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Communiqué Isranet
Volume III, Numéro 152 • vendredi, le 24 septembre 2004 Les attentats-suicides frappent
des populations innocentes en Israël. Il a sur les attentats suicides un point de vue tranché. Dans son milieu d'intellectuels de gauche, Mertens ne va pas se faire que des copains. Il n'en a cure. Intellectuel engagé à gauche, Pierre Mertens l'est certainement. Il préface un livre consacré aux attentats suicides qui frappent depuis des années Israël. Il est rédigé par un collectif de Belges qui entendent dénoncer de manière virulente ces attentats, sans cautionner pour autant la politique de Sharon et sans nier les droits des Palestiniens. Et aussi pour nouer le dialogue avec les musulmans qui récusent ces actions mortifères. Car comment avoir le respect de la vie d'autrui quand on n'en a aucun pour la sienne propre ? Le Soir : Pourquoi avoir préfacé ce livre rédigé par des inconnus ? Pierre Mertens : J'ai beaucoup écrit sur le terrorisme tout au long de ma vie et plus autrefois qu'aujourd'hui.J'y suis cependant revenu de façon récurrente en changeant parfois un petit de point de vue. J'appartiens à une génération qui, au moment des agissements des Brigades Rouges, de la Rote Armee Fraktion et des fedayins d'autrefois, sans justifier aucunement le recours à de telles armes, cherchait à expliquer certaines réactions désespérées. Quelque fois, sans s'en rendre compte, nous n'étions pas loin de basculer dans une sorte de fascination pour ce mode d'autodéfense. Comme le problème du Proche-Orient a continué de me hanter et que je suis allé très souvent dans cette région, je me suis rapidement rendu compte que cette deuxième intifada n'était pas à confondre avec la première. Que des points de vue radicaux que nous avons exposés dans les années 1970 ne sont plus du tout pertinents aujourd'hui. Que tout a changé et tout est à reprendre en considération à zéro. Que le terrorisme doit être condamné aujourd'hui avec beaucoup plus de lucidité et de fermeté que naguère. Je cautionne donc ce livre en pensant qu'il est d'une grande salubrité, d'une grande hygiène. II n'a rien de manichéen, ce qui aujourd'hui est assez rare. Il ne bascule dans aucune simplification, dans aucun sectarisme, il n'ignore pas la complexité du problème palestinien mais il n'admet pas pour autant l'utilisation de « l'arme des faibles ». Je trouve cette expression ridicule car c'est plutôt «l' arme des lâches». Le Soir : Ancien professeur de droit international, vous vous en prenez à la cour de la Haye. Elle détournerait le droit international sur la question du mur de sécurité construit par Israël dans les territoires occupés. Pierre Mertens : J'ai trouvé le procès réducteur. Je comprends qu'Israël n'ait pas voulu même y comparaître, sachant que la cause était perdue d'avance, que les jeux étaient faits. J'ai horreur de la présomption de culpabilité, que ce soit dans un procès national et devant une justice internationale à plus forte raison. J'avais l'impression qu'il n'y avait guère de chance que des points de vue vraiment antagonistes puissent y être exposés "à armes égales", c'est le cas de le dire. Par conséquent, je trouve qu'on assiste à une dérive un peu triste parce que la Cour de la Haye a un plus beau passé qu'elle n'a un beau présent. Je comprends parfaitement l'attitude de dérobade volontaire d'Israël. En plus, j'ai trouvé d'un symbolisme assez fort le fait d'aller déposer à la Haye, le jour de la première audience du procès, des bus calcinés qui avaient été détruits lors d'attentats suicide quelques mois auparavant dans différentes villes d'Israël: c'était une réplique assez imagée qui s'imposait. Tout en restant un militant du droit international, je regrette vraiment l'évolution récente non pas du droit mais de l'application qu'on prétend en faire et qui n'augure rien de bon. Le Soir : Vous vous en prenez aussi aux « esprits forts de l'Occident », aux intellectuels qui condamnent insuffisamment ces attentats. Vous en êtes un aussi. Vous crachez pour la deuxième fois dans la soupe ? Pierre Mertens : Il ne s'agit ni de soupe, ni de cracher, ce n'est pas mon occupation favorite. Mais je m'en prends à une certaine forme d'intellectuels « despéradistes », grands amateurs de violence pourvu qu'ils restent en charentaises au coin du feu. Ce ne sont généralement pas des hommes de terrain car cela ne les intéresse pas. Ils ne se déplacent jamais et croient tout voir avec discernement mais de très, très loin. Ils sont effleurés par des rêves dostoïevskiens, nietzschéens, dont ils font une application assez navrante, qui n'est pas loin d'une espèce de névrose masochiste ou paranoïaque. Ces grands amateurs de violence entre la poire et le fromage ne sont pas des gens très fréquentables à mes yeux. Le Soir : Vous allez jusqu'à les comparer à des fascistes. Pierre Mertens : Ils ont une façon d'approuver le fait de donner la mort de n'importe quelle manière, la fin justifiant les moyens ! On n'est pas loin du « Viva la muerte » des franquistes pendant la guerre d'Espagne. C'est un slogan fasciste qui reçoit chez eux une caution qu'il m'est assez pénible de contempler. (Propos recueillis par Philippe
Brewaeys. Ne
pas dire terroriste? Judéoscope a récemment fait état d'une nouvelle controverse au sujet du mot terroriste. La discussion sur l'emploi ou le non-emploi de ce mot n'est pas nouvelle: à propos du terrorisme palestinien, son évitement constitue, dans certains médias, une pratique non seulement fréquente et quasi systématique, mais aussi délibérée et faisant l'objet d'une réflexion explicite. Les arguments invoqués contre l'usage du mot terroriste par les journalistes sont fort nombreux. Parmi ceux qui sont les plus fréquemment invoqués, il y l'impartialité et la neutralité. Je me propose de revenir sur ces deux arguments et de montrer en quoi ils sont fallacieux. Il faut bien comprendre que l'impartialité ne conduit pas nécessairement à éviter l'emploi de mots ayant une valeur négative, comme terroriste. Je m'explique. Est partial, selon le Petit Robert, celui qui prend parti pour ou contre quelqu'un ou quelque chose sans souci de justice ni de vérité, avec parti pris. Et un parti pris c'est une opinion préconçue. Ce qu'il faut donc éviter, c'est de laisser ses opinions préconçues, ses préjugés, l'emporter sur le souci de vérité. Or, ici, qu'exige le souci de vérité? Il exige que le journaliste dise ce qui se passe. Et pour cela, il doit employer les mots qui correspondent à la réalité. Ne pas employer le mot terroriste pour qualifier des faits qui répondent à sa définition sous prétexte que cela correspond à l'usage ou à la volonté d'une des parties, ce n'est pas faire preuve d'impartialité. C'est supposer mécaniquement -et donc sottement- que quand l'un dit blanc et l'autre noir, la vérité n'est nécessairement ni blanche ni noire, mais grise ou incolore, ou rouge, ou bleue. Or, il