularité de sa situation au regard de ses voisins européens.

Il est évident que tout état doit défendre ses ressortissants et, à cet égard, le moins que l'on puisse dire est qu'il n'y a rien à reprocher à notre diplomatie. Mais, le forcing auprès des dirigeants arabes et des responsables religieux tout comme les efforts déployés par nos services de renseignements pour « entrer en contact » avec les ravisseurs finissent par interpeller. Le malaise est d'autant plus grand que, dans le même temps, douze malheureux Népalais ont été sauvagement égorgés, sans que visiblement nous en soyons préoccupés ; 200 enfants sont pris en otage par des Tchétchènes qui menacent de les faire sauter ; trois attentats - l'un mené par un terroriste tchétchène à Moscou, les deux autres par le Hamas à Beer Sheva - ont fait plusieurs dizaines de victimes. Malaise encore si l'on pense au journaliste italien assassiné par ceux-là mêmes qui retiennent les journalistes français et dont le sort n'a visiblement pas intéressé le monde arabe ?

Pourquoi, les responsables arabes ne découvrent-ils qu'aujourd'hui le caractère inadmissible de ces enlèvements et a fortiori de leur suite macabre ? Cela signifie qu'en réalité, ce n'est pas, comme ils le disent, de la liberté de la presse dont il s'agit, mais bien de sanctions dirigées contre les ressortissants civils de certains états.

La France a droit à un traitement privilégié dont, à l'heure qu'il est, nous ignorons s'il sera couronné de succès. Mais comment, en ces circonstances, ne pas se remémorer la célèbre phrase de Churchill après Munich ? : « Vous avez voulu éviter la guerre et sauver l'honneur. Vous aurez la guerre et le déshonneur ». Aujourd'hui, la question est de savoir si cette phrase, en remplaçant le mot guerre par terrorisme ou chantage n'est pas, malheureusement, d'actualité.

Le silence assourdissant de l'Europe, le peu d'empressement (c'est au moins ce qui est apparu au niveau médiatique) mis par le Président Poutine et le Chancelier Schröder à nous apporter un soutien contrastent avec l'appui sans réserve de nombreux dirigeants et responsables arabes et, plus encore, des mouvements terroristes (car reconnus comme tels au niveau européen) comme le Hamas et le Hezbollah. La France se retrouve si isolée dans cette affaire que l'on ne peut que se demander si nous sommes encore européens et ce que signifie notre appartenance à l'Union européenne.

Quelle que soit l'issue de cette affaire, elle constitue un électrochoc, sur le plan intérieur comme extérieur. Elle démontre que la politique arabe de la France, qui la conduit à bénéficier du soutien d'associations terroristes, est proche d'un point de non-retour, au regard des positions beaucoup plus nuancées de nos voisins européens. Imaginons un instant les Italiens contemplant les images du soutien arabe unanime à la France, alors qu'un des leurs vient d'être sauvagement assassiné par les mêmes terroristes ? Ces images laisseront des traces très durables, qui risquent de se retourner contre l'intérêt même de notre pays et rendent encore plus difficiles l'émergence d'une politique européenne commune et surtout sa capacité à pouvoir jouer un rôle reconnu par les autres acteurs sur la scène internationale.

Au plan intérieur, cet état des choses ne peut que conforter les défenseurs de la laïcité dans le combat qu'ils ont mené et qu'ils vont devoir renforcer, tant on peut imaginer combien les pressions vont être fortes pour anéantir, de fait, l'application de la loi. En particulier, plus que jamais, nous devons sans relâche marquer notre amitié et notre solidarité avec tous les mouvements musulmans laïcs, féministes et républicains, car ils sont la première cible des islamistes.

