Communiqué Isranet
août 2006
Un service de l’I.C.R.J.
l’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme
Prof. Frederick Krantz, Directeur


Volume V, Numéro 249 • vendredile 25 août 2006

Proche-Orient : les illusions calamiteuses d'une géopolitique surréaliste
André Glucksmann
Le Figaro, le 8 août 2006

L'indignation de beaucoup d'indignés m'indigne à mon tour. Pour l'opinion publique mondiale, certains morts musulmans pèsent le poids d'une plume, d'autres des tonnes. Deux poids, deux mesures. Le meurtre terroriste d'une cinquantaine de civils chaque jour à Bagdad est relégué à la rubrique des faits divers, tandis que le bombardement qui tue vingt-huit habitants à Cana est élevé au rang de crime contre l'humanité – seuls quelques rares esprits comme Bernard-Henri Lévy et Magdi Allam, rédacteur en chef du Corriere della Sera, s'en étonnent. Pourquoi les deux cent mille massacrés du Darfour ne suscitent-ils pas le quart de la moitié des réactions horrifiées qu'éveillent les victimes deux cents fois moins nombreuses du Liban ? Lorsque des musulmans tuent d'autres musulmans, faut-il croire que cela ne compte pas, ni pour les autorités coraniques ni pour la mauvaise conscience occidentale ? L'explication est boiteuse, car lorsque l'armée russe, chrétienne et bénie par les popes, rase la capitale des musulmans tchétchènes (Grozny, 400 000 habitants) et tue les enfants par dizaines de milliers, cela ne compte pas davantage. Le Conseil de sécurité ne tient pas alors réunion sur réunion, et l'Organisation des États islamiques détourne pieusement les yeux. Force est de conclure que seul le musulman tué par des Israéliens vaut indignation universelle.

Faut-il croire qu'Ahmadinejad exprime tout haut ce que l'opinion publique mondiale chuchote in petto ? Pourtant un grand nombre de consciences occidentales outragées par les bombardements au Liban se proclament outrées au carré si on les soupçonne d'antisémitisme. J'aurais tendance à leur faire crédit, n'allons pas imaginer que la planète entière sombre dans la paranoïa antijuive ! Le mystère s'épaissit d'autant. Pourquoi pareille hémiplégie ? Pourquoi une indignation mondiale survoltée dès qu'il s'agit de bombes israéliennes ?

Si les images des destructions au Liban font choc – incomparablement plus choc que les affamés du Darfour et les ruines de Tchétchénie –, c'est qu'elles sont implicitement sous-titrées par une géopolitique surréaliste. Qui contemple l'actualité de Cana ou de Gaza ne compte pas seulement les cercueils des mauvais jours, les malheureux qu'on enterre semblent auréolés d'une annonciation fatale, étrangère aux centaines de milliers de cadavres africains ou caucasiens. Combien d'experts ne pointent-ils pas, depuis des décennies, le conflit du Moyen-Orient comme le coeur du chaos mondial et la clé de sa résolution ? Quel diplomate oublierait de répéter plutôt dix fois qu'une que les portes de l'enfer et le Sésame du retour à l'harmonie internationale se situent à Jérusalem ? Un même scénario codé trotte dans les têtes du XXIe siècle, il décrète que tout se joue sur les rives du Jourdain. Versant «hard» : tant que s'opposent 4 millions d'Israéliens et autant de Palestiniens, trois cents millions d'Arabes et un milliard et demi de musulmans sont condamnés à vivre dans la haine, le sang et l'oppression. Versant rose : il suffirait d'une paix, à Jérusalem, foi de Quai d'Orsay, pour qu'à Téhéran, Karachi, Khartoum et Bagdad les incendies s'éteignent et cèdent à la concorde universelle.