arrive que la vérité soit blanche et il arrive aussi qu'elle soit noire. Le journaliste doit le dire. Mais, rétorque-t-on, il ne peut dire les événements par ce mot, car il est porteur d'une charge émotive très forte, qui, tout à la fois, révèle la subjectivité de celui qui l'emploie et oriente l'esprit de celui qui le lit. Beaucoup de mots du vocabulaire politique ont une charge négative très forte. Dictateur, par exemple. Je n'ai jamais entendu dire qu'on recommande aux journalistes de les éviter. On ne peut pas, non plus, faire un parallélisme entre terroriste et nègre, par exemple, qui est porteur d'une connotation négative en plus de sa signification référentielle. D'un point de vue linguistique, il faut plutôt comparer terroriste à tueur, voleur ou violeur. Regardez les dictionnaires: vous n'y verrez pas la mention «péjoratif» avant la définition de ces derniers mots. Pas plus qu'à propos de terroriste, d'ailleurs. La valeur évocatrice négative du mot terroriste vient de ce qu'il désigne, tout simplement. L'impartialité ne conduit pas non plus à l'apparente neutralité lexicale prônée par le discours qui veut bannir le mot terrorisme. Cette pseudo-neutralité, choix a priori du «ni l'un ni l'autre», selon la signification du mot latin neuter, ne-uter, qui veut dire «aucun des deux», se traduirait par «n'adopter ni le vocabulaire des uns ni celui des autres» et condamnerait le mot terroriste, mot qui appartiendrait à un des deux camps. Mais cette position fait l'impasse sur le fait que refuser a priori l'emploi du mot terroriste c'est précisément prendre parti. En effet, dans le cadre d'une bataille pour les mots où il n'y a que deux possibilités (employer ou ne pas employer le mot terrorisme) et où il n'y a que deux parties, nécessairement antagonistes (les pro-israéliens ou les éditeurs de Canwest, par exemple, voulant que ce mot soit appliqué aux attaques palestiniennes ou islamistes visant des civils et les pro-palestiniens et le lobby islamiste le récusant), ne pas employer ce mot, c'est prendre position dans le sens pro-palestinien ou pro-islamiste. Les expressions comme groupe radical ou extrémiste ou activiste, lorsqu'elles sont employées comme substitut à terroriste, sont non seulement trompeuses, mais aussi favorables à l'une des parties. Ces mots correspondent, par exemple, à l'usage de la Revue d'études Palestiniennes et Y. Arafat, lui-même, a plaidé en ce sens devant l'Assemblée générale des Nations Unies: “...il est impossible d'appeler terroriste celui qui soutient une cause juste... ” Épouser son point de vue, ce n'est pas être neutre! Dernière remarque: on peut constater que par souci d'exactitude -on veut le croire!- il arrive souvent que les journalistes adoptent une dénomination qui vient d'une des parties d'un débat ou d'un courant de pensée qui s'oppose à un autre. Ainsi, tout récemment, l'appellation néologique altermondialiste, que se donnent eux-mêmes les militants antimondialistes, a été reprise sans guillemets par divers médias. Pourquoi les journalistes ne s'inspireraient-ils pas de cet exemple de recherche d'un dénomination précise et véridique? (L'auteur est professeur de linguistique à l'Université Laval et membre du Conseil Editorial de l'ICRJ.)
Édition spéciale du nouvel an 'Les Juifs doivent se délivrer
de l'Europe' Si l’Europe est aujourd’hui la terre d’élection de l’antijudaïsme, c’est parce que le Vieux Continent et les Juifs sont incompatibles. L’Europe essaye depuis des lustres de se débarrasser de ses Juifs. C’est la thèse cinglante que soutient le philosophe Jean-Claude Milner dans un livre-choc, Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, paru récemment aux Éditions Verdier. Un essai décapant qui a suscité de vives polémiques. Linguiste, philosophe et psychanalyste -il a été un des proches disciples de Jacques Lacan- de renommée mondiale, ancien président du prestigieux Collège international de Philosophie, professeur agrégé à l’Université Paris-VII (Jussieu), maître de conférences à l’Institut Lévinas de Jérusalem, Jean-Claude Milner est l’un des plus importants intellectuels non-juifs français. Il nous a accordé une entrevue récemment. Canadian Jewish News: D’après vous, l’Europe a toujours considéré les Juifs comme un problème qu’il fallait solutionner à n’importe quel prix. Jean-Claude Milner: C’est mon sentiment. Plus profondément que l’hésitation entre “problème” et “question”, le couple problème/solution a déterminé en Europe l’histoire moderne du nom “Juif”, du 18ème siècle à nos jours. Dans mon livre, je me propose d’établir comment le dispositif politique et social européen en est venu à penser le Juif comme un problème appelant une solution -favorable ou défavorable à la survie des Juifs. Seule l’Europe a pensé dans ces termes. Le monde musulman, qui considère les Juifs comme des ennemis à combattre et même à annihiler, ne pense rien en termes de problème/solution et donc pas non plus le nom “Juif”. L’Occident non européen, c’est-à-dire les États-Unis, pense beaucoup de choses en termes de problème/solution -le problème noir, le problème indien, le problème des ghettos…-, mais pas spécialement les “Juifs”. C’est à l’intérieur de la configuration problème/solution que l’on peut penser la notion de solution définitive. C.J.N.: Donc, la solution au problème juif a été de tout temps une grande obsession européenne. J.-C.Milner: Oui. Depuis la période des Lumières, l’Europe, éclairée par la science moderne et par la politique rationnelle, cherche une solution définitive du problème juif, comme elle a cherché, disons, une solution définitive du problème des marées, du problème du paupérisme… Chaque grande nation de la culture européenne moderne a cru trouver sa solution au problème juif. La France et l’Allemagne y tiennent le premier rang. Le nazisme s’inscrit dans la continuité de ce paradigme. Hitler n’a inventé ni la notion de problème juif ni la notion de solution définitive ni le programme d’une recherche persévérante de cette solution. Il a seulement inventé des moyens nouveaux pour “solutionner” le problème juif. Aujourd’hui, l’Europe essaie de gérer cet héritage extrêmement complexe. Et, d’un certain point de vue, elle y arrive en disant qu’il n’y a plus de problème juif dans le Vieux Continent, mais qu’il y a désormais un nouveau problème: l’État d’Israël. C.J.N.: Ce n’est donc point surprenant que des sondages récents effectués à l’échelle européenne aient souligné la grande aversion affichée par une forte majorité d’Européens à l’endroit de l’État d’Israël. J.-C.Milner: Les résultats de ces sondages ne m’ont pas du tout surpris. Sans se rendre compte, l’Européen moyen est résolument persuadé que les Juifs ne sont établis au Proche-Orient que depuis 1948, soit depuis la création de l’État d’Israël, et qu’avant il n’y avait pas la moindre trace de Juifs dans cette région peuplée majoritairement d’Arabo-Musulmans. À leurs yeux, l’existence d’Israël est la principale cause des problèmes qui existent aujourd’hui au Proche-Orient. Pourtant, nous savons tous que l’Histoire du Moyen-Orient est un peu plus complexe que cela. C.J.N.: Les Européens considèrent l’État d’Israël comme une entité coloniale. J.