Au plan des principes, enfin, il est grand temps de s'interroger sur les limites du jeu national face à un terrorisme qui est transnational. Le chantage n'est jamais acceptable et la loi pénale française le réprime sévèrement sous toutes ses formes. Face à des mouvements qui ignorent ce qu'humanité veut dire, qui crient leur haine de ce que nous sommes, il n'est point de négociation possible. À nous d'en prendre conscience et d'être capables d'avoir suffisamment confiance en nos valeurs, c'est à dire dans les droits de l'homme , pour les défendre avec courage, détermination et clairvoyance.

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«L'antiracisme est l'idéologie de notre temps»
Alain Finkielkraut
L'Express, 30 août 2004

On croyait l'avoir compris: il faut se méfier des idéologies, fussent-elles des plus généreuses. Car sur le chemin du bien on finit par rencontrer un goulag ou un camp. Aurait-on mal retenu la leçon? Les bonnes intentions que l'on nourrit aujourd'hui seraient-elles en train de paver le prochain enfer? A croire le philosophe Alain Finkielkraut, c'est l'antiracisme, la «religion de l'homme», qui devient à son tour un pousse-au-crime. Cette idéologie qui ne dit pas son nom réduit la réalité à un conflit entre agresseurs et agressés, elle opère des renversements pervers (les juifs sont des nazis, l'Amérique est un pays totalitaire) et cultive un antisémitisme travesti en humanisme. «La haine des antiracistes est aussi dangereuse que celle des racistes», avertit ici Finkielkraut. Des propos dérangeants à méditer d'urgence, loin des conformismes du moment.

«Des synagogues sont incendiées, des rabbins sont molestés, des cimetières sont profanés...», écriviez-vous il y a un an dans un manifeste intitulé Au nom de l'Autre. Réflexions sur l'antisémitisme qui vient (Gallimard). Est-il venu, cet antisémitisme?

Le pire reste à venir, mais l'animosité envers les juifs fait d'ores et déjà partie du paysage: elle est présente, palpable et très inquiétante, car ceux qui l'expriment et la diffusent ne correspondent pas au portrait-robot de l'antisémite placardé dans toutes les têtes par le devoir de mémoire.

Car il s'agit non pas d'un «retour» de l'antisémitisme, mais d'une nouvelle forme de haine, plus difficile à identifier.

Cet antisémitisme a conquis son droit de cité planétaire en août 2001, à Durban, en Afrique du Sud, lors de la conférence de l'ONU contre le racisme, la xénophobie et l'intolérance. Le conflit israélo-palestinien, qui n'avait rien à y faire, a occupé tous les participants: on a mis Israël au ban des nations, et des manifestants ont défilé en criant: «One Jew, one bullet» [un juif, une balle], slogan repris du «One settler, one bullet» [un colon, une balle] des années d'apartheid. A Durban, l'antisémitisme s'est dépouillé de sa gangue raciste pour s'énoncer dans la belle langue cristalline de l'antiracisme. «Les juifs, ces racistes», dit-on maintenant, en donnant un second souffle postreligieux à la vieille condamnation théologique du peuple qui se croit toujours élu. «Les juifs, ces menteurs», ajoute-t-on depuis l'affaire du RER D. Marie-Léonie est plus que le prénom d'une pauvre mythomane: c'est la formule magique qui transmue la montée de la violence antijuive en délire antiarabe et antinoir. Je retiendrai deux symptômes de cette «durbanisation» des esprits et de cette «marie-léonisation» des faits: Dieudonné, qui traite les juifs de négriers reconvertis dans la banque, est devenu une icône de la liberté d'expression; les deux élèves arabes exclus du lycée Montaigne pour avoir persécuté un condisciple juif sont réintégrés par la justice administrative sous les vivats du journal Le Monde et de la Ligue des droits de l'homme. Le dreyfusisme achève lamentablement sa course dans la dénonciation du tapage victimaire juif. Et c'est l'élève agressé qui, sans tambour ni trompette, doit changer d'établissement. Ainsi commence le XXIe siècle.

«Les juifs n'étant plus les opprimés, il faut donc qu'ils soient des nazis»

Les antisémites d'aujourd'hui, ce seraient donc les antiracistes. A première vue, cela paraît paradoxal.