Nos sages sont-ils devenus fous ? Théorisent-ils sincèrement et sérieusement que, sans le conflit israélo-palestinien, rien de grave n'aurait eu lieu, ni la révolution massacreuse de Khomeyni, ni les dictatures sanglantes des partis Baas syrien et irakien, ni la décennie du terrorisme islamique en Algérie, ni les talibans en Afghanistan, ni les fous de Dieu essaimant sans foi ni loi ? L'hypothèse triste et inverse, rarement évoquée, est davantage vraisemblable : tout cessez-le-feu autour du Jourdain demeure intrinsèquement volatil tant que les palais, la rue, une bonne partie de l'intelligentsia et les États majors musulmans entretiennent la passion anti-occidentale. La «mondialisation» (le dynamitage planétaire des frontières économiques, mais surtout sociales et mentales) s'accompagne immanquablement de réactions de rejet souvent dures, parfois cruelles. Pas besoin de l'existence depuis 1947 de l'«entité sioniste» pour allumer l'anti-occidentalisme germanique de Fichte à Hitler, l'anti-occidentalisme russe sans cesse renaissant sous les tsars comme sous Staline et désormais Poutine. Seul un naïf peut supposer en toute ignorance que la volonté de puissance iranienne trouvant sa force de frappe dans la révolution khomeiniste récupère dans la «question juive» autre chose qu'un prétexte à djihadiser tous azimuts. Une fois Israël rayée de la carte, qui va imaginer que la subversion verte fêtera semblable triomphe en déposant les armes ?

La géopolitique de mauvaise foi qui sacre le Moyen-Orient pivot de l'ordre mondial est devenue la religion de l'Union européenne, la foi des incroyants et peu croyants d'Occident. Les penseurs post-modernes ont affirmé à tort la fin des idéologies, alors que nous nageons en pleine illusion idéologique, ayant en douceur troqué l'espoir fallacieux de la lutte finale contre la prédication angoissée d'une catastrophe non moins absolue et finale. Tandis que notre tête surréalise, notre coeur déchiffre la mort de l'humanité en chaque cliché expédié du Liban. Jérusalem n'est le centre du monde que parce que centre supposé de la fin du monde. Notre fantasmagorie calamiteuse se nourrit de prémonitions apocalyptiques.

Chaque affrontement moyen-oriental vaudrait répétition générale avant l'explosion ultime. La fumeuse guerre de civilisation, à force de l'invoquer, on y croit. Et à force de la prévoir, on s'y fait, par une méthode Coué, intitulée en anglais «self fulfulling prophecy», pronostic qui se confirme lui-même. Le bombardement à longueur d'années des agglomérations israéliennes par les missiles du Parti de Dieu crédibilise les promesses annihilatrices du Parrain iranien. Toutefois, remarque avec ironie Clausewitz, ce n'est pas l'agresseur qui déclenche la guerre, mais celui qui décide de stopper l'agression. Donc, Israël est forcément coupable. Circonstance aggravante : coupable d'une fin du monde mondialement fantasmée. De la géopolitique surréaliste au délire, la pente est glissante.

(André Glucksmann, Philosophe, vient de publier Une rage d'enfant (Plon).)

LA MYOPIE VOLONTAIRE DES ELITES MUSULMANES
Irshad Manji
International Herald Tribune, 18 août 2006

Traduit par Albert Soued, www.chez.com/soued/conf.htm pour www.nuitdorient.com

NewHaven – Connecticut

La semaine dernière, les lumières de la communauté musulmane de Grande Bretagne, lords, membres du parlement, groupes de pression, ont publié une lettre ouverte au premier ministre Tony Blair, lui disant que la débâcle en Irak et au Liban profitait aux extrémistes en leur donnant des munitions qui menaçaient tout le monde. Dans une Amérique de plus en plus pacifiste, cette argumentation trouve un écho "les Etats-Unis brutalisent les Musulmans, qui à leur tour génèrent la terreur islamiste".