-C.Milner: Pour une majorité d’Européens, Israël est le seul responsable et fautif de la situation de guerre qui sévit depuis plusieurs décades au Proche-Orient. En fait, aujourd’hui, l’Européen moyen pense en gros que l’État d’Israël n’aurait jamais dû voir le jour. C’est une sorte d’opinion naturelle, spontanée. Profondément marqués par une Histoire coloniale qui s’est avérée un cuisant échec, les Européens, surtout les Français, considèrent Israël comme un fait colonial forgé de toutes pièces par l’impérialisme occidental. C’est pour cela que le modèle de la colonisation, et le terme de “colonies”, employé pour désigner les implantations juives de la Cisjordanie et de Gaza, reviennent constamment dès que l’on aborde la question d’Israël. Pour une majorité d’Européens, le modèle colonial israélien est le pendant du mouvement colonial européen. C.J.N.: Les Européens souhaitent ardemment imposer un plan de paix aux Israéliens et aux Palestiniens. N’est-ce pas un voeu chimérique? J.-C.Milner: Les Européens sont convaincus que leur modèle d’unification territoriale par le biais de la paix est unique et extraordinaire. L’Europe, qui a inventé la notion de Guerre mondiale, qu’elle a expérimentée deux fois en l’espace d’un demi-siècle, invente aujourd’hui une nouvelle forme d’union par la paix. Les Européens pensent qu’à ce chapitre-là ils peuvent donner une leçon au monde entier, que leur modèle de paix peut résoudre définitivement de vieux conflits, notamment au Proche-Orient. Tous les plans de paix, y compris celui présenté à Genève par Yossi Beilin et son homologue palestinien, Yasser Abed Rabo, s’inscrivent dans la longue tradition européenne des traités visant à instaurer une paix perpétuelle. La triste réalité c’est que chaque fois que les Européens ont voulu mettre en oeuvre des traités de paix qui correspondaient à leur idéal, cette euphorie pacifiste n’ a duré que l’espace d’un printemps. La question qu’Israël se pose encore aujourd’hui c’est de savoir si ces plans recevront un “bon point” de l’opinion éclairée en Europe et des journaux qui expriment cette opinion éclairée. L’Histoire est une chose trop sérieuse pour se faire à coups de “bons points”. Les morts israéliens et les morts palestiniens pèsent un peu plus lourd dans la balance que la question de savoir si les plans de paix que l’on propose pour résoudre le contentieux israélo-palestinien correspondent à l’idéal européen de la paix perpétuelle. C.J.N.: D’après vous, la plus grande erreur commise par les Juifs, surtout européens, est d’avoir pris l’Europe comme modèle de référence. J.-C.Milner: Je pense qu’un des grands problèmes des Juifs du monde entier, et particulièrement des Ashkénazes, c’est qu’ils ont considéré pendant longtemps l’Europe comme un modèle irremplaçable. Pour les Ashkénazes, le modèle idéal était soit la France d’avant 1914, soit l’Allemagne d’avant 1914. Encore aujourd’hui, beaucoup de Juifs européens pensent que ce sont les modèles européens qui doivent les guider. Même en Israël -ça me frappe beaucoup chaque fois que j’y vais-, nombreux sont ceux qui continuent à défendre l’idée que l’État juif doit être régi par des critères politiques et sociaux de type européen, tels qu’un parlementarisme extrême, la séparation des pouvoirs, le fait que le pouvoir judiciaire doit être égal en importance au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif… Tous ces modèles ont été inventés en Europe. Je ne dis pas qu’ils sont mauvais ou bons. Je dis simplement qu’ils ont une source qui est tout à fait particulière. C.J.N.: Mais, selon vous, le modèle européen n’est qu’un leurre. J.-C.Milner: Je crois que les Juifs ne devraient plus considérer le modèle européen comme une sorte de règle absolue. Je suggère que les Juifs se délivrent de l’Europe car il est temps que ces derniers cessent de mesurer des décisions politiques en se demandant: “Est-ce que l’Europe va bien le prendre?” Dans le domaine de la pensée, les Juifs ont toujours voulu être accueillis dans les bras de la culture européenne. Ce mouvement n’a jamais été payé de retour. La culture européenne n’a pas eu à l’égard des Juifs un mouvement d’accueil comparable. Finalement, cet accueil a souvent pris la forme d’une déjudaïsation débridée. Il faut que les Juifs cessent de vouloir se faire accepter, valider ou reconnaître par les Européens parce que maintenant les choses sont claires: les Européens n’accepteront pas ou ne valideront pas ce que font les Juifs en général et ce que fait Israël en particulier. C.J.N.: Dans le subconscient des Européens, l’image hideuse du Juif cupide et capitaliste n’a-t-elle pas cédé sa place à l’image du Juif israélien colonisateur? J.-C.Milner: Tout à fait. Au XIXème siécle, quelle était la figure la plus détestée en Europe? La figure du banquier. On disait alors que les Juifs étaient des banquiers. Pourtant, force est de rappeler que, matériellement, 90% des Juifs étaient pauvres, vivaient dans des Shtetel, sans un sou en poche. Aujourd’hui, quelle est la figure la plus détestée par les Européens? La figure du colonialiste. On dit sans ambages: “les Juifs sont des coloniaux”. Pourtant, nous savons que la très grande majorité des Juifs ne sont pas des coloniaux. Il y a sûrement en Israël, comme en France et dans d’autres pays, des gens qui ont une mentalité coloniale. Mais, ces derniers ne représentent qu’une infime minorité. En Europe, on a trouvé à chaque période la forme la plus haïssable possible pour désigner le Juif. On lui a d’abord accolé l’épithète de “banquier”, ensuite d’ “apatride”, de “Juif errant”… puis aujourd’hui de “colonisateur”. C.J.N.: Très nombreux sont les Européens qui estiment que critiquer la politique d’Israël n’est pas une attitude antisémite. J.-C.Milner: C’est vrai. Je crois qu’on peut parfaitement critiquer la politique d’Israël sans être pour autant antisémite. Par contre, ce qui se passe aujourd’hui c’est le contraire. Dès que quelqu’un en Europe, surtout en France, est soupçonné d’avoir des rapports avec des membres d’une Communauté juive solidaire d’Israël, on lui demande des comptes. On lui dit: “Prouvez-nous que vous êtes contre Sharon. Mettez les preuves sur la table. Si vous ne dites pas immédiatement que vous êtes contre Sharon, alors on ne vous écoutera pas!” Je suis sidéré par ce renversement de situation. En Europe, et surtout en France, on ne peut plus mentionner le mot Juif sans qu’on vous demande de donner la preuve que vous êtes opposé à la politique de Sharon. C’est effarant! C.J.N.: Vous affirmez dans votre livre qu’une “alliance implicite”commence à être bâtie entre les pays membres de l’Union Européenne et le monde arabo-islamique. J.