L'antisémite dont Sartre a fait naguère le portrait était un homme foncièrement hostile à la démocratie. Pour se sentir lui-même membre d'une élite, il ressuscitait l'idée d'une hiérarchie naturelle des êtres. L'antisémite actuel, en revanche, est démocrate jusqu'au bout des ongles. Il professe la religion de l'humanité, qui ne connaît d'autre sacrilège que la remise en question de l'égale dignité de tous les hommes. Cette religion a longtemps protégé les juifs. Elle se retourne maintenant contre eux. Les voici en effet accusés, par Israël interposé, de traiter les Arabes comme des êtres inférieurs. Le conflit du Proche-Orient n'est plus perçu dans les catégories de la guerre, mais dans celles du crime: il met aux prises non pas deux adversaires, mais l'innocence martyrisée d'un côté et, de l'autre, l'ennemi sioniste du genre humain.

Certains vous rétorqueraient que les critiques portées contre le comportement d'Israël s'attacheraient à d'autres situations similaires, qu'elles ne portent pas contre les juifs en tant que tels.

Ce que je constate, c'est l'incapacité à critiquer Israël en termes politiques. Le seul schéma qui soit désormais à la disposition de la critique, c'est l'antiracisme. Car l'antiracisme est devenu l'idéologie de notre temps. L'idéologie, disait Hannah Arendt, c'est un principe unique d'explication du monde. Hier, l'idéologie marxiste réduisait la réalité à la lutte des classes: tout était ramené à l'exploitation. Aujourd'hui, l'idéologie antiraciste réduit la réalité à la grande antithèse de la discrimination et des droits de l'homme: tout est ramené à l'exclusion. De la pluralité humaine et de la complexité du monde, il ne reste que deux camps: les oppresseurs et les opprimés. Dans l'idéologie communiste, l'oppresseur avait le visage du bourgeois. Dans l'idéologie antiraciste, l'oppresseur a le visage du nazi. Les juifs n'étant plus les opprimés, il faut donc qu'ils soient des nazis.

On accuserait donc à présent les juifs non plus d'être une race mais d'être racistes. Et c'est ce retournement-là qui serait la forme nouvelle de l'antisémitisme?

En effet, ce n'est pas l'incitation à la haine raciale, c'est l'incitation à la haine antiraciste qui caractérise la judéophobie contemporaine. Haine antiraciste du Mur, par exemple. Or les Israéliens n'ont pas érigé une barrière de séparation pour signifier aux Palestiniens qu'ils étaient des sous-hommes; ils l'ont fait pour trouver une parade aux attentats suicides. Peut-être achètent-ils une sécurité relative au prix de l'aggravation des conditions de vie d'un nombre important de Palestiniens. Sans doute aussi le tracé de cette barrière doit-il être contesté du fait de son incursion en Cisjordanie pour protéger certaines implantations. Parler, cependant, du mur de l'apartheid, c'est réussir le double exploit de nier et de légitimer le terrorisme: contre ceux qui refusent à d'autres le titre d'homme, tout est permis, car, en excluant, ils s'excluent eux-mêmes de l'humanité commune.

«L'antitotalitarisme a disparu en même temps que le système totalitaire»

Il allait de soi jusque-là que l'antiracisme, l'humanisme présupposaient des valeurs généreuses. Vous affirmez que ces «ismes»-là sont eux aussi porteurs de crimes.

«Toute générosité est menacée par son stalinisme», disait justement Emmanuel Levinas. Les «ismes» dont vous parlez travaillent, comme leurs prédécesseurs, à la reconnaissance de l'homme par l'homme. Il faut être un vrai salaud pour vouloir empêcher ou retarder la réalisation d'un objectif si irréfutable. Et que faire des salauds, sinon les mettre hors d'état de nuire?

