Communiqué Isranet
mai 2004
Un service de l’I.C.R.J.
l ’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme

Prof. Frederick Krantz, Directeur

Numéro 134 • vendredi le 28 mai 2004

Déclaration de l'ambassadeur Dan Gillerman,
représentant permanent d'Israël aux Nations Unies

Conseil de sécurité des Nations Unies, 19 mai 2004

…Nous sommes réunis ici, comme d'habitude, à la requête urgente de l'Observateur Palestinien, sous une pluie d'information, de mésinformation et de désinformation... Je veux affirmer catégoriquement et officiellement que les chiffres diffusés par les Palestiniens au sujet des événements d'aujourd'hui, à Rafah, sont exagérés et totalement faux. Je ne puis qu'exprimer ma déception de ce que quelques membres de la communauté internationale, y compris - hélas ! - la déclaration attribuée au Secrétaire Général, se sont laissés entraîner par la machine palestinienne de propagande, à des conclusions fausses qui ne reflètent pas les faits sur le terrain. Nous n'avons malheureusement pas entendu s'exprimer des sentiments aussi forts quand des Israéliens innocents ont été massacrés.

Aussi, allons tout d'abord droit aux faits. Au cours d'une grande marche de plusieurs milliers de manifestants, auxquels se mêlaient des hommes armés, sept Palestiniens ont été tués, dont quatre ou cinq faisaient partie de ces hommes armés. L'incident s'est produit alors que la foule quittait le centre de Rafah en empruntant la route principale en direction des forces de Tsahal, à Tel-Sultan. La manifestation n'avait pas d'autre organisateur que l'Autorité palestinienne, en violation du couvre-feu déclaré.

Bien qu'Israël déplore toute perte de vie civile, ces chiffres ramènent à sa juste proportion l'incident d'aujourd'hui, qui a eu lieu dans des conditions de dur combat avec des terroristes palestiniens. Profitant des circonstances incroyablement difficiles dans lesquelles Israël est intervenu contre l'infrastructure terroriste de la bande de Gaza, les terroristes ont agi au milieu des civils et une tragédie a pu se produire. Israël a fait, et continuera à faire tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher que des civils innocents soient atteints...

L'Observateur palestinien [à l'ONU] a fait une longue description de la souffrance des Palestinienne sans mentionner ceux qui en sont responsables — leurs propres dirigeants corrompus et malfaisants qui, tout en rejetant les offres de paix faites par Israël et la communauté internationale, ont recouru à la terreur et à la violence — entraînant Israël, la région entière et les Palestiniens sur la voie de l'horreur, du carnage et de la destruction...

C'est la direction palestinienne qui a été la cause de la réalité décrite, en termes toutefois grossièrement déformés, par l'Observateur palestinien...

Nous trouvons regrettable que certains membres du Conseil soient poussés à condamner la riposte d'Israël à la campagne terroriste palestinienne incessante, et non les actions qui ont mené la région au désespoir et contraint Israël à prendre des mesures défensives.

Une fois de plus, les membres du Conseil sont obligés de se réunir pour discuter un projet de texte qui devrait ôter à tout observateur l'illusion que l'intention de ses rédacteurs est l'amélioration de la situation dans la région et l'encouragement à un accord de paix juste, durable et complet. Le texte partial qui est devant nous, cet après-midi, réprouve Israël, mais s'abstient de condamner expressément — en le nommant et non en employant une terminologie ambiguë — le terrorisme palestinien qui a rendu nécessaire l'action israélienne. La délégation palestinienne a, une fois de plus, rejeté toute formulation visant, de quelque manière que ce soit, à prendre en considération les objectifs légitimes de l'opération anti-terroriste défensive d'Israël. Pour être franc, cette attitude flagrante de partialité est plus une tare à mettre au compte de ceux qui ont présenté ce projet de résolution au Conseil, et encore plus une illustration du deux poids, deux mesures, qu'il n'est un reproche adressé à la conduite israélienne.

Le Conseil de sécurité n'a jamais traité des dangers que constitue, pour la paix et la sécurité, l'infiltration d'armes en provenance d'Egypte par les tunnels de Rafah. Elle ne s'est pas réunie pour condamner la profanation horrible des corps des soldats israéliens - des jeunes hommes tués pendant une opération défensive pour démanteler ces tunnels. Elle ne s'est pas réunie à la suite du détournement d'une ambulance de l'UNRWA par des éléments armés, à Gaza, la semaine dernière. Elle ne s'est pas élevée contre le meurtre d'une mère et de ses quatre filles dans la Bande de Gaza, ni contre l'entretien permanent d'une culture de la haine et de la destruction par la direction palestinienne. Le Conseil ne servira pas la cause de la paix au Moyen-Orient en condamnant des actions israéliennes et en ignorant la violence, le terrorisme, et les provocations incessantes qui sont le fait de la direction palestinienne. La répétition de tels rituels encourage le terrorisme et non ceux qui cherchent à le démanteler...

Aujourd'hui, Israël est aux portes de l'enfer dans la bande de Gaza. La partie sud de Rafah sert à l'Autorité palestinienne de "Passage pour l'Infiltration d'Armes" et de voie principale de transport des armes et des munitions à Gaza. Depuis septembre 2000, des tunnels souterrains construits sous la "Route de Philadelphie" ont été utilisés par l'Iran et le Hizbollah, ainsi que par des organisations terroristes palestiniennes comme le Hamas et le FPLP, pour transformer la Bande de Gaza en une base pour des attaques de missiles et de roquettes contre des cibles israéliennes. Ces tunnels de la terreur servent de canal pour l'infiltration de grandes quantités d'armes en tous genres... qui sont entièrement incompatibles avec les accords signés et tout plan pour un retour aux négociations non-violentes...

Israël considère le commerce et le trafic illicites d'armes de poing et d'armes légères comme une question humanitaire, tout autant qu'une affaire de sécurité. Nous ne pouvons pas oublier un instant que les terroristes cherchent non seulement à nuire à des civils qui se trouvent dans les endroits qu'ils visent, mais également à ceux qui habitent dans les endroits où ils s'abritent et d'où ils lancent leurs attaques. Les tunnels de Rafah sont justement creusés à l'intérieur d'habitations pour éviter leur découverte par le personnel de sécurité israélien, et ce dans une indifférence flagrante à l'égard de la sécurité et du bien-être des civils palestiniens. Ces tunnels sont dissimulés sous des salles de bains, des salons et des cuisines. Ils sont intentionnellement cachés sous des lits d'enfants et des petits bébés, et masqués par des planches et des chiffons.

L'infiltration d'arsenaux massifs et d'armes - qui atteint les proportions d'un fléau -, et l'utilisation cynique de zones civiles pour lancer des attaques terroristes, mènent invariablement à la perte de vies innocentes et affectent le droit fondamental des gens de mener une vie paisible... L'année dernière, de nombreuses manifestations ont été organisées par les riverains... pour protester contre la "politique permanente d'apathie" de la direction palestinienne...

Malheureusement, Israël ne peut se payer le luxe de cette politique d'apathie et d'inaction. Confronté au fait que la direction palestinienne ne se conforme pas à ses obligations de combattre le terrorisme, de mettre fin à la provocation et d'empêcher les infiltrations d'armes, Israël se voit obligé d'agir pour se défendre contre une menace qui constitue un danger clair et réel pour des vies innocentes, tout en maintenant ses engagements au regard du droit international... Les organisations terroristes palestiniennes qui opèrent à Gaza ont commencé à mettre en oeuvre un plan systématique pour transformer Gaza en une plateforme pour des roquettes et des missiles capables d'atteindre l'entièreté de l'espace aérien d'Israël. En fait, la totalité de Gaza - et Rafah en particulier -, est sur le point de devenir une base de lancement de missiles dirigés vers les villes et la population civile d'Israël. Que devrait faire Israël, selon la communauté internationale ? Simplement rester assis et attendre que ce scénario terrifiant se réalise ?...