-C.Milner: C’est une idée qui peut paraître paradoxale, mais qui ne l’est pas tellement lorqu’on y réfléchit. Je pense que toute la géopolitique européenne repose sur l’idée que l’Europe peut et doit s’étendre par la paix. L’Europe est passée de 6 à 15 pays, puis récemment à 22 pays. Si les Etats-Unis s’étaient étendus de cette façon-là, les “belles âmes” progressistes se seraient empressées d’appeler une telle expansion de l’impérialisme. Mais, comme il s’agit de l’Europe, on s’abstient de parler d’impérialisme. Pourquoi? Parce que l’Europe s’étend au nom de la paix et non de la guerre. Son expansion se fait sans qu’un seul coup de feu soit tiré. La géopolitique européenne repose sur la logique que cette expansion n’est possible qu’à condition qu’on fasse une sorte de gentleman’s agreement avec l’autre grande puissance expansionniste mondiale, à part les États-Unis: l’islam. Les Européens ne sont pas dupes. Ils savent pertinemment que pour mener à terme la construction européenne, ils doivent conclure une sorte d’accord implicite de bon voisinage avec le monde arabo-musulman. C.J.N.: Quelle forme prend cette alliance européo-musulmane? J.-C.Milner: En langage européen, l’extension de l’Europe est appelée la paix. L’expansion musulmane, elle, s’appelle le Jihad, la guerre sainte. Cet accord tacite s’est cristallisé avec force durant la Conférence contre le racisme de Durban, à la fin de l’été 2000, où, main dans la main, les tenants de la paix dans le monde venus d’Europe et les tenants du Jihad venus du monde musulman ont martelé ensemble l’ignoble slogan : “One Jew one bullet”. Il y a une véritable consonance entre ces deux mouvements expansionnistes qui, pour le moment, ne se contredisent pas. En tout cas, les Européens pensent qu’il n’y a là aucune contradiction. D’une part, on a l’expansion européenne, qui est une extension de la démocratie formelle, de la libre circulation des biens et des personnes…, et, d’autre part, on a l’expansion islamiste, qui se poursuit aussi dans des pays de l’Europe orientale par le biais l’immigration musulmane. C’est le cas en France. C.J.N.: La France est-elle le pays le plus antisémite d’Europe? J.-C.Milner: La France est le pays où l’antisémitisme peut mobiliser la plus grande quantité de bonnes consciences. Il est possible qu’en Allemagne ou en Autriche vous trouviez quantitativement plus d’antisémitisme de type classique que celui qui sévit en France. Mais, je pense qu’en France vous trouvez une quantité et une qualité de mobilisation qui donne bonne conscience, qui légitime l’antisémitisme au nom de l’antiracisme, du progressisme, de la liberté, de la défense des faibles à l’égard des forts… C’est en France que ce discours de légitimation de l’antijudaïsme est le plus développé et le plus porteur d’avenir. L’antisémitisme allemand, autrichien, est-européen… reste accroché à des vieux thèmes. En France, la judéophobie est porteuse de nouveaux thèmes. C.J.N.: L’antisémitisme continuera-t-il à proliférer en France? J.-C.Milner: Oui. On va très probablement assister en France à une extension d’un antijudaïsme qui sera de plus en plus virulent. Un antisémitisme considéré comme légitime au nom de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, de la défense des opprimés contre les oppresseurs… La situation des Juifs en France ne peut que se détériorer. Par contre, si les Juifs traditionalistes se déguisent en Musulmans, ils ne courront pas grand risque! Mais, s’ils affichent ouvertement leur judaïté, la situation deviendra de plus en plus difficile pour eux. La France est le pays qui donne le ton, qui indique le chemin qui sera parcouru par l’Europe dans les années à venir. Les 4 piliers
de la terreur Spécialiste de physique
théorique, Haïm Harari est président de l'Institut
Davidson pour l'Enseignement des Sciences et ancien président,
de 1988 à 2001, de l'Institut Weizmann pour la Science. Le prochain communiqué sera expédié vendredi le 24 septembre 2004. Volume III, Numéro 150 • mercredi, le 10 septembre 2004 Otages
français : Où mène la sulfureuse politique arabe
de la France Présente au Trocadéro avec bien d'autres pour manifester ma solidarité envers nos deux concitoyens pris en otage en Irak, je vis dans l'attente angoissée de leur libération. Mais la question est posée de la stratégie que la France a choisi de mener dans cette affaire et sur la particularité de sa situation au regard de ses voisins européens. Il est évident que tout état doit défendre ses ressortissants et, à cet égard, le moins que l'on puisse dire est qu'il n'y a rien à reprocher à notre diplomatie. Mais, le forcing auprès des dirigeants arabes et des responsables religieux tout comme les efforts déployés par nos services de renseignements pour « entrer en contact » avec les ravisseurs finissent par interpeller. Le malaise est d'autant plus grand que, dans le même temps, douze malheureux Népalais ont été sauvagement égorgés, sans que visiblement nous en soyons préoccupés ; 200 enfants sont pris en otage par des Tchétchènes qui menacent de les faire sauter ; trois attentats - l'un mené par un terroriste tchétchène à Moscou, les deux autres par le Hamas à Beer Sheva - ont fait plusieurs dizaines de victimes. Malaise encore si l'on pense au journaliste italien assassiné par ceux-là mêmes qui retiennent les journalistes français et dont le sort n'a visiblement pas intéressé le monde arabe ? Pourquoi, les responsables arabes ne découvrent-ils qu'aujourd'hui le caractère inadmissible de ces enlèvements et a fortiori de leur suite macabre ? Cela signifie qu'en réalité, ce n'est pas, comme ils le disent, de la liberté de la presse dont il s'agit, mais bien de sanctions dirigées contre les ressortissants civils de certains états. La France a droit à un traitement privilégié dont, à l'heure qu'il est, nous ignorons s'il sera couronné de succès. Mais comment, en ces circonstances, ne pas se remémorer la célèbre phrase de Churchill après Munich ? : « Vous avez voulu éviter la guerre et sauver l'honneur. Vous aurez la guerre et le déshonneur ». Aujourd'hui, la question est de savoir si cette phrase, en remplaçant le mot guerre par terrorisme ou chantage n'est pas, malheureusement, d'actualité. Le silence assourdissant de l'Europe, le peu d'empressement (c'est au moins ce qui est apparu au niveau médiatique) mis par le Président Poutine et le Chancelier Schröder à nous apporter un soutien contrastent avec l'appui sans réserve de nombreux dirigeants et responsables arabes et, plus encore, des mouvements terroristes (car reconnus comme tels au niveau européen) comme le Hamas et le Hezbollah. La France se retrouve si isolée dans cette affaire que l'on ne peut que se demander si nous sommes encore européens et ce que signifie notre appartenance à l'Union européenne. Quelle que soit l'issue de cette affaire, elle constitue un électrochoc, sur le plan intérieur comme extérieur. Elle démontre que