L'idéologie que vous dénoncez est portée en France par une galaxie qui se dit effectivement humaniste, antiraciste, universaliste, et qui compte, parmi d'autres, les amis de José Bové, Le Monde diplomatique, Attac, les Verts, l'extrême gauche... Une certaine gauche, en somme.

Toute la gauche n'est pas impliquée dans ce mouvement. Mais je constate que la gauche antitotalitaire a perdu la bataille qu'elle menait depuis longtemps déjà contre la gauche progressiste...

Par «progressiste», vous entendez «révolutionnaire», c'est cela?

Le progressisme, c'est l'idée que tout est politique, et qu'en effet on peut accéder à un monde meilleur par un bouleversement radical des institutions, par la révolution ou l'élimination des méchants. La phrase inaugurale du progressisme a été écrite par Jean-Jacques Rousseau: «Je hais la servitude comme la source de tous les maux du genre humain.» Le mal est donc une réalité politique ou économique, ce n'est plus un fait de nature. D'où cette mission inouïe assignée à la politique: en finir avec le mal. Nourrie de cette espérance, la gauche progressiste ne voulait pas voir les horreurs commises en son nom. Et quand elle les voyait et finissait par condamner le communisme soviétique, c'était pour reporter aussitôt son impatience messianique sur Cuba ou sur la Chine. La gauche antitotalitaire, à l'inverse, s'est inspirée de Soljenitsyne et des dissidents pour dénoncer non seulement l'écart entre l'idéal communiste et la réalité, mais aussi le danger d'un idéal d'éradication définitive du mal. On pourrait croire que le mur de Berlin a entraîné dans sa chute les illusions du progressisme. C'est le contraire qui est vrai. L'antitotalitarisme a disparu en même temps que le système totalitaire.

C'est cette même gauche qui dénonce aujourd'hui le «totalitarisme» américain.

Le mot de totalitarisme, c'est vrai, n'est pas tombé dans l'oubli. Mais il désigne désormais l' «hyperpuissance» d'une Amérique jugée à ce point maléfique qu'elle fomenterait non seulement ses mauvais coups mais aussi ceux des autres: n'a-t-elle pas fabriqué Ben Laden, armé Saddam Hussein? Cet usage-là du concept de totalitarisme signe la défaite de la pensée antitotalitaire et le grand retour de la politique absolue. Il y a, dans ce retour, une seule innovation: la place faite à Israël. L'Etat juif est-il une province de l'empire américain ou bien est-ce, en fin de compte, l'Amérique qui est le bras armé de l'Etat juif, comme il est dit dans le film de William Karel Le Monde selon Bush? Telle est la question qui tourmente le néoprogressisme. Et le jour est proche où les deux extrémismes, de gauche et de droite, se retrouveront dans ce cri du cœur lu sur les murs du centre social israélite qui vient d'être incendié à Paris: «Sans les juifs, le monde serait heureux.»

Dans votre dialogue avec Peter Sloterdijk (Les Battements du monde, Pauvert), vous parlez du «songe» de l'Amérique qui poursuit son rêve mais se coltine la réalité du monde, et du «mensonge» de l'Europe qui refuse de voir le monde tel qu'il est et cultive l'illusion. Comme si l'Europe, traumatisée par son XXe siècle, n'osait plus affirmer ses valeurs et se laissait aller à une culpabilité passive somme toute assez confortable.

Alors que les Américains disent: «Attention, nous avons des ennemis!», la gauche progressiste leur répond: «C'est vous, l'ennemi, en tant précisément que dirigeants du monde occidental.» Là est la grande division aujourd'hui. Pour les progressistes, il n'existe pas de politique extérieure. Il n'y a qu'une politique intérieure de l'Occident. C'est aussi le grand paradoxe: ces gens généreux ne voient en fait qu'eux-mêmes. Dans un article remarquable sur Sartre, Octavio Paz faisait une distinction salutaire entre l'esprit critique des Lumières, dont nous devons rester les héritiers, et le masochisme moralisateur du XXe siècle. Sartre est selon lui une incarnation de ce masochisme. Il est moins la conscience de son époque que sa mauvaise conscience: c'est la honte qui a fait de lui l'intellectuel le plus représentatif, honte d'être un Occidental, honte d'être un intellectuel.