Mais les violents du Jihad ont rarement eu besoin des griefs contre la politique étrangère occidentale pour justifier leurs têtes brûlées. Quand ils ont essayé de faire exploser le World Trade Center en 1993 et quand ils ont attaqué le destroyer américain Cole en 2000, ils n'avaient pas encore le motif de la "débâcle d'Irak". Mais ce dernier assaut eut lieu après que l'intervention militaire menée par les Etats-Unis eut sauvé des milliers de Musulmans en Bosnie et au Kosovo.

Si les Islamistes se préoccupaient de faire changer la politique en Irak, ils n'auraient pas pris la peine d'enlever 2 journalistes français, probablement les plus anti-guerre, anti-Bush qui soient en Occident! Même une solidarité reconnue à l'égard des souffrances Irakiennes n'ont pas empêché l'exécution sommaire par les insurgés de Margaret Hassan, qui dirigeait une organisation humanitaire mondialement réputée.

En attendant, il y a au moins autant de Musulmans tués par d'autres Musulmans que par les forces étrangères. Au Soudan, les Musulmans noirs sont affamés, violés, asservis et massacrés par des milices arabes, avec le consentement du gouvernement central islamiste. Où est la fureur "officielle" musulmane contre ce génocide ? Est-ce que les vies musulmanes ne comptent seulement que losqu'elles sont emportées par des non-Musulmans? Sinon, j'ai une idée pour les représentants de l'Islam en Occident: allez sermonner les responsables occidentaux sur leur politique étrangère qui encouragerait le radicalisme, mais en même temps lancez un défi aux jeunes Musulmans éduqués et en colère, pour qu'ils soient responsables aussi de leurs actes.

Ceci veut dire qu'il faut leur rappeler qu'au Pakistan, les sunnis persécutent les shiites à tout moment, qu'en Israël les missiles lancés par le Hezbollah atteignent aussi bien les foyers musulmans que les foyers juifs, qu'en Egypte, la police des émeutes de Moubarak ne cesse de matraquer, de violer, de torturer et d'assassiner tout activiste qui met en avant la démocratie. Cela veut dire par-dessus tout qu'il faut leur dire que les guerres civiles sont devenues courantes dans le monde musulman.

Mais les responsables musulmans n'oseront jamais être aussi honnêtes; ils répéteront à l'infini les péchés pour lesquels ils fustigent les gouvernements Bush et Blair, changeant de logique à chaque fois et prétendant être intègres.

Suite aux attentats du 7/7 à Londres, Iqbal Sacranie, alors le chef de l'important Conseil Musulman de Grande Bretagne insista sur le fait que c'était la discrimination économique qui était à l'origine du radicalisme islamiste dans le pays. Quand on a découvert que certains des suspects appartenaient à la classe moyenne aisée, avaient diplôme, emploi et voiture, Sacranie a trouvé un nouveau coupable, la politique étrangère. En faisant cela, il prenait le train de la pensée dominante lancée alors par les élites musulmanes.

Les bonnes nouvelles sont que le croyant de la rue est capable d'auto-critique. Selon un sondage d'il y a deux mois, 65% des musulmans britanniques pensaient que leur communauté devait faire un effort plus grand d'intégration, et fait troublant, qu'en même temps 13% adulaient les terroristes du 7/7 et 16% leur étaient sympathiques.

N'empêche que 2/3 des interviewés cherchaient à appartenir plus complètement à la société britannique.

En Grande Bretagne ou aux Etats-Unis, ceux qui prétendent parler au nom des Musulmans ont une responsabilité vis-à-vis de leur majorité, qui ne cherche qu'à concilier l'Islam avec le pays d'accueil. Indépendamment le leur politique, il n'appartient pas à Tony Blair ou à G Bush de restaurer de meilleurs sentiments dans l'Islam. Ce devoir et sa gloire reviennent aux Musulmans.