la politique arabe de la France, qui la conduit à bénéficier du soutien d'associations terroristes, est proche d'un point de non-retour, au regard des positions beaucoup plus nuancées de nos voisins européens. Imaginons un instant les Italiens contemplant les images du soutien arabe unanime à la France, alors qu'un des leurs vient d'être sauvagement assassiné par les mêmes terroristes ? Ces images laisseront des traces très durables, qui risquent de se retourner contre l'intérêt même de notre pays et rendent encore plus difficiles l'émergence d'une politique européenne commune et surtout sa capacité à pouvoir jouer un rôle reconnu par les autres acteurs sur la scène internationale. Au plan intérieur, cet état des choses ne peut que conforter les défenseurs de la laïcité dans le combat qu'ils ont mené et qu'ils vont devoir renforcer, tant on peut imaginer combien les pressions vont être fortes pour anéantir, de fait, l'application de la loi. En particulier, plus que jamais, nous devons sans relâche marquer notre amitié et notre solidarité avec tous les mouvements musulmans laïcs, féministes et républicains, car ils sont la première cible des islamistes. Au plan des principes, enfin, il est grand temps de s'interroger sur les limites du jeu national face à un terrorisme qui est transnational. Le chantage n'est jamais acceptable et la loi pénale française le réprime sévèrement sous toutes ses formes. Face à des mouvements qui ignorent ce qu'humanité veut dire, qui crient leur haine de ce que nous sommes, il n'est point de négociation possible. À nous d'en prendre conscience et d'être capables d'avoir suffisamment confiance en nos valeurs, c'est à dire dans les droits de l'homme , pour les défendre avec courage, détermination et clairvoyance. -------------------------------------------------------------------------------- «L'antiracisme
est l'idéologie de notre temps» On croyait l'avoir compris: il faut se méfier des idéologies, fussent-elles des plus généreuses. Car sur le chemin du bien on finit par rencontrer un goulag ou un camp. Aurait-on mal retenu la leçon? Les bonnes intentions que l'on nourrit aujourd'hui seraient-elles en train de paver le prochain enfer? A croire le philosophe Alain Finkielkraut, c'est l'antiracisme, la «religion de l'homme», qui devient à son tour un pousse-au-crime. Cette idéologie qui ne dit pas son nom réduit la réalité à un conflit entre agresseurs et agressés, elle opère des renversements pervers (les juifs sont des nazis, l'Amérique est un pays totalitaire) et cultive un antisémitisme travesti en humanisme. «La haine des antiracistes est aussi dangereuse que celle des racistes», avertit ici Finkielkraut. Des propos dérangeants à méditer d'urgence, loin des conformismes du moment. «Des synagogues sont incendiées, des rabbins sont molestés, des cimetières sont profanés...», écriviez-vous il y a un an dans un manifeste intitulé Au nom de l'Autre. Réflexions sur l'antisémitisme qui vient (Gallimard). Est-il venu, cet antisémitisme? Le pire reste à venir, mais l'animosité envers les juifs fait d'ores et déjà partie du paysage: elle est présente, palpable et très inquiétante, car ceux qui l'expriment et la diffusent ne correspondent pas au portrait-robot de l'antisémite placardé dans toutes les têtes par le devoir de mémoire. Car il s'agit non pas d'un «retour» de l'antisémitisme, mais d'une nouvelle forme de haine, plus difficile à identifier. Cet antisémitisme a conquis son droit de cité planétaire en août 2001, à Durban, en Afrique du Sud, lors de la conférence de l'ONU contre le racisme, la xénophobie et l'intolérance. Le conflit israélo-palestinien, qui n'avait rien à y faire, a occupé tous les participants: on a mis Israël au ban des nations, et des manifestants ont défilé en criant: «One Jew, one bullet» [un juif, une balle], slogan repris du «One settler, one bullet» [un colon, une balle] des années d'apartheid. A Durban, l'antisémitisme s'est dépouillé de sa gangue raciste pour s'énoncer dans la belle langue cristalline de l'antiracisme. «Les juifs, ces racistes», dit-on maintenant, en donnant un second souffle postreligieux à la vieille condamnation théologique du peuple qui se croit toujours élu. «Les juifs, ces menteurs», ajoute-t-on depuis l'affaire du RER D. Marie-Léonie est plus que le prénom d'une pauvre mythomane: c'est la formule magique qui transmue la montée de la violence antijuive en délire antiarabe et antinoir. Je retiendrai deux symptômes de cette «durbanisation» des esprits et de cette «marie-léonisation» des faits: Dieudonné, qui traite les juifs de négriers reconvertis dans la banque, est devenu une icône de la liberté d'expression; les deux élèves arabes exclus du lycée Montaigne pour avoir persécuté un condisciple juif sont réintégrés par la justice administrative sous les vivats du journal Le Monde et de la Ligue des droits de l'homme. Le dreyfusisme achève lamentablement sa course dans la dénonciation du tapage victimaire juif. Et c'est l'élève agressé qui, sans tambour ni trompette, doit changer d'établissement. Ainsi commence le XXIe siècle. «Les juifs n'étant plus les opprimés, il faut donc qu'ils soient des nazis» Les antisémites d'aujourd'hui, ce seraient donc les antiracistes. A première vue, cela paraît paradoxal. L'antisémite dont Sartre a fait naguère le portrait était un homme foncièrement hostile à la démocratie. Pour se sentir lui-même membre d'une élite, il ressuscitait l'idée d'une hiérarchie naturelle des êtres. L'antisémite actuel, en revanche, est démocrate jusqu'au bout des ongles. Il professe la religion de l'humanité, qui ne connaît d'autre sacrilège que la remise en question de l'égale dignité de tous les hommes. Cette religion a longtemps protégé les juifs. Elle se retourne maintenant contre eux. Les voici en effet accusés, par Israël interposé, de traiter les Arabes comme des êtres inférieurs. Le conflit du Proche-Orient n'est plus perçu dans les catégories de la guerre, mais dans celles du crime: il met aux prises non pas deux adversaires, mais l'innocence martyrisée d'un côté et, de l'autre, l'ennemi sioniste du genre humain. Certains vous rétorqueraient que les critiques portées contre le comportement d'Israël s'attacheraient à d'autres situations similaires, qu'elles ne portent pas contre les juifs en tant que tels. Ce que je constate, c'est l'incapacité à critiquer Israël en termes politiques. Le seul schéma qui soit désormais à la disposition de la critique, c'est l'antiracisme. Car l'antiracisme est devenu l'idéologie de notre temps. L'idéologie, disait Hannah Arendt, c'est un principe unique d'explication du monde. Hier, l'idéologie marxiste réduisait la réalité à la lutte des classes: tout était ramené à l'exploitation. Aujourd'hui, l'idéologie antiraciste réduit la réalité à la grande antithèse de la discrimination et des droits de l'homme: tout est ramené à l'exclusion. De la pluralité humaine et de la complexité du