Le but de l'action présente de Tsahal à Gaza est de mettre un terme au transfert de toutes les armes illégales par les tunnels souterrains de Gaza... Cette semaine justement, Tsahal a découvert, à Rafah, un nouveau tunnel déjà en activité, utilisé pour infiltrer des armes à Gaza. Le tunnel mesurait 150 mètres de long, 5 mètres de profondeur, et avait 4 sorties qui aboutissaient directement à l'intérieur de maisons palestiniennes voisines.

Les actions de Tsahal à Gaza ont été critiquées comme étant des punitions collectives. Permettez-moi d'être clair: Ce sont ces tunnels qui sont collectifs par le mal qu'ils causent à tous les gens du secteur, et ils nécessitent une réponse précise et ayant des effets décisifs. Il est vrai que certaines mesures de sécurité prises par autodéfense et rendues nécessaires du fait de la menace terroriste causent malheureusement des difficultés à des segments de la population palestinienne, mais- je le dis de manière catégorique - telle n'est pas leur intention... Tsahal ne démolit pas des édifices de manière indiscriminée. Seuls ceux qui sont impliqués dans la terreur et la violence contre les civils israéliens ne bénéficient d'aucune immunité... En vertu du droit international, ces bâtiments sont considérés comme des cibles militaires légitimes... C'est un fait bien connu — et pourtant il n'est que trop fréquent que… ce Conseil soit appelé à appliquer une norme différente dès qu'il s'agit d'Israël.

Tout en prenant des mesures contre l'infrastructure terroriste, Israël fait de son mieux pour réduire au minimum l'impact humanitaire sur la population civile. Israël s'abstient, autant que possible, d'attaquer des objectifs terroristes par voie aérienne ou à l'artillerie, et ce afin de réduire au minimum les dommages collatéraux. Ce faisant, Israël expose à un plus grand danger la vie de ses soldats pour réduire au minimum les risques qu'encourent les riverains. La mort de 13 de nos soldats, au cours d'opérations terrestres dans la bande de Gaza au début de ce mois, est un exemple du prix élevé que paye Israël en raison de son engagement à réduire au minimum les pertes civiles palestiniennes. Ce n'est pas la première fois que l'application stricte de telles normes a eu pour conséquence la mort d'Israéliens...

C'est pourquoi l'action d'Israël à Gaza est encore plus importante face au fait que la direction palestinienne s'abstient d'agir avec détermination contre cette menace. Aujourd'hui, l'infiltration d'armes est réalisée et contrôlée par des organisations terroristes, avec l'approbation et la participation active de l'Autorité palestinienne. Il est assez surprenant que l'Autorité palestinienne encourage effectivement des résidents [de Rafah] à dissimuler des tunnels dans leurs habitations, avec, pour conséquence, la démolition ces dernières...

Malgré tout cela, le Premier Ministre israélien s'est engagé à promouvoir son plan pour le désengagement de Gaza. Au début de ce mois, les dirigeants de la communauté internationale se sont réunis... pour échanger des idées à propos de la mise en oeuvre de cette initiative israélienne. Un consensus s'est dégagé sur le fait que le plan améliorerait la situation à Gaza... En revanche, la réaction palestinienne a été d'accroître la violence et de renouveler son engagement à la terreur...

Il y a tout juste deux jours, Yasser Arafat s'est adressé à son peuple, l'appelant à "terroriser l'ennemi"… Le refus total et absolu de l'Autorité palestinienne d'empêcher ces actes [terroristes] viole les normes les plus fondamentales des droits de l'homme, de la moralité, les accords signés et les plans de paix, tel celui de la Feuille de Route... Si l'Autorité Palestinienne avait rempli ses engagements... l'action actuelle de Tsahal n'aurait pas été nécessaire.

Il faut le souligner: ce sont les Palestiniens, pas Israël, qui ont transformé les maisons de civils en cibles militaires... Plutôt que de critiquer Israël pour avoir endommagé des biens privés, ceux qui sont vraiment concernés par le bien-être palestinien, y compris les organisations humanitaires de la région, devraient exiger que les terroristes cessent de se servir des habitations pour protéger leurs opérations illégales...

Israël n'est pas en guerre avec les Palestiniens... Le Premier Ministre a clairement déclaré qu'Israël croit à la perspective de deux Etats, [vivant] côte à côte, dans la paix et la sécurité. Nous sommes en guerre avec la terreur et avec ceux qui sont déterminés non à créer un Etat palestinien, mais à détruire celui des Juifs. Durant près de quatre ans, les Israéliens ont été victimes d'une campagne implacable et ininterrompue, menée par des terroristes Palestiniens pour répandre la mort et la destruction... C'est en termes clairs — et non dans les termes hésitants de cette résolution évidemment partiale — qu'il faut finalement appeler une direction palestinienne authentique et responsable à faire aussi la guerre à la terreur. Il est temps que nous demandions à la direction palestinienne si le fait d'inciter à la terreur, d'infiltrer des armes et de faire une célébration en dansant avec les membres de morts [israéliens], aide la cause de leur peuple...

Parvenir à la paix est tout bonnement impossible dans une atmosphère de violence et de terrorisme... Il est regrettable que ce projet de résolution ne fasse rien pour favoriser la paix au Moyen-Orient. Malheureusement, tant que les Palestiniens ne mettront pas en place une direction politique crédible et raisonnable réellement désireuse de faire la paix, et disposée à démanteler l'infrastructure de terreur, et à négocier en toute bonne foi, aucune résolution n'y fera rien...

[Traduction française : Menahem Macina pour IPJF]

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Numéro 133 • vendredi le 21 mai 2004

Irak: les images que l'on montre et celles que l’on cache
Jeff Jacoby
The Boston Globe,13 mai 2004

La mort de Nicolas Berg est horrible. C'est un amer rappel de la raison pour laquelle nous sommes en guerre--chose qu'une grande partie de l'élite politique et des médias, dans leur orgie d'indignation et de mise en accusation pour les abus de Abu Ghraib, ont vite fait d'oublier.

Loin de moi l'idée de minimiser - ne serait-ce qu'un instant - l'atrocité de ce qu'ont fait subir quelques soldats américains à leurs prisonniers irakiens, dans cette prison. Si inférieures en gravité que soient ces humiliations, si on les compare à la sauvagerie qui contribua à la sinistre réputation de la prison d'Abu Ghraib, sous Saddam Hussein, par leur cruauté et leur volonté d'avilir, et par la joie sadique avec laquelle leurs perpétrateurs ont posé pour ces photos, elles empestent la dépravation que nous sommes venus déraciner en Irak. Je ressens d'autant plus de dégoût pour ce qu'ils ont fait, que je suis convaincu de la nécessité de cette guerre, avant tout pour des raisons morales.

Mais je suis tout aussi dégoûté de la délectation avec laquelle ce scandale est exploité par ceux qui pensent que la défaite de l'administration Bush est une fin qui justifie quasiment tous les moyens. Je suis dégoûté de l'irresponsabilité des médias, qui nous ont cruellement flagellés de ces images crues d'Abu Ghraib, leur conférant une prééminence envahissante, qui ne pouvait manquer d'en exagérer l'impact. Et je suis dégoûté à la pensée de l'ampleur des dégâts que ce gavage frénétique de l'opinion a pu avoir sur l'effort de guerre.

Nous nous souvenons parfaitement de l'effort de guerre, en effet. Nous n'avons sûrement pas oublié les avions de ligne venus s'écraser contre les tours jumelles [du World Trade Center] et sur le Pentagone, ni les 3.000 innocents morts en une seule matinée. Ni le Saddam monstrueux, qui a fait déborder de cadavres les fosses communes, a envahi deux pays voisins, et a avidement cherché à se procurer des armes de destruction massive. Ni la raison pour laquelle 130.000 soldats américains sont sur le terrain en Irak : parce que l'établissement d'un gouvernement démocratique, au Moyen-Orient, est capital pour priver les organisations terroristes de l'oxygène que constitue le soutien qu'elles reçoivent de régimes autoritaires.

Mon sentiment est que le public n'a pas perdu de vue tout cela. Mais, depuis des semaines, une strate distinguée de la classe des bavards a traité la guerre comme à peine davantage qu'un arrière-plan rhétorique sur lequel s'appuyer pour marquer des points politiques ou augmenter sa part de marché.