Si l'Europe cultive sa culpabilité et son masochisme, le monde musulman, lui, entretient de manière forcenée un sentiment d'humiliation.

L'humiliation est en effet dans le monde arabo-musulman le sentiment qui remplace la distance à soi. Et la paranoïa se substitue au discours critique, avec, qui plus est, la bénédiction de l'intelligentsia progressiste occidentale. Erigée en humiliation suprême, la question palestinienne est le grand alibi, l'exutoire providentiel de tous les mécontentements. Deux rapports accablants, rédigés par des universitaires arabes et publiés sous l'égide des Nations unies, faisaient état du marasme qui sévit en terre d'islam: corruption, incurie, incuriosité (autant de livres traduits en un millénaire qu'en un an en Espagne), gouvernements autocratiques, stagnation économique, ségrégation des femmes, étouffement des libertés individuelles... Le reste du monde devrait se saisir de ce problème. On ne le fait pas. Pourquoi? Par solidarité avec la souffrance des Palestiniens.

La vraie identité arabe, écrivez-vous, c'est le rejet d'Israël.

Il serait plus facile de trouver un compromis entre Israéliens et Palestiniens si l'identité palestinienne n'était pas fondée sur le rejet d'Israël. Reste que la souffrance des Palestiniens et la terreur des Israéliens sont bien réelles et qu'un compromis territorial est plus nécessaire que jamais. J'entends par «compromis» la création d'un Etat palestinien et l'évacuation de la plus grande partie des implantations. Mais cela va de pair avec une sévérité sans faille envers l'antisémitisme en vigueur dans les rues du Caire, de Beyrouth ou de Téhéran, et sur les sites Internet de l'altermondialisation.

Comment expliquez-vous que tant de gens adhèrent aux simplifications que vous dénoncez?

Cela tient à l'effort qu'il faut fournir pour prendre acte du caractère tragique de l'existence. Là où il y a du tragique, c'est-à-dire de l'inextricable, de l'irréparable et plusieurs légitimités, on met spontanément du mélodrame. Ainsi le conflit entre deux droits - celui des Israéliens, celui des Palestiniens - est-il converti en combat contre le crime sioniste. Ironie de la mémoire: Hitler n'a pas seulement dévasté l'Europe, il l'a aussi abêtie, et pour longtemps. Parce qu'il avait l'atroce simplicité du mal absolu et que ce mal est inoubliable, le nazisme nous a coupés du grand héritage tragique qui, de Sophocle à Hegel, avait façonné l'âme européenne.

Et qui suggère un pessimisme prudent à l'égard de la nature humaine et une vision complexe du monde... Pour se garder des effets pervers de l'antiracisme et des autres idéologies à naître sur nos bons sentiments, il faudrait donc cultiver l'esprit critique cher aux philosophes...

Le problème, c'est que tout est exposé à sa propre caricature. La Terreur procédait directement de ce que Robespierre lui-même appelait le «zèle compatissant». De la même manière, l'esprit critique peut se dévoyer en hypercritique, et frapper de suspicion toute réalité contrariante, toute information inattendue ou non souhaitée. Alors la démystification rejoint la propagande, comme on le voit dans ce qu'on appelle improprement les «documentaires» de Michael Moore et de William Karel. L'esprit critique est lui-même menacé par ses propres dérives. Il nous faudrait plutôt essayer de nous garder de l'arrogance intellectuelle, cultiver une forme d'humilité devant la réalité. Et tuer, comme le disait Paul Valéry, la marionnette qui est en nous, même si elle a revêtu les beaux atours de la générosité.

propos recueillis par Dominique Simonnet

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Volume III, Numéro 149 • mercredi, le 3 septembre 2004

Iyad Allaoui, premier ministre irakien : "La France ne sera pas épargnée. Il y aura des attentats à Paris, à Nice, à Cannes..."
LE MONDE, 30 août 2004

Cet entretien a été accordé, dimanche 29 août, outre à l'envoyée spéciale du Monde, aux correspondants du Washington Post, du Sunday Times, du Los Angeles Times, de Knight-Readers et du Corriere della sera.