monde, il ne reste que deux camps: les oppresseurs et les opprimés. Dans l'idéologie communiste, l'oppresseur avait le visage du bourgeois. Dans l'idéologie antiraciste, l'oppresseur a le visage du nazi. Les juifs n'étant plus les opprimés, il faut donc qu'ils soient des nazis. On accuserait donc à présent les juifs non plus d'être une race mais d'être racistes. Et c'est ce retournement-là qui serait la forme nouvelle de l'antisémitisme? En effet, ce n'est pas l'incitation à la haine raciale, c'est l'incitation à la haine antiraciste qui caractérise la judéophobie contemporaine. Haine antiraciste du Mur, par exemple. Or les Israéliens n'ont pas érigé une barrière de séparation pour signifier aux Palestiniens qu'ils étaient des sous-hommes; ils l'ont fait pour trouver une parade aux attentats suicides. Peut-être achètent-ils une sécurité relative au prix de l'aggravation des conditions de vie d'un nombre important de Palestiniens. Sans doute aussi le tracé de cette barrière doit-il être contesté du fait de son incursion en Cisjordanie pour protéger certaines implantations. Parler, cependant, du mur de l'apartheid, c'est réussir le double exploit de nier et de légitimer le terrorisme: contre ceux qui refusent à d'autres le titre d'homme, tout est permis, car, en excluant, ils s'excluent eux-mêmes de l'humanité commune. «L'antitotalitarisme a disparu en même temps que le système totalitaire» Il allait de soi jusque-là que l'antiracisme, l'humanisme présupposaient des valeurs généreuses. Vous affirmez que ces «ismes»-là sont eux aussi porteurs de crimes. «Toute générosité est menacée par son stalinisme», disait justement Emmanuel Levinas. Les «ismes» dont vous parlez travaillent, comme leurs prédécesseurs, à la reconnaissance de l'homme par l'homme. Il faut être un vrai salaud pour vouloir empêcher ou retarder la réalisation d'un objectif si irréfutable. Et que faire des salauds, sinon les mettre hors d'état de nuire? L'idéologie que vous dénoncez est portée en France par une galaxie qui se dit effectivement humaniste, antiraciste, universaliste, et qui compte, parmi d'autres, les amis de José Bové, Le Monde diplomatique, Attac, les Verts, l'extrême gauche... Une certaine gauche, en somme. Toute la gauche n'est pas impliquée dans ce mouvement. Mais je constate que la gauche antitotalitaire a perdu la bataille qu'elle menait depuis longtemps déjà contre la gauche progressiste... Par «progressiste», vous entendez «révolutionnaire», c'est cela? Le progressisme, c'est l'idée que tout est politique, et qu'en effet on peut accéder à un monde meilleur par un bouleversement radical des institutions, par la révolution ou l'élimination des méchants. La phrase inaugurale du progressisme a été écrite par Jean-Jacques Rousseau: «Je hais la servitude comme la source de tous les maux du genre humain.» Le mal est donc une réalité politique ou économique, ce n'est plus un fait de nature. D'où cette mission inouïe assignée à la politique: en finir avec le mal. Nourrie de cette espérance, la gauche progressiste ne voulait pas voir les horreurs commises en son nom. Et quand elle les voyait et finissait par condamner le communisme soviétique, c'était pour reporter aussitôt son impatience messianique sur Cuba ou sur la Chine. La gauche antitotalitaire, à l'inverse, s'est inspirée de Soljenitsyne et des dissidents pour dénoncer non seulement l'écart entre l'idéal communiste et la réalité, mais aussi le danger d'un idéal d'éradication définitive du mal. On pourrait croire que le mur de Berlin a entraîné dans sa chute les illusions du progressisme. C'est le contraire qui est vrai. L'antitotalitarisme a disparu en même temps que le système totalitaire. C'est cette même gauche qui dénonce aujourd'hui le «totalitarisme» américain. Le mot de totalitarisme, c'est vrai, n'est pas tombé dans l'oubli. Mais il désigne désormais l' «hyperpuissance» d'une Amérique jugée à ce point maléfique qu'elle fomenterait non seulement ses mauvais coups mais aussi ceux des autres: n'a-t-elle pas fabriqué Ben Laden, armé Saddam Hussein? Cet usage-là du concept de totalitarisme signe la défaite de la pensée antitotalitaire et le grand retour de la politique absolue. Il y a, dans ce retour, une seule innovation: la place faite à Israël. L'Etat juif est-il une province de l'empire américain ou bien est-ce, en fin de compte, l'Amérique qui est le bras armé de l'Etat juif, comme il est dit dans le film de William Karel Le Monde selon Bush? Telle est la question qui tourmente le néoprogressisme. Et le jour est proche où les deux extrémismes, de gauche et de droite, se retrouveront dans ce cri du cœur lu sur les murs du centre social israélite qui vient d'être incendié à Paris: «Sans les juifs, le monde serait heureux.» Dans votre dialogue avec Peter Sloterdijk (Les Battements du monde, Pauvert), vous parlez du «songe» de l'Amérique qui poursuit son rêve mais se coltine la réalité du monde, et du «mensonge» de l'Europe qui refuse de voir le monde tel qu'il est et cultive l'illusion. Comme si l'Europe, traumatisée par son XXe siècle, n'osait plus affirmer ses valeurs et se laissait aller à une culpabilité passive somme toute assez confortable. Alors que les Américains disent: «Attention, nous avons des ennemis!», la gauche progressiste leur répond: «C'est vous, l'ennemi, en tant précisément que dirigeants du monde occidental.» Là est la grande division aujourd'hui. Pour les progressistes, il n'existe pas de politique extérieure. Il n'y a qu'une politique intérieure de l'Occident. C'est aussi le grand paradoxe: ces gens généreux ne voient en fait qu'eux-mêmes. Dans un article remarquable sur Sartre, Octavio Paz faisait une distinction salutaire entre l'esprit critique des Lumières, dont nous devons rester les héritiers, et le masochisme moralisateur du XXe siècle. Sartre est selon lui une incarnation de ce masochisme. Il est moins la conscience de son époque que sa mauvaise conscience: c'est la honte qui a fait de lui l'intellectuel le plus représentatif, honte d'être un Occidental, honte d'être un intellectuel. Si l'Europe cultive sa culpabilité et son masochisme, le monde musulman, lui, entretient de manière forcenée un sentiment d'humiliation. L'humiliation est en effet dans le monde arabo-musulman le sentiment qui remplace la distance à soi. Et la paranoïa se substitue au discours critique, avec, qui plus est, la bénédiction de l'intelligentsia progressiste occidentale. Erigée en humiliation suprême, la question palestinienne est le grand alibi, l'exutoire providentiel de tous les mécontentements. Deux rapports accablants, rédigés par des universitaires arabes et publiés sous l'égide des Nations unies, faisaient état du marasme qui sévit en terre d'islam: corruption, incurie, incuriosité (autant de livres traduits en un millénaire qu'en un an en Espagne), gouvernements autocratiques, stagnation économique, ségrégation des femmes, étouffement des libertés