(Irshad Manji, enseignante à l'Université de Yale, est l'auteur de "The Trouble with Islam Today: A Muslim's Call For Reform of Her Faith" ou "le problème avec l'Islam d'aujourd'hui, un appel d'une Musulmane pour la réforme de sa foi")

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Volume V, Numéro 248 • vendredi le 18 août 2006

L'étrange logique de la guerre du Liban
Daniel Pipes
New York Sun,15 août 2006

Adaptation française: Alain Jean-Mairet

En prenant de facto parti pour le Hezbollah dans sa guerre contre Israël, le personne de certaines organisations de presse parmi les plus prestigieuses du monde révèlent par mégarde une profonde transformation intervenant dans la logique de la guerre.

Quelques exemples de ces actions:

Reuters. Adnan Hajj, un photographe indépendant travaillant depuis plus de dix ans pour Reuters, falsifia ses prises de vue pour donner une image plus destructrice des attaques israéliennes sur le Liban et une image plus vulnérable des Libanais. Il retoucha des nuages de fumée résultant de l'explosion de manière à les rendre plus épais et plus noirs et fit poser une femme pleurant la perte de sa résidence détruite par les bombes sur trois sites différents. Reuters licencia Hajj et supprima de ses archives 920 de ses photographies. D'autres recherches effectuées par des bloggeurs révélèrent quatre types d'images frauduleuses diffusées par Reuters, toute exagérant l'agressivité israélienne. Les bloggeurs montrèrent même qu'une image de Reuters avait été mise en scène.

BBC. Les responsables de l'édition se mirent en quête de témoignages personnels diabolisant Israël avec cette demande postée sur leurs pages d'actualités: «Vivez-vous à Gaza? Avez-vous souffert des incidents qui se sont produits dans la région? Faites-nous part de vos expériences en remplissant le formulaire ci-dessous. Si vous souhaitez nous parler de vive voix, merci d'ajouter vos coordonnées.»

CNN. Une présentatrice du programme international, Rosemary Church, suggéra que les forces israéliennes pourraient abattre les roquettes du Hezbollah en vol mais renoncèrent sciemment à le faire lorsqu'elle demanda à un porte-parole israélien: «Pourquoi Israël n'abat pas ces roquettes en plein vol? Ils ont les moyens de le faire.»

Washington Post. De même, le journaliste spécialisé dans les affaires militaires Thomas Ricks annonça en diffusion télévisée nationale que des analystes militaires américains, dont il ne précisa pas l'identité, pensent que le gouvernement israélien «laisse intactes des réserves de roquettes du Hezbollah au Liban, car aussi longtemps qu'ils reçoivent des roquettes, leurs opérations au Liban conservent une sorte d'équivalence morale.» Puis d'expliquer que les souffrances de leurs compatriotes leur procurent «une justification morale».

Toutes ces activités médiatiques se fondent sur une perception selon laquelle les pertes subies et l'image de victimisation favorisent la position des protagonistes de la guerre. Les falsifications d'Adnan Hajj, par exemple, visaient à salir l'image d'Israël et ainsi à créer des dissensions internes, à saper la réputation internationale du pays et à générer des pressions sur le gouvernement l'incitant à cesser ses attaques au Liban.

Mais ce phénomène, avec les deux clans faisant étalage de leurs souffrances et de leurs pertes est opposé à l'usage historique voulant que l'on intimide son ennemi en se montrant féroce, implacable et victorieux. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, par exemple, le Ministère américain de l'information de guerre interdit la publication de films ou de photographies montrant des Américains morts durant les deux premières années des combats et n'infléchit cette politique que légèrement ensuite. Ceci alors que son Bureau cinématographique produisait des films tels que «Notre ennemi – le Japonais» montrant des dépouilles de Japonais et des scènes illustrant leurs privations.