Après l'assassinat d'un journaliste italien, deux journalistes français sont menacés du même sort. Quelle est votre réaction ?

J'ai transmis au premier ministre italien mes condoléances. Nous avons toujours dit que la guerre en Irak opposait les forces du mal au peuple irakien et aux nations civilisées. C'est une guerre rude. Vous ne pouvez pas vous contenter de demi-mesures. La France ne sera pas épargnée, pas plus que l'Italie, l'Espagne ou l'Egypte. Les peuples doivent se donner la main pour combattre le terrorisme, quel que soit l'endroit où il se manifeste. L'Irak est devenu le théâtre majeur de confrontation du terrorisme. C'est en Irak qu'il faut s'unir pour le défaire, une fois pour toutes.

Ce qui est arrivé au journaliste italien, ce qui arrive en ce moment aux Français, ainsi qu'à ceux qui, comme la France, se sont opposés à la "guerre contre le terrorisme", montre que personne ne sera épargné. Le terrorisme ne connaît aucune limite. Eviter la confrontation n'est pas une réponse.

Enzo Baldoni était un pacifiste qui militait pour le retrait des troupes italiennes...

Oui, mais ça, ils s'en fichent ! Les terroristes ne cherchent pas à savoir si vous êtes ou non un avocat de la paix. Leur but est de semer la confusion et de détruire la civilisation.

Pensez-vous que l'affaire des otages français provoquera un changement de la politique de la France en Irak ?

Les Français, ainsi que tous les pays démocratiques, ne peuvent pas se contenter d'adopter une position passive. Les Américains, les Britanniques et les autres nations qui se battent en Irak ne se battent pas seulement pour protéger les Irakiens, ils se battent aussi pour protéger leur propre pays.

Les gouvernements qui décident de rester sur la défensive seront les prochaines cibles des terroristes. Les attentats se produiront à Paris, à Nice, à Cannes ou à San Francisco. Le temps est venu d'agir contre le terrorisme, de la même façon que, jadis, l'Europe a combattu Hitler. Tous les jours, des dizaines de personnes sont tuées en Irak. Elles ne meurent pas parce que nous traversons une crise nationale majeure, mais parce que nous avons décidé de combattre le mal. C'est pourquoi toute la communauté internationale doit nous aider, au plus vite, pour améliorer la sécurité de notre pays.

Un jour, les Etats-Unis ont décidé de débarquer en Normandie, pour éliminer Hitler. Ils ont essuyé de lourdes pertes pour accomplir cet objectif. Il se produit la même chose aujourd'hui. Les peuples doivent prendre leurs responsabilités. La décision d'aider l'Irak était courageuse. Laissez-moi vous dire que les Français, malgré tout le bruit qu'ils font - "Nous ne voulons pas la guerre !" -, auront bientôt à combattre les terroristes.

Vous venez de conclure un accord pour ramener la paix à Nadjaf. Ne permet-il pas à l'imam Moqtada Al-Sadr de réorganiser son armée ?

Depuis le début, notre position était claire : démantèlement des factions armées à Nadjaf, Koufa et dans tout l'Irak. En même temps, nous avons dit que les hommes de Moqtada Al-Sadr pouvaient, s'ils le voulaient, participer au processus politique. Nous avons voulu donner, jusqu'au bout, une chance à la paix. Nous savions que ces milices voulaient nous piéger en nous forçant à attaquer le mausolée -de l'imam Ali-. Si celui-ci avait été abîmé, il y aurait eu de graves complications. J'ai donc décidé que nous n'utiliserions la force qu'en dernier ressort. Quand j'ai posé un ultimatum de 24 heures, nos forces étaient prêtes pour l'assaut.