individuelles... Le reste du monde devrait se saisir de ce problème. On ne le fait pas. Pourquoi? Par solidarité avec la souffrance des Palestiniens. La vraie identité arabe, écrivez-vous, c'est le rejet d'Israël. Il serait plus facile de trouver un compromis entre Israéliens et Palestiniens si l'identité palestinienne n'était pas fondée sur le rejet d'Israël. Reste que la souffrance des Palestiniens et la terreur des Israéliens sont bien réelles et qu'un compromis territorial est plus nécessaire que jamais. J'entends par «compromis» la création d'un Etat palestinien et l'évacuation de la plus grande partie des implantations. Mais cela va de pair avec une sévérité sans faille envers l'antisémitisme en vigueur dans les rues du Caire, de Beyrouth ou de Téhéran, et sur les sites Internet de l'altermondialisation. Comment expliquez-vous que tant de gens adhèrent aux simplifications que vous dénoncez? Cela tient à l'effort qu'il faut fournir pour prendre acte du caractère tragique de l'existence. Là où il y a du tragique, c'est-à-dire de l'inextricable, de l'irréparable et plusieurs légitimités, on met spontanément du mélodrame. Ainsi le conflit entre deux droits - celui des Israéliens, celui des Palestiniens - est-il converti en combat contre le crime sioniste. Ironie de la mémoire: Hitler n'a pas seulement dévasté l'Europe, il l'a aussi abêtie, et pour longtemps. Parce qu'il avait l'atroce simplicité du mal absolu et que ce mal est inoubliable, le nazisme nous a coupés du grand héritage tragique qui, de Sophocle à Hegel, avait façonné l'âme européenne. Et qui suggère un pessimisme prudent à l'égard de la nature humaine et une vision complexe du monde... Pour se garder des effets pervers de l'antiracisme et des autres idéologies à naître sur nos bons sentiments, il faudrait donc cultiver l'esprit critique cher aux philosophes... Le problème, c'est que tout est exposé à sa propre caricature. La Terreur procédait directement de ce que Robespierre lui-même appelait le «zèle compatissant». De la même manière, l'esprit critique peut se dévoyer en hypercritique, et frapper de suspicion toute réalité contrariante, toute information inattendue ou non souhaitée. Alors la démystification rejoint la propagande, comme on le voit dans ce qu'on appelle improprement les «documentaires» de Michael Moore et de William Karel. L'esprit critique est lui-même menacé par ses propres dérives. Il nous faudrait plutôt essayer de nous garder de l'arrogance intellectuelle, cultiver une forme d'humilité devant la réalité. Et tuer, comme le disait Paul Valéry, la marionnette qui est en nous, même si elle a revêtu les beaux atours de la générosité. propos recueillis par Dominique Simonnet Volume III, Numéro 149 • mercredi, le 3 septembre 2004 Iyad Allaoui, premier ministre
irakien : "La France ne sera pas épargnée. Il y aura
des attentats à Paris, à Nice, à Cannes..." Cet entretien a été accordé, dimanche 29 août, outre à l'envoyée spéciale du Monde, aux correspondants du Washington Post, du Sunday Times, du Los Angeles Times, de Knight-Readers et du Corriere della sera. Après l'assassinat d'un journaliste italien, deux journalistes français sont menacés du même sort. Quelle est votre réaction ? J'ai transmis au premier ministre italien mes condoléances. Nous avons toujours dit que la guerre en Irak opposait les forces du mal au peuple irakien et aux nations civilisées. C'est une guerre rude. Vous ne pouvez pas vous contenter de demi-mesures. La France ne sera pas épargnée, pas plus que l'Italie, l'Espagne ou l'Egypte. Les peuples doivent se donner la main pour combattre le terrorisme, quel que soit l'endroit où il se manifeste. L'Irak est devenu le théâtre majeur de confrontation du terrorisme. C'est en Irak qu'il faut s'unir pour le défaire, une fois pour toutes. Ce qui est arrivé au journaliste italien, ce qui arrive en ce moment aux Français, ainsi qu'à ceux qui, comme la France, se sont opposés à la "guerre contre le terrorisme", montre que personne ne sera épargné. Le terrorisme ne connaît aucune limite. Eviter la confrontation n'est pas une réponse. Enzo Baldoni était un pacifiste qui militait pour le retrait des troupes italiennes... Oui, mais ça, ils s'en fichent ! Les terroristes ne cherchent pas à savoir si vous êtes ou non un avocat de la paix. Leur but est de semer la confusion et de détruire la civilisation. Pensez-vous que l'affaire des otages français provoquera un changement de la politique de la France en Irak ? Les Français, ainsi que tous les pays démocratiques, ne peuvent pas se contenter d'adopter une position passive. Les Américains, les Britanniques et les autres nations qui se battent en Irak ne se battent pas seulement pour protéger les Irakiens, ils se battent aussi pour protéger leur propre pays. Les gouvernements qui décident de rester sur la défensive seront les prochaines cibles des terroristes. Les attentats se produiront à Paris, à Nice, à Cannes ou à San Francisco. Le temps est venu d'agir contre le terrorisme, de la même façon que, jadis, l'Europe a combattu Hitler. Tous les jours, des dizaines de personnes sont tuées en Irak. Elles ne meurent pas parce que nous traversons une crise nationale majeure, mais parce que nous avons décidé de combattre le mal. C'est pourquoi toute la communauté internationale doit nous aider, au plus vite, pour améliorer la sécurité de notre pays. Un jour, les Etats-Unis ont décidé de débarquer en Normandie, pour éliminer Hitler. Ils ont essuyé de lourdes pertes pour accomplir cet objectif. Il se produit la même chose aujourd'hui. Les peuples doivent prendre leurs responsabilités. La décision d'aider l'Irak était courageuse. Laissez-moi vous dire que les Français, malgré tout le bruit qu'ils font - "Nous ne voulons pas la guerre !" -, auront bientôt à combattre les terroristes. Vous venez de conclure un accord pour ramener la paix à Nadjaf. Ne permet-il pas à l'imam Moqtada Al-Sadr de réorganiser son armée ? Depuis le début, notre position était claire : démantèlement des factions armées à Nadjaf, Koufa et dans tout l'Irak. En même temps, nous avons dit que les hommes de Moqtada Al-Sadr pouvaient, s'ils le voulaient, participer au processus politique. Nous avons voulu donner, jusqu'au bout, une chance à la paix. Nous savions que ces milices voulaient nous piéger en nous forçant à attaquer le mausolée -de l'imam Ali-. Si celui-ci avait été abîmé, il y aurait eu de graves complications. J'ai donc décidé que nous n'utiliserions la force qu'en dernier ressort. Quand j'ai posé un ultimatum de 24 heures, nos forces étaient prêtes pour l'assaut. Aucune milice ne sera tolérée. Les miliciens peuvent accepter l'amnistie et vivre comme des citoyens ordinaires. Sinon, nous les pourchasserons. Il n'y a aucune voie intermédiaire. Êtes-vous prêt à intégrer au gouvernement les mouvements de résistance ? Notre problème est de comprendre ce qu'ils veulent vraiment. S'ils souhaitent gouverner, alors