Eleanor Clift, de Newsweek, par exemple, a réagi aux révélations d'Abu Ghraib par un article...invitant le candidat démocrate à la présidence des Etats-Unis à exploiter la circonstance comme elle le mérite. "Si John Kerry a jamais eu une occasion d'apparaître en vainqueur, c'est bien celle-là", écrit-elle. "C'est la plus grande affaire...de la guerre, et voilà que Kerry garde pratiquement le silence". Il ne manque pas de choses intéressantes à dire au sujet d'Abu Ghraib, mais seul quelqu'un passionnément désireux de voir échouer la campagne américaine en Irak et d'assister à la défaite électorale de George W. Bush peut oser décrire [le scandale d'Abu Ghraib] comme "la plus grande affaire de la guerre."

Pauvre Nick Berg. La foule de ceux qui préfèrent n'importe-qui-sauf-Bush ne va pas se bousculer pour faire connaître au public son terrifiant destin, avec un zèle comparable à celui qu'ils ont déployé pour l'histoire des prisonniers maltraités. CBS et le New Yorker n'ont pu résister à la tentation de brandir les photos d'Abu Ghraib aux yeux du public - et les autres médias n'ont rien négligé pour que le monde les voie encore, encore, et encore. Mais quand il est question de la vidéo et des prises de vues fixes des meurtriers d'Al-Qaïda tranchant la tête de Berg avec un couteau et l'exhibant triomphalement devant la caméra, le 'Quatrième Pouvoir' a soudain la nausée facile.

Tandis que j'écris, ce mercredi après-midi, le site Web de CBS News continue de présenter une collection complète de photos d'hommes irakiens nus, humiliés par des Américains, dans des poses diverses. Mais la vidéo de la décapitation de Berg, affirme CBS, "est trop horrible pour qu'on puisse la diffuser". Aucune autre chaîne ni aucun journal que j'ai consultés ne montre ces images sanglantes.

Quelle est exactement la ligne directrice, en cette matière ? Que des images incendiaires, assurées d'exaspérer nos ennemis et ainsi faire tuer plus d'Américains doivent être rendues publiques, alors que celles qui montrent précisément au monde de quelle perversité ces ennemis sont réellement capables doivent être supprimées ? Les images qui ruinent l'effort de guerre peuvent être rendues publiques, mais il ne faut pas montrer les images répugnantes et choquantes, qui nous rappellent la raison première pour laquelle nous sommes en guerre !

Oui, Virginie [l'auteur s'adresse à l'Etat du même nom], il y a un "deux poids deux mesures" abyssal dans les médias. Les organismes d'information épargneront à tes yeux délicats la vue d'un Berg, ou d'un Daniel Pearl que l'on décapite, ou celle des victimes de l'attentat du 11 septembre [2001] faisant le saut de la mort du haut des gratte-ciel, ou celle des corps mutilés de l'USS Cole, ou celle des habitants de Falluja mutilant joyeusement les restes de quatre Américains lynchés. Mais ils feront en sorte que vous ne manquiez pas le comportement odieux d'Américains, ou de leurs alliés - si peu représentatif qu'il soit et sans tenir compte de la détermination de l'armée américaine à l'éradiquer et à le punir.

Nous sommes en guerre avec un ennemi féroce, et la propagande, en temps de conflit, est une arme dont les conséquences peuvent être mortelles. Nick Berg a perdu la vie parce que les images d'Abu Ghraib ont été transformées en événement médiatique mondial. Certes, ceux qui ont agi ainsi sont protégés par le Premier Amendement [loi américaine garantissant la liberté d'expression]. Ce qu'ils ont fait n'en est pas, pour autant, meilleur, mais pire.

Traduction française de Menahem Macina pour upjf.org

Guerre de civilisations...
Jacques Brassard
Le Quotidien, 5 mai 2004

Regardons les choses en face en nous efforçant bien de ne pas trop brouiller les faits par l'émotion et le fanatisme: dans la guerre mondiale actuellement en cours, qui sont les belligérants? Pouvons-nous ignorer que, d'un côté, il y a l'Occident libre et démocratique et que, de l'autre, il y a l'Islam radical et extrémiste? Pouvons-nous faire abstraction du fait que l'islamisme a choisi et privilégié comme moyen de combat le terrorisme, c'est-à-dire le recours à une violence aveugle contre des civils innocents?

"Une étrange guerre, sans doute, écrit le philosophe Bernard Henry Lévy. Une guerre sans champ de bataille. Une guerre sans ligne de front où nous sommes tous, chacun pour sa part et pour sa peau, une sorte de ligne de front à soi tout seul. Une guerre de type nouveau. Une guerre nihiliste. Mais enfin, une guerre quand même. Qui, aujourd'hui, peut douter que nous soyons, plus que jamais, et sans l'avoir voulu, en guerre?"

Cette guerre, les États-Unis d'Amérique ont décidé de la faire. Le monde libre et démocratique devrait leur en savoir gré. Bien au contraire, les opinions publiques (et les gouvernements dans une large mesure) en France, en Allemagne, en Espagne, au Québec, partout en Occident, se déchaînent contre les Américains qui sont dénigrés comme des faucons agressifs et des fauteurs de guerre arrogants. Bush, lui, est désigné comme un sombre crétin, un cowboy débile et violent. Je dois sans doute faire partie des rares qui, au Québec, refusent d'enfiler l'uniforme de la pensée unique et d'adhérer au prêt-à-penser pathologiquement antiaméricain. Je navigue à contre-courant, je le sais bien, et j'assume sans honte mon orientation dissidente.

Défense articulée

Je considère que Bush n'est pas un imbécile dégénéré et que son gouvernement, dans la perspective d'une défense articulée des valeurs de la civilisation occidentale, a fait les bons choix. Le Président américain a toujours pris soin de dire que ce serait une guerre longue et difficile.

Il n'en reste pas moins que l'obscurantiste État-Taliban a été renversé en Afghanistan. Et qu'en Irak, la dictature sanguinaire de Saddam Hussein - régime pratiquant le meurtre de masse, assurant l'indemnisation des familles de kamikases palestiniens et utilisant des armes de destruction massive contre son propre peuple - a été liquidé. Malgré les hordes d'islamistes fanatisés qui, présentement, s'insurgent et massacrent leurs compatriotes pour faire dérailler le processus de démocratisation en cours dans leur pays, Bush maintient le cap sur la mise en place d'un gouvernement irakien libre et démocratique.

Je vous annonce qu'il sera réélu en novembre prochain. Même si ben Laden, les dictateurs arabes, la classe politique européenne, les salles de rédaction québécoises, les Français de toutes tendances, voteraient John Kerry s'ils avaient le droit de vote aux USA, je vous informe que les électeurs américains vont commettre une épouvantable faute de goût, faire preuve d'un égarement d'une grossièreté sans borne, en reportant au pouvoir Georges W. Bush. J'entend déjà nos commères médiatiques s'indigner d'un pareil manque de bienséance. Quelle bande de malotrus et de rustauds, ces Américains!

Israël

L'autre point chaud, dans ce choc des civilisations, c'est Israël. Malgré quatre guerres d'agression menées par ses voisins coalisés et une menace terroriste permanente, Israël continue de se battre pour sa survie. Mais, en Occident, il semble qu'on aime surtout les Juifs squelettiques morts dans les chambres à gaz d'Hitler. Devant des Juifs bien vivants qui ne se résignent pas à disparaître et qui se battent farouchement pour maintenir leur patrie dans l'existence, il y a comme des relents d'antisémitisme qui flottent dans l'air.

De plus, on oublie que des organisations terroristes comme le Hamas s'acharnent depuis 50 ans, non pas surtout à créer un État palestinien, mais, d'abord et avant tout à anéantir l'État démocratique d'Israël. Ce sont ces légions de Fous d'Allah, prosélytes du bain de sang purificateur, qui ont empêché et qui empêchent toute paix au Proche-Orient. Quand Israël tue à la roquette les deux chefs du Hamas (Yassine et Al-Rantissi), ce n'est pas un assassinat et il n'y a pas de pleurs à verser, il s'agit de l'élimination de deux belligérants terroristes qui envoyaient de pauvres ados ceinturés de bombes se faire sauter dans des autobus ou sur des terrasses de cafés bondés de civils innocents. Des actes de guerre.