Le fait de proclamer ses propres prouesses et de dénigrer celles de l'ennemi a été la norme au cours des millénaires, comme l'attestent les peintures murales égyptiennes, les vases grecs, la poésie arabe, le dessin chinois, les ballades anglaises et le théâtre russe. Pourquoi les combattants (et leurs alliés médiatiques) renversent-ils aujourd'hui cette pratique séculaire et universelle pour minimiser leurs propres réussites et mettre en exergue celles de l'ennemi?

À cause de la puissance sans précédent dont jouissent les États-Unis et leurs alliés. Comme l'historien Paul Kennedy l'expliquait en 2002, «en termes militaires, seul un acteur compte vraiment». En examinant l'histoire passée, il observe que «cette différence de puissance est absolument unique – rien n'a jamais existé de tel. Rien.» Et Israël, tant par lui-même, comme puissance régionale, qu'en tant que proche allié de Washington, jouit d'une prépondérance comparable vis-à-vis du Hezbollah.

Une telle puissance a pour corollaire que lorsque l'Occident affronte le non-Occident, l'issue de la bataille est connu d'avance. Dès lors, les combats revêtent plutôt l'aspect d'une opération policière que d'une campagne militaire traditionnelle. De même que les interventions des forces de police, les guerres modernes sont jugées en fonction de leur légalité, de la durée des hostilités, de la proportionnalité des forces engagées, de la sévérité des pertes et de l'étendue des dommages causés à l'économie et à l'environnement. Ce sont autant de questions discutables, et qui font effectivement l'objet de débats, à tel point que le centre de gravité clausewitzien s'est déplacé des champs de bataille vers les éditoriaux et les présentateurs de télévision. La perception de la guerre a autant d'importance que son déroulement concret.

Cette nouvelle réalité implique que dans des situations telles que celle des États-Unis en Irak ou d'Israël au Liban, les gouvernements doivent désormais considérer les relations publiques comme faisant partie intégrante de leur stratégie. Le Hezbollah s'est adapté à cette nouvelle donne, mais pas les gouvernements en question.

"La guerre passe aussi par nos médias"
Béatrice Zaradez
Courrier international, 8 août 2006

Par leurs choix des images qu'ils transmettent, les médias de la planète jouent un rôle important dans le conflit au Proche-Orient. Victimisation et manipulation sont à craindre si l'information prend le risque de jouer avec l'émotion. L'affaire d'une photographie truquée qui fait actuellement le tour du monde soulève un vrai débat.

Avec le conflit actuel au Liban, les images de corps inertes et sans vie, ensanglantés, dans des débris d'immeubles en ruine circulent quotidiennement dans la presse internationale. Elles illustrent la tragédie et les conséquences de la guerre, mais attisent parfois aussi le sentiment d'exclusion. C'est le cas notamment pour ceux que le Daily News nomme "les
oubliés du nouvel ordre international de l'information". Comment comprendre la crise humanitaire au Sud-Liban "en ressassant quotidiennement les images de l'action militaire destructrice d'Israël ?" s'interroge le quotidien sri-lankais.

Et, de fait, estime le quotidien conservateur espagnol ABC, "Israël est entrain de perdre la guerre dans les pages des journaux et sur les écrans de télévision du monde entier. Alors que tout un chacun le sait, plus personne ne se souvient des raisons qui ont mené à cette guerre et que ce fut le Hezbollah qui a tiré le premier et pourquoi. Chaque matin, la longue liste des pertes civiles libanaises et israéliennes nettoie la mémoire de l'opinion publique, qui ne voit pas plus loin que la colère provoquée par la frappe ennemie précédente, et ainsi de suite. Et l'armée la plus puissante est toujours présentée comme celle qui devrait faire preuve de mesure et de proportionnalité."

Ce qui amène les médias israéliens à évoquer un "lynchage médiatique", qu'ils considèrent comme une "inégalité morale". Pourtant, signale Gideon Rachman dans le Financial Times, "certains estiment qu'on accorde plus de bienveillance à un Etat démocratique qui combat un ennemi impitoyable qu'à la population libanaise, dont le nombre de victimes est vingt fois plus élevé que du côté israélien".