il n'y a pas de problème : les élections approchent et tous les postes leur sont ouverts, si les Irakiens votent pour eux. S'ils veulent mettre dehors les forces multinationales, ils n'ont qu'à gagner les élections, aller aux Nations unies et leur dire qu'ils n'en veulent plus : elles partiront. En attendant, rien ne justifie qu'on tue des gens, occupe des mosquées et perturbe toute la vie de ce pays. Nous essayons de les rassurer : nous n'allons pas rester éternellement au pouvoir, comme Saddam. Nous sommes ici dans le but de reconstruire le pays. Le gouvernement a voté une loi qui me donne le pouvoir d'imposer l'état d'urgence pour restaurer la sécurité. Je ne l'ai pas encore utilisée, parce que la démocratie doit prévaloir. Pourquoi la résistance armée a-t-elle pris une telle ampleur en Irak ? C'est une situation complexe. Environ 30 000 criminels ont été libérés par Saddam juste avant la guerre. Il y a les gens déçus, sans travail et sans ressources, des centaines de milliers. Il y a les éléments de l'ancien régime qui savent que, s'ils sont attrapés, ils devront rendre des comptes à la justice et qui veulent donc ruiner le processus politique. Il y a les combattants étrangers venus d'Egypte, de Jordanie, de Syrie, d'Iran. Enfin, il y a des groupes salafistes qui s'attaquent à tout ce qui touche à la civilisation et qui croient mener une croisade contre le christianisme. Ce n'est pas une résistance, car ces gens n'ont pas de programme, aucune idée politique. Les Américains ont commis beaucoup d'erreurs ici, pendant et après la guerre. Il n'y a aucun doute à ce sujet. Mais ce n'est pas une raison pour tuer. Le processus politique est en cours. Dans six mois, s'ils le veulent, Allaoui, c'est fini ! C'est ça la démocratie. Ils voteront pour Moqtada Al-Sadr, Ben Laden ou qui ils veulent. Pensez-vous avoir une chance aux prochaines élections ? Si je suis encore vivant ! Tous les jours, je reçois des menaces, je fais l'objet de tentatives d'assassinat. Alors, ai-je une chance aux élections ?... Je n'en sais rien. Pensez-vous que les élections pourront avoir lieu à la date prévue ? Absolument. Le gouvernement a pris toutes les mesures nécessaires pour qu'elles aient lieu. Et elles auront lieu, si Dieu le veut. Propos recueillis par Cécile Hennion -------------------------------------------------------------------------------- Chasseurs
de têtes et amnésie L’enlèvement de deux journalistes français en Irak par des chasseurs de têtes islamistes se prête bien au rappel de deux évidences vite oubliées depuis les grandes déclarations faites au lendemain du 11 septembre. «Nous sommes tous Américains» Les bombes de Bagdad n’ont pas explosé à Madrid, le 11 mars dernier. Pas plus que les bombes de Kaboul n’ont explosé à Bali en 2002. Dans le monde arabe, les islamistes ne distinguent pas entre citoyens français d’une part, et américains, ou italiens d’autre part. Car enfin, toute la démagogie anti-américaine de Chirac aura été en vain, les égorgeurs de Bagdad ont enlevé deux Français. Par contre, si 37 ans d’aplatventrisme français au Moyen-Orient sont un indice, il y a fort à parier, hélas, que la «solidarité» d’Arafat, du Hamas et du Hezbollah avec la France, rapportée hier par l’AFP, ne sera sans doute pas accueillie à l’Élysée et au Quai d’Orsay avec le dégoût qu’elle mérite car ces appels sulfureux à la clémence pour les journalistes séquestrés constituent sans aucun doute une forme de rançon pour des décennies de complaisance française envers les extrémismes arabo-musulmans. Premier rappel: oui, nous sommes tous Américains, bien que dire « nous sommes tous infidèles » serait plus exact et aurait peut-être constitué un meilleur rempart contre l’amnésie des sociétés occidentales, où il est rapidement devenu de bon ton de justifier a posteriori les attentats du 11 septembre par la lutte anti-antiterroriste qui leur a fait suite. «Ne pas apaiser les terroristes» L’élection des socialistes en Espagne et le retrait de ses troupes stationnées en Irak à la suite de l’infamie du 11 mars sont à consigner comme le premier revers de la guerre anti-islamiste, cette guerre qui ne dit pas encore son nom. Car - faut-il le rappeler ? - le terrorisme international n’est pas une vague idéologie, mais la stratégie adoptée par les islamistes pour «restaurer le califat». Le retrait des troupes philippines pour sauver la vie d’un otage aura constitué un second repli honteux et lourd de conséquences. Il aura convaincu les islamistes de la mollesse de leurs ennemis, tout comme ces missiles lancés en plein désert afghan pour toute réponse aux attentats de 1998 au Kenya et en Tanzanie auront exacerbé la vision apocalyptique de Ben Laden. Car l’indolence de Bill Clinton, qui, à en croire ses mémoires, était au moins autant préoccupé par son feuilleton familial public que par le défi lancé aux États-Unis par Ben Laden, aura certainement encouragé Al-Qaïda à frapper plus dur la prochaine fois. Second rappel : ne jamais céder d’un millimètre au chantage terroriste, ne jamais apaiser les islamistes sous peine de fouetter leurs ardeurs et de resserrer leur stratégie du pire. Les trancheurs de têtes islamistes continueront leurs prises d’otage tant et aussi longtemps que la stratégie paiera. Le sang du journaliste italien Enzo Baldoni exécuté la semaine dernière, retombe, de Madrid à Manille, sur les nostalgiques de Munich. Quant au Canada, que ses citoyens se souviennent des attentats planifiés contre l’arrondissement d’Outremont à Montréal. Des années avant notre participation à la libération de l’Afghanistan du joug monstrueux des Talibans. Al-Qaïda ne nous a pas félicités pour avoir tourné le dos à nos amis américains en Irak. Au contraire, le Canada est et restera parmi les pays ciblés par Al-Qaïda. Que nous ayons ouvert nos hôpitaux à la famille Khadr, proche de Ben Laden, revenue au Canada du Pakistan faire soigner son plus jeune fils victime du djihad de son père, n’achètera pas la clémence des islamistes. Les Canadiens opposés à ce que leur pays participe au déploiement du bouclier anti-missiles américain devront trouver de meilleurs arguments que le « risque de courroucer les islamistes». Seul un idiot, pour emprunter ce mot si cher à l’anti-américaine de service du cabinet Martin, Carolyn Parrish, pourrait croire que notre alliance avec les Américains nous expose aux foudres des islamistes. Permettre une seconde fois sans sanctions à Carolyn Parrish d’insulter les Américains, constituer des tribunaux islamiques en Ontario ou élire la présidente d’un lobby islamiste à la direction de l’Association canadienne des libertés civiles sont autant de faux-fuyants que nous regretterons à terme. Nos divisions politiques et nos illusions multiculturalistes ne font que convaincre les bouchers d’Allah que leur stratégie fonctionne. (David Ouellette est journaliste et chercheur associé à ICRJ )
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