Dans cette guerre ou s'affrontent deux civilisations, j'ai choisi celle à laquelle j'appartiens. Quand je regarde autour de moi , je constate que le choix n'est pas évident pour bien de mes concitoyens. La haine de l'Amérique et du Juif les déboussole à tel point qu'ils ne se rendent sans doute pas compte que c'est au fond la haine d'eux-mêmes qui les contamine. J'avoue cependant que, parfois, une doute m'effleure et que je me demande, l'espace d'un instant, si la démocratie est vraiment soluble dans l'Islam...

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Numéro 132 • vendredi le 14 mai 2004

Interview de Pierre-André Taguieff
Le Point, 6 mai 2004

- Le Point : La récente profanation, dans la nuit du 29 au 30 avril 2004, du cimetière juif de Herrlisheim-près-Colmar (Haut-Rhin), pour spectaculaire qu’elle soit, ne risque-t-elle pas de faire oublier les statistiques du ministère de l’Intérieur pour 2003, qui montrent un recul des actes antisémites ?

- Pierre-André Taguieff : Soyons clair : cette odieuse profanation est signée par son symbolisme provocateur. Comme semblent l'indiquer les graffiti de style néo-nazi, cette profanation relève du vandalisme à cible juive imputable à l’extrême droite, s’inscrivant dans une série d’actions antijuives dont la profanation du cimetière juif de Carpentras, en mai 1990, a constitué l’illustration la plus médiatisée. Elle témoigne de la persistance du vieil antisémitisme nationaliste et raciste, lequel ne représente plus aujourd’hui la forme dominante de judéophobie. Ces profanations sont commises par des individus ou des petits groupes de marginaux extrémistes, skinheads ou néo-nazis, voire « identitaires » (nouvelle auto-dénomination des extrémistes de droite), lesquels ne représentent plus aujourd’hui, en France, qu’un millier d’individus.

Sur l’évolution des violences antijuives depuis le début des années 1990, il convient d’être précis, en partant des chiffres fournis par les rapports annuels de la Commission nationale consultative des droits de l’homme sur « la lutte contre le racisme et la xénophobie ». Considérons par exemple les violences judéophobes jugées graves (les « actions », distinguées des « menaces »), officiellement répertoriées. Le nombre d’actions antijuives recensées par le ministère de l’Intérieur sur la base des plaintes déposées est passé de 195 en 2002 à 125 en 2003, ce qui correspond à une baisse de 36%. Les menaces sont parallèlement passées de 737 en 2002 à 463 en 2003. Mais cette baisse, outre le fait qu’elle touche l’ensemble des violences « racistes et xénophobes », est toute relative : les actions antijuives s’élevaient à 24 en 1991, à seulement 1 en 1998 et 9 en 1999, puis étaient montées à 119 l’année suivante, pour baisser en 2001 jusqu’à 32, et atteindre un pic en 2002. Si l’on considère la période 1991-2003, il est clair que les violences antijuives ont été multipliées par cinq. Il n’y a pas là de quoi jubiler ! D’autant que l’année 2004 commence mal : 67 actions et 160 menaces antijuives ont été enregistrées au cours du premier trimestre (contre 42 actions et 191 menaces durant les trois derniers mois de 2003).

- Le Point : Nicolas Sarkozy a-t-il eu raison, dans son intervention à l’Assemblée nationale du 5 mai 2004, de pointer un certain laxisme de la gauche en matière de lutte contre l’antisémitisme ?

- PAT : D’octobre 2000 à mars 2002, peu de responsables politiques ont reconnu publiquement la gravité et l’ampleur des violences antijuives observables en France. On peut citer par exemple Pierre Lellouche ou François d’Aubert à droite, et Dominique Strauss-Kahn à gauche. Au silence sur les faits ont succédé des tentatives pour les minimiser ou les relativiser. Cette remarque vaut autant pour le gouvernement socialiste que pour l’Élysée. C’est seulement après le week-end de Pâques des 30-31 mars 2002, durant lequel trois synagogues ont été brûlées ou vandalisées, que Lionel Jospin et Jacques Chirac sont intervenus sans ambiguïté pour condamner ces violences. Des mesures ont été prises pour protéger les lieux de culte et les écoles juives. Mais lors de la grande manifestation des Juifs de France organisée par de nombreuses associations (sous l’égide du CRIF), le 7 avril 2002, n’étaient présents que François Bayrou, Alain Madelin et Corinne Lepage. Lionel Jospin avait interdit à ses ministres de s’y montrer. Au début d’avril 2002, Jacques Chirac a enfin dit ce qu’il fallait dire : « Lorsqu’un Juif est agressé, c’est la France qui est agressée ». Cependant les responsables politiques ne se sont guère risqués à désigner les principaux responsables de ces violences antijuives, qui ne sont plus des militants d’extrême droite, mais des « jeunes issus de l’immigration » ou des « individus issus de quartiers sensibles », comme la CNCDH l’indique d’une façon euphémisée. Or, à force de vouloir à tout prix éviter de « stigmatiser » certains secteurs de la population française (souci en lui-même légitime), on n’ose plus rien nommer précisément ni caractériser sans équivoque. Mais l’auto-censure ne change rien à la réalité sociale, et elle empoisonne le débat public, où règnent la loi du soupçon et l’esprit d’inquisition. Sur la question des nouveaux acteurs principaux, en France ou en Belgique tout particulièrement, des violences antijuives, le « politiquement correct » continue de dominer. C’est également ce qu’on peut reprocher au récent rapport de l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (EUMC) que dirige à Vienne Beate Winkler, intitulé Manifestations d’antisémitisme dans l’Union européenne , rendu public les 31 mars et 1er avril 2004. Soumis à diverses pressions, les responsables du rapport abordent avec gêne la délicate question de « l’identité des auteurs d’actes antisémites », dès lors que ces derniers ne sont plus seulement des militants néo-nazis. D’où cette déclaration de Beate Winkler dans sa présentation du rapport : « S’il n’est pas facile de généraliser, il semble que ce soit de jeunes blancs européens désœuvrés, souvent stimulés par des mouvements d’extrême droite, qui constituent le groupe le plus important. Des jeunes ressortissants musulmans d’Afrique du Nord constituent une autre source d’antisémitisme dans certains pays. »

- Le Point : Plus que d’antisémitisme, ne s’agit-il pas d’abord de délinquance de banlieue ?

- PAT : On brûle rituellement des voitures dans les banlieues depuis les années 80, mais jamais, jusqu’à ces dernières années, les incendiaires n’avaient pris pour cibles régulières des écoles juives ou des synagogues (33 dégradations sur 49 en 2003). Des individus sont agressés pour la seule raison qu’ils sont supposés être juifs. Des cars transportant des élèves juifs sont « caillassés ». Parmi les acteurs de ce qu’on a appelé l’Intifada des banlieues, on trouve aussi bien des jeunes délinquants justifiant leurs violences par quelques clichés médiatiques sur le conflit israélo-palestinien (les Palestiniens « victimes innocentes » et les « sionistes » criminels) que des jeunes réislamisés par des prédicateurs fondamentalistes, et jouant au djihad contre les Juifs à portée de main ou de cailloux. Une judéophobie de harcèlement s’est banalisée, jusque dans les cours de récréation. L’incident survenu à l’automne dernier au lycée Montaigne, à Paris, prouve que le phénomène ne se limite pas aux banlieues, et rappelle qu’il touche aussi, dans les collèges, des enfants âgés de 11 ou 12 ans, insultés ou frappés pour la seule raison qu’ils sont reconnus comme juifs. En 2003, l’antisémitisme en milieu scolaire constitue 16,36% de l’ensemble des violences antisémites, et, sur 70 victimes d’agressions antijuives, on compte 32 mineurs.

- Le Point : Pour certains, cette “ nouvelle judéophobie ”, montée en épingle, serait un “ intolérable chantage ” pour disqualifier toute critique contre Israël.