Aucune milice ne sera tolérée. Les miliciens peuvent accepter l'amnistie et vivre comme des citoyens ordinaires. Sinon, nous les pourchasserons. Il n'y a aucune voie intermédiaire.

Êtes-vous prêt à intégrer au gouvernement les mouvements de résistance ?

Notre problème est de comprendre ce qu'ils veulent vraiment. S'ils souhaitent gouverner, alors il n'y a pas de problème : les élections approchent et tous les postes leur sont ouverts, si les Irakiens votent pour eux. S'ils veulent mettre dehors les forces multinationales, ils n'ont qu'à gagner les élections, aller aux Nations unies et leur dire qu'ils n'en veulent plus : elles partiront. En attendant, rien ne justifie qu'on tue des gens, occupe des mosquées et perturbe toute la vie de ce pays.

Nous essayons de les rassurer : nous n'allons pas rester éternellement au pouvoir, comme Saddam. Nous sommes ici dans le but de reconstruire le pays. Le gouvernement a voté une loi qui me donne le pouvoir d'imposer l'état d'urgence pour restaurer la sécurité. Je ne l'ai pas encore utilisée, parce que la démocratie doit prévaloir.

Pourquoi la résistance armée a-t-elle pris une telle ampleur en Irak ?

C'est une situation complexe. Environ 30 000 criminels ont été libérés par Saddam juste avant la guerre. Il y a les gens déçus, sans travail et sans ressources, des centaines de milliers. Il y a les éléments de l'ancien régime qui savent que, s'ils sont attrapés, ils devront rendre des comptes à la justice et qui veulent donc ruiner le processus politique. Il y a les combattants étrangers venus d'Egypte, de Jordanie, de Syrie, d'Iran. Enfin, il y a des groupes salafistes qui s'attaquent à tout ce qui touche à la civilisation et qui croient mener une croisade contre le christianisme. Ce n'est pas une résistance, car ces gens n'ont pas de programme, aucune idée politique. Les Américains ont commis beaucoup d'erreurs ici, pendant et après la guerre. Il n'y a aucun doute à ce sujet. Mais ce n'est pas une raison pour tuer. Le processus politique est en cours. Dans six mois, s'ils le veulent, Allaoui, c'est fini ! C'est ça la démocratie. Ils voteront pour Moqtada Al-Sadr, Ben Laden ou qui ils veulent.

Pensez-vous avoir une chance aux prochaines élections ?

Si je suis encore vivant ! Tous les jours, je reçois des menaces, je fais l'objet de tentatives d'assassinat. Alors, ai-je une chance aux élections ?... Je n'en sais rien.

Pensez-vous que les élections pourront avoir lieu à la date prévue ?

Absolument. Le gouvernement a pris toutes les mesures nécessaires pour qu'elles aient lieu. Et elles auront lieu, si Dieu le veut.

Propos recueillis par Cécile Hennion

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Chasseurs de têtes et amnésie
David Ouellette
judeoscope.ca, 31 août 2004

L’enlèvement de deux journalistes français en Irak par des chasseurs de têtes islamistes se prête bien au rappel de deux évidences vite oubliées depuis les grandes déclarations faites au lendemain du 11 septembre.

«Nous sommes tous Américains»

Les bombes de Bagdad n’ont pas explosé à Madrid, le 11 mars dernier. Pas plus que les bombes de Kaboul n’ont explosé à Bali en 2002. Dans le monde arabe, les islamistes ne distinguent pas entre citoyens français d’une part, et américains, ou italiens d’autre part. Car enfin, toute la démagogie anti-américaine de Chirac aura été en vain, les égorgeurs de Bagdad ont enlevé deux Français.

Par contre, si 37 ans d’aplatventrisme français au Moyen-Orient sont un indice, il y a fort à parier, hélas, que la «solidarité» d’Arafat, du Hamas et du Hezbollah avec la France, rapportée hier par l’AFP, ne sera sans doute pas accueillie à l’Élysée et au Quai d’Orsay avec le dégoût qu’elle mérite car ces appels sulfureux à la clémence pour les journalistes séquestrés constituent sans aucun doute une forme de rançon pour des décennies de complaisance française envers les extrémismes arabo-musulmans.

Premier rappel: oui, nous sommes tous Américains, bien que dire « nous sommes tous infidèles » serait plus exact et aurait peut-être constitué un meilleur rempart contre l’amnésie des sociétés occidentales, où il est rapidement devenu de bon ton de justifier a posteriori les attentats du 11 septembre par la lutte anti-antiterroriste qui leur a fait suite.

«Ne pas apaiser les terroristes»

L’élection des socialistes en Espagne et le retrait de ses troupes stationnées en Irak à la suite de l’infamie du 11 mars sont à consigner comme le premier revers de la guerre anti-islamiste, cette guerre qui ne dit pas encore son nom. Car - faut-il le rappeler ? - le terrorisme international n’est pas une vague idéologie, mais la stratégie adoptée par les islamistes pour «restaurer le califat».

Le retrait des troupes philippines pour sauver la vie d’un otage aura constitué un second repli honteux et lourd de conséquences. Il aura convaincu les islamistes de la mollesse de leurs ennemis, tout comme ces missiles lancés en plein désert afghan pour toute réponse aux attentats de 1998 au Kenya et en Tanzanie auront exacerbé la vision apocalyptique de Ben Laden. Car l’indolence de Bill Clinton, qui, à en croire ses mémoires, était au moins autant préoccupé par son feuilleton familial public que par le défi lancé aux États-Unis par Ben Laden, aura certainement encouragé Al-Qaïda à frapper plus dur la prochaine fois.

Second rappel : ne jamais céder d’un millimètre au chantage terroriste, ne jamais apaiser les islamistes sous peine de fouetter leurs ardeurs et de resserrer leur stratégie du pire. Les trancheurs de têtes islamistes continueront leurs prises d’otage tant et aussi longtemps que la stratégie paiera. Le sang du journaliste italien Enzo Baldoni exécuté la semaine dernière, retombe, de Madrid à Manille, sur les nostalgiques de Munich.

Quant au Canada, que ses citoyens se souviennent des attentats planifiés contre l’arrondissement d’Outremont à Montréal. Des années avant notre participation à la libération de l’Afghanistan du joug monstrueux des Talibans. Al-Qaïda ne nous a pas félicités pour avoir tourné le dos à nos amis américains en Irak. Au contraire, le Canada est et restera parmi les pays ciblés par Al-Qaïda. Que nous ayons ouvert nos hôpitaux à la famille Khadr, proche de Ben Laden, revenue au Canada du Pakistan faire soigner son plus jeune fils victime du djihad de son père, n’achètera pas la clémence des islamistes.

Les Canadiens opposés à ce que leur pays participe au déploiement du bouclier anti-missiles américain devront trouver de meilleurs arguments que le « risque de courroucer les islamistes». Seul un idiot, pour emprunter ce mot si cher à l’anti-américaine de service du cabinet Martin, Carolyn Parrish, pourrait croire que notre alliance avec les Américains nous expose aux foudres des islamistes. Permettre une seconde fois sans sanctions à Carolyn Parrish d’insulter les Américains, constituer des tribunaux islamiques en Ontario ou élire la présidente d’un lobby islamiste à la direction de l’Association canadienne des libertés civiles sont autant de faux-fuyants que nous regretterons à terme.

Nos divisions politiques et nos illusions multiculturalistes ne font que convaincre les bouchers d’Allah que leur stratégie fonctionne.

(David Ouellette est journaliste et chercheur associé à ICRJ )

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