- PAT : ...et faire oublier que les seules vraies victimes seraient les Palestiniens et, en France, les Français d’origine maghrébine, voire les musulmans ! On connaît la chanson, dont le MRAP et certains groupes néo-gauchistes ont fait un long slogan. Je suis consterné par la mauvaise foi de ceux qui veulent faire croire que les actions dites incorrectement « islamophobes » (en fait : xénophobes ou racistes, anti-arabes ou anti-maghrébines) dépassent en nombre et en intensité les violences antijuives. En 2002, d'après les statistiques du ministère de l'Intérieur, les actions antijuives (195) représentaient 62% du total des actions dites « racistes ou xénophobes » en France (315). En 2003, les actions et menaces antijuives correspondent à 72% du total des actions et des menaces recensées.Ce qui n’empêche nullement de constater en 2003, avec la CNCDH , la « stagnation, mais à un niveau élevé, du racisme anti-Maghrébins ».

- Le Point : Qui sont les “ prêcheurs de haine ” que vous dénoncez dans votre prochain livre[1] ?

- PAT : Des prédicateurs islamistes qui appellent au djihad contre les Juifs et les Américains, voire les Occidentaux ; des militants fanatiques des « nouvelles radicalités » ou du mouvement « altermondialiste » qui diabolisent Israël et le sionisme ; des adorateurs communistes ou gauchistes (surtout trotskistes) de la figure du « combattant palestinien », substitut du Prolétariat révolutionnaire disparu (mâtiné d’héroïsme révolutionnaire à la Guevara ), censé incarner la libération de l’Humanité ; des bien-pensants de tous bords qui font leur possible, par exemple en justifiant le terrorisme aveugle qui tue des civils, pour que s’effacent les espoirs d’une paix durable au Proche-Orient. Tous suggèrent que la solution de tous les problèmes touchant cette région serait le démantèlement de l’État d’Israël, qu’il faudrait traiter comme le fut le régime d’apartheid sud-africain. Telle est la conclusion logique de l’amalgame « Israël=apartheid » (c’est-à-dire État raciste), qui s’ajoute aux slogans dérivés de l’amalgame « sionisme=nazisme ». Cet antisionisme diabolisateur, ou d’éradication, supposant qu’Israël est l’État en trop, n’a rien à voir avec les critiques qu’on peut légitimement formuler contre la politique de tel ou tel gouvernement israélien.

- Le Point : Le cœur de votre démonstration est que cette "nouvelle judéophobie" unit sous un même drapeau islamisme et extrême-gauche...

- PAT : Je dirai plus précisément que, depuis la fin des années 1990, elle constitue l’un des traits d’union entre nouveaux tiers-mondistes et islamistes, à visage guerrier ou à sourire médiatique. Dans mon livre précédent sur la question, paru en janvier 2002 ( La Nouvelle judéophobie), je parlais d'une convergence ou d’une confluence : on peut parler à présent d'une jonction réfléchie, d’une alliance stratégique entre ces deux mouvances. D’un côté, des organisations encadrant et endoctrinant des jeunes préalablement islamisés de façon diffuse par des chaînes satellitaires, des sites Internet, des prêches sur cassettes. De l’autre une mouvance bariolée d’extrême gauche (écologistes, anarchistes, communistes, chrétiens tiers-mondistes), où dominent les manipulateurs léninistes professionnels (les trotskistes), qui voit ou dit voir dans l'islam la “ religion des pauvres ” et des « opprimés ». On ne doit négliger les révolutionnaires convertis à l’islam, tel le terroriste marxiste-léniniste Ilich Ramirez Sanchez, dit Carlos (auteur d’un livre-témoignage qui est une déclaration de guerre à l’Occident judéo-chrétien, « L’Islam révolutionnaire », paru en 2003 aux Éditions du Rocher). L’opposition à la guerre en Irak, dénoncée comme une « guerre américano-sioniste », nouvelle version idéologique du thème de la « guerre juive », lancée par un George W. Bush présenté comme un pantin dans les mains de ses « conseillers juifs » (« sionistes », « likoudniks »), a constitué la grande occasion qui leur a permis d’opérer leur jonction. Les manifestations pro-voile ont pris le relais : il s’agit de faire oublier la judéophobie réelle par la dénonciation hyperbolique d’une « islamophobie » largement fantasmée. Le thème a mordu dans l’opinion, en France et ailleurs : selon un sondage “ Eurobaromètre ” rendu public en octobre 2003, 59% des Européens placent Israël en tête des États représentant une menace pour la paix du monde !

- Le Point : Peut-on dire qu’aujourd’hui l'hostilité contre les juifs, thème d’extrême droite, est passée à gauche ?

- PAT : Oui et non, car le vieil antisémitisme nationaliste persiste, comme le montrent les sondages d’opinion, et le néo-nazisme résiduel continue de représenter une source de violence antijuive - en France, cependant, moins qu’en d’autres pays européens (notamment d’Europe de l’Est). Disons plutôt qu’elle est massivement repassée à gauche, et s’installe à l’extrême gauche, où elle tend à se fixer dans les milieux de l’« antimondialisation » professant un anticapitalisme radical et un « anti-impérialisme » de tradition tiers-mondiste, à la fois antiaméricain et anti-israélien (je souligne au passage que je ne vise pas tous les « altermondialistes »). Il ne faut pas oublier que, tout au long du XIX siècle, un antisémitisme révolutionnaire dénonçait les « féodalités financières », nourrissant le mythe Rothschild, incarnation supposée de la « fortune anonyme et vagabonde ». « Les Juifs, rois de l’époque », selon le titre du livre publié en 1845 par un disciple de Charles Fourier, Alphonse Toussenel. C’était l’idée qu’existait réellement une direction juive secrète de l'économie financiarisée de la planète, responsable de tous les malheurs du monde - on n’est pas loin de la thématique du complot chère aux “ altermondialistes ”, qui dénoncent le pouvoir caché des « nouveaux maîtres du monde » (titre d’un livre récent de Jean Ziegler, patriarche de l’extrême gauche conspirationniste).

L'autre source, à gauche, de la haine actuelle des Juifs, que je n'avais pas suffisamment soulignée en 2002, me semble être la propagande soviétique. Je me suis replongé dans la masse de livres, de brochures et de tracts publiés entre 1948 et 1985 par les services officiels de propagande soviétiques. « Le poison du sionisme », « les tentacules de la pieuvre » (sioniste), « le sionisme et le nazisme frères jumeaux », « le fascisme sous l’étoile de David », « le sionisme, instrument de la réaction impérialiste », le « complot américano-sioniste » : on croirait parfois lire certains journaux bien-pensants d'aujourd'hui, de gauche ou « de gauche de gauche » (sic)...

- Le Point : Bref cette nouvelle judéophobie ne présente pas que des traits originaux ?

- PAT : Il y a certes en elle réinvention et synthèse de plusieurs traditions. L'ancien antisémitisme s'efforçait d' orientaliser le juif, de le « sémitiser » en le renvoyant à ses origines proche-orientales. Aujourd'hui au contraire, le juif est perçu comme la pointe avancée d'un Occident qui, selon le mauvais jeu de mots de Roger Garaudy, stalinien revenu au chistianisme puis converti à l'islam, ne serait qu’un "accident" de l'histoire, qu’il faudrait effacer d’urgence. Car bien entendu, nouvelle chanson à succès, l’islam est l’avenir de l’homme ! L’islam : solution de tous les problèmes de l’Occident malade de sa décadence. Un terrifiant XXIe siècle se profile, à partir de ce tableau répulsif : le messianisme islamiste y remplace l’utopie communiste ou fusionne avec elle.

- Le Point : Le thème de la résurgence des « vieux démons » ne cache-t-il pas l’émergence d’un antisémitisme « jeune » fondé sur la dérision, dont témoigne l’affaire Dieudonné ?

- PAT : Ce qui est significatif, dans cette affaire, c’est d’abord le flot de discours « auto-défensif » déversé par Dieudonné depuis décembre 2003, où surnage la thèse délirante du rôle prédominant des Juifs dans la traite des Noirs africains, empruntée vraisemblablement aux libelles antijuifs publiés par la Nation de l’Islam que dirige le démagogue américain-noir Louis Farrakhan. C’est ensuite la dénonciation de style conspirationniste de la « puissance juive » et/ou « sioniste » (« les Juifs sont partout », « un lobby très puissant »), permettant à l’humoriste provocateur de se présenter en victime d’une persécution (« on me lynche (…). Tout le monde s’en fout. Parce que je n’appartiens pas à la communauté dominante »). C’est enfin la tentative de mobiliser la « communauté noire » en France contre la « communauté juive », réduite à un « lobby » évidemment « sioniste ». Cette incitation à la concurrence haineuse entre « communautés » fait système avec les campagnes en faveur de la « discrimination positive », des « réparations » dues aux descendants des esclaves africains-noirs et de la « visibilité » (politique et médiatique) des élites d’origine africaine. Il y a là une racialisation conflictuelle des rapports sociaux, une forme d’américanisation répulsive qui risque de détruire les fondements du civisme républicain à la française. Le paradoxe involontairement comique des postures de Dieudonné tient à ce qu’il est devenu un agitateur communautariste tout en continuant de dénoncer le « communautarisme » !

- Le Point : Votre dénonciation de l’antisémitisme vous a valu d’être classé par Tariq Ramadan parmi les intellectuels "communautaires" qui roulent pour Israël.

- PAT : Accusation dérisoire : s’il est une constante dans mes positions politiques, c’est le rejet de tout « communautarisme », sur la base d’un examen critique de cette notion floue et dans une perspective républicaine. Ce qui doit être absolument refusé, c’est la vision multicommunautariste de la société démocratique. Comme Dieudonné, Ramadan joue les anti-communautaristes pour disqualifier ses adversaires, tout en faisant preuve lui-même d’hyper-communautarisme. Vous savez ce que disait Barrès à propos du capitaine Dreyfus : "Que Dreyfus soit capable de trahir, je le conclus de sa race". Ramadan inverse l’argument racisant : que Taguieff soit juif, donc « communautariste », je le déduis de ses coupables opinions « sionistes » ! En les déformant et en les démonisant : je suis assurément un inconditionnel du droit à l’existence d’Israël, mais je me réserve le droit de critiquer telle ou telle politique du gouvernement israélien en place. Pour les antisionistes diabolisateurs, ces nuances sont négligeables. Accusation aussi comique qu’odieuse visant un intellectuel non Juif qui soutient les récentes initiatives en faveur d’un accord de paix entre Israéliens et Palestiniens, selon le principe « un peuple-un État ». Mais dans la France de Dieudonné, de Bové, de Garaudy, de Latrèche et de Carlos, tout est possible. Dans la France des démagogues haineux, la diffamation est reine.

[1] À paraître en septembre 2004 : Prêcheurs de haine. Traversée de la judéophobie planétaire, Paris, Fayard/Mille et une nuits.

(Pierre-Andre Taguiff, philosophe, historien des idées et politologue, directeur de recherche au CNRS (CEVIPOF, Paris), est auteur de La Nouvelle judéophobie)

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Numéro 131 • vendredi le 7 mai 2004

La fin de l'âge d'or de la communauté juive américaine
Une interview avec Daniel Pipes

Jerusalem Center for Public Affairs, 2 mai 2004

Daniel Pipes étudie l'Islam depuis 35 ans. Il dirige le Forum du Moyen-Orient, un laboratoire d'idées de Philadelphie. Sur ses douze livres publiés jusqu'à présent, quatre sont consacrés à l'Islam. En 2003, le président Bush l'a nommé au comité de l'Institut américain pour la paix (U.S. Institute of Peace).

Plusieurs années avant les attentats du 11 septembre 2001, Pipes lança des avertissements, affirmant que l'Islam militant constituait une grave menace pour la sécurité des Américains. En 1998, il écrivit dans l'édition européenne du Wall Street Journal que les Musulmans militants étaient en guerre avec l'Amérique non pas en raison de ce que l'Amérique avait fait, mais parce que les islamistes s'estiment engagés dans un conflit à long terme contre les valeurs occidentales.

Pipes soutient que les grands événements survenus ces dernières années pourraient avoir marqué le début d'une ère moins favorable pour la communauté juive américaine: «L'âge d'or des Juifs américains débuta en 1950 avec l'assouplissement des restrictions sociales dans les universités, les banques, les affaires, les clubs, etc. Cette période pourrait arriver aujourd'hui à son terme avec la croissance de la population d'Américains musulmans. En effet, des fractions importantes de cette communauté
perçoivent les Juifs américains comme leurs principaux ennemis et comme la cause même de l'échec islamique. Pour répondre à cette situation, la communauté juive doit s'efforcer de mieux comprendre la pensée des Musulmans, et notamment de leurs éléments plus radicaux, connus sous le nom d'islamistes et qui soutiennent l'Islam militant.

«Plusieurs Musulmans américains ont sciemment fait usage de violence contre des Juifs. Citons par exemple l'attaque perpétrée en 1994 par un chauffeur de taxi libanais qui, après le massacre de Baruch Goldstein en Israël, se mit en chasse dans l'intention d'abattre des Juifs. Il finit par ouvrir le feu sur un bus transportant de jeunes garçons hassidim sur le pont de Brooklyn, tuant l'un d'entre eux.»

Le problème de l'hostilité des Musulmans n'est pas limité aux États-Unis. En 1992 déjà, Pipes écrivait que la communauté juive mondiale était confrontée à «un problème croissant posé par l'antisémitisme musulman et lié dans une large mesure à l'augmentation constante de la population de Musulmans en Occident.» Il ajoute aujourd'hui: «Le refus de l'Union européenne de traiter ouvertement la question du comportement hostile à l'égard des Juifs généré par les institutions musulmanes religieuses,
médiatiques et éducatives est maintenant vieux de plusieurs décennies. Tous les indices concourent à suggérer que les Européens ne trouveront très probablement pas le courage nécessaire pour affronter ce problème de manière appropriée. On peut ainsi s'attendre à un exode massif des Juifs d'Europe, peut-être de l'ampleur de celui des pays musulmans il y a une
cinquantaine d'années.»

Vérités et idées fausses

Pipes explique plus en détail ce que les Juifs et les autres parties prenantes devraient comprendre sur l'évolution de la communauté musulmane américaine. «De nombreux Musulmans américains se démarquent nettement des autres groupes d'immigrants accueillis aux États-Unis. La société américaine pourrait bien se révéler incapable d'intégrer une grande partie
d'entre eux. L'Islam modéré ne résiste pas à la poussée des extrémistes dans la plupart des régions du monde. De sorte que les États-Unis ont maintenant à affronter le problème.»

Pipes souligne que les Musulmans installés aux États-Unis vont très bien. Leur représentation comme un groupe opprimé est une idée fausse répandue par divers groupes musulmans. Selon lui, c'est cette vision trompeuse qui incita le président Clinton à déclarer, au début de l'an 2000, que les Musulmans américains étaient victimes de «discrimination» et d'«intolérance». La même année, le Sénat adopta une résolution condamnant la «discrimination et le harcèlement des Musulmans».

En l'an 2000, Pipes écrivit à ce sujet, dans un article publié par Commentary et intitulé «Are Muslim Americans Victimized?»: «En termes socioéconomiques, il est certain que les Musulmans n'ont guère à se plaindre de l'Amérique. Ils affichent l'un des plus haut taux de formation de l'ensemble des groupes du pays pas moins de 52% d'entre eux détiennent des titres universitaires et cela se traduit par un éventail de fonctions prestigieuses et rémunératrices. Les immigrants musulmans semblent se concentrer dans les professions de haut niveau surtout la médecine et l'ingénierie ou la direction d'entreprise et leurs revenus paraissent supérieurs à la moyenne américaine. Cette année, leur revenu moyen par ménage aurait été de 60 000 dollars. Les magazines musulmans regorgent d'annonces publicitaires pour des résidences somptueuses, des voitures de luxe et des articles de bijouterie, et nombre de Musulmans ont réalisé le rêve classique de l'immigrant passant du dénuement à la richesse.»1

Dans ce même article, Pipes mentionne de nombreux magnats des affaires membres de la communauté musulmane américaine. Et d'ajouter: «Les Américains musulmans se vantent volontiers de former 9la communauté musulmane la plus riche au monde:, et ils ont raison.»

Pipes signale également que les médias portent généralement un regard positif sur l'Islam et les Musulmans, et que les mosquées sont souvent bien accueillies par les communautés en place, dont les membres financent parfois en partie leur construction. Il souligne les efforts consentis par de nombreuses usines pour satisfaire à leurs besoins spécifiques, malgré l'incompatibilité évidente des prières islamiques avec les habitudes de travail américaines. Pipes indique que selon un sondage réalisé en l'an 2000, 66% des Musulmans approuvent l'affirmation selon laquelle «la société américaine fait preuve de respect envers la foi musulmane».

Pipes continue: «(...) l'effort que les Musulmans ont à fournir pour se faire accepter aux États-Unis n'est pas particulièrement important, car les Américains éclairés s'efforcent constamment de comprendre l'Islam et de brosser un portrait positif des Musulmans. Cette attitude provient d'un sentiment de culpabilité hérité d'anciens stéréotypes et d'un élan vers le multiculturalisme. Des groupes juifs et chrétiens se joignent souvent aux organisations musulmanes pour lutter contre ce qu'elles perçoivent comme des préjugés.» Il poursuit en disant que les juristes offrent souvent leurs services gratuitement aux Musulmans aux prises avec la justice et des institutions non islamiques mettent des fonds à leur disposition.

Attaques futures

Dans ce contexte, il est important de comprendre les motivations et la pensée des Musulmans extrémistes. Pipes définit l'islamiste comme un individu persuadé que l'Islam est la solution à tous les problèmes. «En Amérique, un islamiste est quelqu'un qui souhaite remplacer la constitution par le Coran. Il s'agit d'un mouvement totalitaire qui partage de nombreux points communs avec le fascisme et le marxisme-léninisme.» Il estime que 10 à 15% des Musulmans dans le monde, soit largement plus de cent millions de personnes, sont des islamistes. Pipes ajoute que ce pourcentage est probablement du même ordre au sein de la communauté des Musulmans américains.

Il prévoit que «le nombre d'attaques d'islamistes contre des Américains ira croissant. Je peux dire cela avec certitude, vu le très grand nombre d'indices soutenant cette hypothèse. Ces attentats éveilleront les esprits. Je pense que nous assisterons à un phénomène irréversible que je qualifierais d'éducation par le meurtre. Je m'attends à ce que toujours d'avantage d'Américains s'inquiètent, et je ne m'attends pas à en entendre beaucoup dire : Je m'inquiétais de la menace du militantisme islamique, c'est vrai, mais plus maintenant. À mesure que le temps passera et que les incidents se multiplieront, leur vision deviendra plus réaliste.

«Les islamistes sont dangereux, de telle sorte que les méthodes à appliquer à leur encontre ne sauraient être celles que les États-Unis utilisent habituellement dans leurs relations avec les dissidents. Cependant, une grande partie de la population des États-Unis n'est pas prête à discuter de ces questions; si quelqu'un lance le débat, il est aussitôt accusé de raviver le MacCarthisme.

«Peu de gens ont relevé l'évolution qui affecte l'acte de la déclaration de guerre. Il s'agissait autrefois d'un élément concret d'action militaire qui, depuis la Deuxième Guerre mondiale, a été abandonné, de même que l'appareil juridique qui se mettait alors en marche avec lui. Lorsque le président Bush dit que nous sommes en guerre, il fait une déclaration politique sans incidence juridique.»

Facteur essentiel: l'idéologie

Pipes poursuit: «Il y a une certaine prise de conscience progressive du fait que l'Islam militant n'est pas localisé uniquement dans les montagnes d'Afghanistan, mais qu'il existe également au sein de la société américaine. C'est une situation unique dans l'histoire de notre pays, car les États-Unis, contrairement à l'Europe, n'ont jamais été confrontés sérieusement au fascisme ou au communisme en leur sein même. Les Américains n'ont jamais dû affronter une menace de nature idéologique comparable à celle engendrée par les islamistes.

«Notre concentration sur Al-Qaida est déplacée à double titre. D'abord, il s'agit d'une organisation faîtière plutôt que d'un groupement concret.. Ensuite, ce n'est que le symptôme d'un mal beaucoup plus profond. L'élément central est l'idéologie et pas une organisation. Cette idéologie est une force en elle-même et non le résultat de conditions socioéconomiques. Elle ne peut être surmontée par une réponse du type Plan Marshall, par exemple.

«L'islam militant n'est comparable à aucun aspect du Christianisme, du Judaïsme ou de l'Hindouisme. Ces religions ne constituent pas des groupes de gens animés d'utopies totalitaires, visant l'hégémonie mondiale. En fait, l'Islam militant ressemble plus au fascisme et au communisme qu'à n'importe quel mouvement religieux.

«Tout ce que nous pouvons faire pour l'instant est de nous préparer à la dégradation de la situation. Ce ne fut ni l'éloquence, ni la perspicacité qui fit de Churchill le premier ministre de Grande-Bretagne ce fut la chute de la France. De même, c'est vers ceux qui auront prévenus des dangers de l'Islam militant que l'on se tournera si un désastre ce cet ordre devait survenir.

«De plus en plus, le camp conservateur devient le bastion de la compréhension de ce que les États-Unis représentent, de ce que doit être leur devoir et de ce que cela signifie d'être un Américain. Alors que les Juifs ont traditionnellement occupé l'aile libérale du monde politique, nombre d'entre eux deviennent aujourd'hui plus conservateurs. Néanmoins, alors que les démocrates modérés penchent de plus en plus vers la gauche comme le relève Dennis Prager, il est difficile de distinguer aujourd'hui ce qui sépare un libéral d'un membre de la gauche , de nombreux Juifs de gauche ajoutent à l'acuité du problème. Ils considèrent les États-Unis comme un État voyou, souhaiteraient ne jamais les voir utiliser la force, demandent l'ouverture de toutes les frontières et dénigrent leur propre pays d'une manière générale.»

Influence insidieuse du milieu universitaire

Pipes discerne un sujet de grave inquiétude dans l'évolution des universités: «Le monde universitaire tente d'étouffer le débat sur des questions centrales, ce qui en fait un lieu moins ouvert aux échanges d'idées que les médias, le gouvernement, les laboratoires d'idées et même les entreprises.» Il écrit ainsi que les universités oeuvrent de manière plus insidieuse encore que les manifestants des rues avec lesquels elles se lient à l'occasion. Pipes définit leur attitude comme suit: «Elles maintiennent un vernis de civilité. Mais parfois, leur intolérance se révèle au grand jour. Nous avons assisté à un exemple typique lorsqu'une
mini-intifada3 empêcha l'ex-premier ministre israélien Binyamin Netanyahu de s'exprimer à l'université Concordia de Montréal.»

Pipes a vécu des expériences à peu près similaires au Canada. En janvier 2003, l'Association des étudiants en études moyen-orientales de l'université d'York à Toronto parvint à faire annuler temporairement sa conférence sur le thème des «Obstacles à la paix au Moyen-Orient». Le président de l'université décida cependant que Pipes pourrait tout de même présenter son exposé, mais dans une zone de la salle de basket-ball isolée par des rideaux, et après que l'accès à une grande partie du campus ait été
bloqué. Avant la conférence, un agent de police canadien ressentit la nécessité d'avertir Pipes que certaines déclarations publiques, telles que les encouragements au génocide, pouvaient être punies de plusieurs années de prison. Seuls les étudiants furent admis dans la salle, et il durent retirer leur tickets la veille.

À cette occasion, Pipes écrivit dans un article du quotidien canadien National Post: «La tentative d'annulation de mon exposé confirma également quelles sont les sources des démarches hostiles à la liberté d'expression (...) elles proviennent toujours et uniquement de l'extrême gauche, des islamistes et des activistes anti-israéliens.»4 Et d'ajouter: «Ma visite à York apporte une nouvelle preuve, s'il en était besoin, que l'univers universitaire nord-américain est devenu (...) une île de répression dans
un océan de liberté:. Ce problème est très bien résumé, quoique par inadvertance, dans le titre de presse suivant: L'université d'York autorise un universitaire pro-israéliens à s'exprimer.»

Pipes a également connu une situation analogue au début de 2004 à l'université californienne de Berkeley. Il avait été invité à s'exprimer sur place par le Comité de soutien à Israël et le Centre d'étudiants juifs de Berkeley Hillel. Plusieurs dizaines d'étudiants musulmans radicaux tentèrent de l'empêcher de parler et scandèrent des épithètes tels que «Raciste» et «Sioniste». Pipes fut contraint de s'interrompre à diverses reprises et s'adressa même plusieurs fois directement aux manifestants, soulignant l'aspect non démocratique de leur conduite et le fait qu'elle rendait nécessaire un dispositif de sécurité exceptionnel.

Il explique à ce propos: «Les universités évoluent depuis longtemps à la gauche de l'échiquier politique dans de nombreux pays, au Japon par exemple. Un grand nombre d'étudiants y vivent leur période rebelle puis deviennent plus raisonnables. À cet égard, il est remarquable de constater à quel point les idées universitaires influencent peu la société. Aux États-Unis, cependant, les idées gauchistes émanant des universités se propagent dans la société. L'une des arènes de cette évolution est le système juridique, où la pensée de gauche est en train de transformer diverses notions telles que le droit au respect de la vie privée et la
signification d'un contrat.

«De nombreux universitaires disent au public que le problème de l'Islam militant n'a rien à voir avec l'Islam lui-même. Cette position rend encore plus difficile la mise en lumière de l'Islam radical. Campus Watch organisme créé par le Forum du Moyen-Orient en 2002 met en évidence les universitaires qui nous rendent coupables du terrorisme, justifient l'Islam militant et appellent de leurs voeux la destruction d'Israël. Campus Watch éveille l'attention sur ce que les spécialistes des études moyen-orientales disent et écrivent.»

Faiblesse des modérés

Devant ce tableau, Pipes regrette surtout «que la voix de l'Islam modéré soit si discrète. Les Musulmans modérés sont souvent intimidés, mal organisés et en position de retrait». Il pense que l'Islam militant doit être détruit et marginalisé comme l'ont été le fascisme et le communisme avant lui, et il s'attend à ce que ce processus prenne plusieurs décennies. Un volet de cet effort, dit-il, consiste à soutenir ceux qui aspirent à une version modérée et anti-islamiste de l'Islam.

L'histoire fournit de nombreux exemples de modérés indigènes incapables de se dresser contre les extrémistes totalitaires. Ainsi, les Allemands modérés restèrent pratiquement impuissants dans la lutte contre le nazisme. Tout ce qu'ils purent faire fut d'accepter l'héritage des alliés après que ces derniers eurent conquis l'Allemagne et écrasé le régime nazi. Le même phénomène a pu être observé en Afghanistan. L'Alliance du Nord ne put prendre le dessus qu'après que les Américains eurent chassé les talibans du pouvoir.

«Le monde islamique peut également connaître une évolution positive. L'Iran, par exemple, parvint à changer fondamentalement de cap et à instaurer un régime modéré. Son développement économique est resté nul pendant les 25 ans de règne de l'Islam militant. Il n'est pas si absurde d'imaginer qu'un jour, l'Iran devienne un allié plus proche des États-Unis que ne l'est la France actuelle.

«Les Européens, avec leur taux de natalité en baisse, ont connu de fortes vagues d'immigration des pays islamiques. Des indicateurs suggèrent que l'Europe devient ainsi progressivement une partie du monde musulman: certaines régions de France sont des zones interdites pour les forces de police; des cas d'amputation de membres sont connus en Italie; l'Allemagne
promulgue certains aspects de la loi islamique; et des meurtres de femmes 9pour l'honneur: ont eu lieu en Scandinavie.»

Évolution prévisible

Pipes estime probable que la Chrétienté et l'Islam entreront en collision dans leur compétition pour convertir et dominer le monde. «Lorsque l'Islam prêche le djihad5, c'est pour se lancer à l'offensive, pour étendre les territoires placés sous le règne islamique aux dépens de ceux gérés par des non-Musulmans. Cette expansion territoriale a toujours constitué un aspect
central de l'Islam.

«Or le djihad contemporain est la principale source de terrorisme et a inspiré une campagne mondiale d'actes de violence. Les groupes djihadistes assassinèrent le président égyptien Anouar al-Sadate en 1981, massacrèrent plus de dix mille Chrétiens en Indonésie, éliminèrent peut-être deux millions de Chrétiens et d'animistes au Soudan et ont constitué une cause majeure de violence au Cachemire et en Israël.»

Malgré les termes de cette confrontation, Pipes ne pense pas que l'Islam bénéfice de tout l'élan en présence. «Au niveau mondial, le Christianisme progresse au moins aussi rapidement que l'Islam. Ce n'est plus une religion essentiellement présente en Europe et aux États-Unis. Les principales sources de dynamisme chrétien se trouvent aujourd'hui en Afrique, en Amérique Latine et en Asie.»

Parlant de l'évolution future, il ajoute: «Malheureusement, les États-Unis devront prendre en charge d'autres tâches ingrates dans le monde telles que celles qu'il ont assumées en Afghanistan et en Irak, parce que personne d'autre n'accepte de s'impliquer. Il serait désastreux que nous suivions l'exemple européen de mollesse et de dégoût de soi-même. Les États-Unis
n'ont donc d'autre choix que d'inciter les démocraties à abandonner leur politique d'apaisement. Cela signifie que l'antagonisme marqué envers les États-Unis déjà forcément bien présent risque de grandir encore.»

Les extrémistes ont pris le contrôle

Il conclut sur une mise en garde: «Lorsqu'on fait de telles déclarations, il faut toujours s'assurer que l'on a pas trop dépassé la ligne de front. Ainsi, j'avais préparé plusieurs articles, avant le 11 septembre 2001, comme celui paru peu après sous le titre 9 The Danger Within: Militant Islam in America. Dans ce texte, je disais que la majeure partie de la communauté musulmane américaine organisée était aux mains des extrémistes et approuvait l'objectif islamiste consistant à transformer les États-Unis en un État islamique.

J'y citais un Musulman modéré, Muhammad Hisham Kabbani, du relativement modeste Conseil suprême islamique d'Amérique (Islamic Supreme Council of America, ISCA). Selon les estimations, qu'on peut qualifier de fiables, fournies par Kabbani, de tels 9extrémistes: avaient alors pris le contrôle de plus de 80% des mosquées des États-Unis. Et leur conquête ne s'arrête pas aux mosquées: les écoles, les groupes de jeunesse, les centres de rencontre, les organisations politiques, les fédérations professionnelles et les entreprises commerciales aussi tendent à partager une vision islamique militante hostile à l'ordre dominant aux États-Unis et préconisent son remplacement par un système islamique. Si cet article avait paru avant le 11 septembre 2001, il aurait été jugé excentrique.»

Dans l'article en question, Pipes dit également ceci: «La population musulmane de ce pays ne ressemble à aucune autre, car elle abrite en son sein un nombre considérable de gens plusieurs fois supérieur à l'effectif des agents de Ben Laden qui partagent avec les pirates de l'air suicidaires la même haine pour les États-Unis et le même désir de les transformer, à terme, en une nation soumise aux restrictions de l'Islam militant. Bien qu'ils ne soient pas responsables des atrocités du 11 septembre, ils nourrissent pour ce pays des projets qui requièrent une attention soutenue, de toute urgence.»

Interview réalisée par Manfred Gerstenfeld

Notes

1. Daniel Pipes, «Are Muslim Americans Victimized?» Commentary (novembre 2000).
2. Coran. Le texte sacré de l'Islam, considérés par les Musulmans comme la révélation de Dieu au prophète Mahomet.
3. Révolte palestinienne.
4. Daniel Pipes, «The Rot in Our Universities», National Post, 30 janvier 2003.
5. Guerre sainte islamique.
6. Daniel Pipes, «The Danger Within: Militant Islam in America», Commentary (novembre 2001).

La présente interview fait partie du prochain ouvrage de Manfred Gerstenfeld, dont le titre provisoire est American Jewry's challenge: Addressing the 21st Century. L'ensemble s'inscrit dans le projet Jews in the American Public Square, initié par les Pew Charitable Trusts.

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