Pour le quotidien britannique, "les deux parties ont raison : les Arabes ont raison de dire que les morts israéliens comptent plus pour les médias occidentaux que les morts arabes, et les Israéliens ont également raison de se plaindre que le monde se focalise essentiellement et sans relâche sur les victimes de l'action militaire de Tsahal".

Le débat a notamment été relancé après la découverte faite par des bloggers de la modification d'une photographie prise après un raid aérien israélien sur Beyrouth[**]. Adnan Hajj, un photographe indépendant travaillant régulièrement avec l'agence britannique Reuters, aurait traité une de ses photos et assombri une colonne de fumée provoquée par une explosion "pour rendre l'image plus suggestive", indique le quotidien italien La
Repubblica.

Selon The Guardian, l'agence de presse Reuters a retiré de sa banque de données toutes les photos prises par ce photographe "après qu'il eut été prouvé que le photographe libanais avait modifié non pas une mais deux images sur les 43 qu'il avait transmises directement à la compagnie britannique depuis le début du conflit". Reuters a annoncé qu'elle se
passerait désormais des services d'Adnan Hajj, car "manipuler une photographie dans ce sens est inacceptable et contraire à tous les principes de l'agence. Cela nuit non seulement à notre réputation mais aussi à celle de tous nos photographes", affirme l'éditeur de l'agence Tom Szlukovenyi dans le quotidien britannique. Il est pourtant à noter que l'ensemble de la presse mondiale traite couramment des images avec des logiciels pour créer des effets spéciaux ou accentuer des effets. Mais, en toute déontologie, cela ne doit pas se faire dans des conditions aussi sujettes à polémique et à manipulation qu'une guerre.

Le quotidien suisse 20 Minutes évoque de son côté l'histoire d'un sauveteur libanais, "membre d'un groupe de propagande du Hezbollah" et "qui a été vu dans tous les lieux où se trouvent des enfants morts"[***]. L'homme en question a effectivement été photographié à différents endroits, vêtu de différentes manières et portant en revanche le même enfant mort dans ses bras. Le quotidien suisse publie d'ailleurs ces photos en indiquant pour
certaines l'heure et le lieu où elles ont été prises.

Et, dans le quotidien tchèque Lidove Noviny, Ondrej Neff considère que ces falsifications révèlent l'existence d'une "ligne de front invisible". "Les images truquées montrent que la guerre se déroule aussi sur le plan médiatique. Israël combat sur plusieurs fronts contre un ennemi qui veut l'anéantir et le rayer de la carte - et ce depuis le premier jour de son
existence. Un de ces fronts est médiatique. Ne nous faisons pas d'illusions: cette guerre passe aussi par nos médias."

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Volume V, Numéro 247 • vendredi le 11 août 2006

POLITIQUE-FICTION
Pierre Thibeault
Journal ici, du 20 au 26 juillet, 2006

Prenons deux pays au hasard. Mais vraiment au hasard. Deux pays qui partagent une frontière commune. Tiens, pourquoi pas le Nicaragua et le Honduras?

Oh, il pourrait s’agir de la Colombie et du Venezuela, du Maroc et de l’Algérie, de l’Espagne et du Portugal, de la Malaisie et de la Thaïlande, ou encore de la Croatie et de la Serbie.

Mais bon, pour faire simple, et puisqu’il s’agit, je le rappelle, de pure fiction, restons-en au Nicaragua et au Honduras.

Des élections législatives ont eu lieu au Nicaragua. Le parti arrivé en tête n’a pu cependant former le gouvernement seul, faute d’un nombre suffisant de députés. Pour éviter de se retrouver en situation minoritaire, ce parti propose à un autre, plus petit et particulièrement radical, une alliance de circonstances afin de disposer d’une majorité de sièges à l’assemblée législative. Ce petit parti accepte à certaines conditions, notamment la présence de membres de sa formation au Conseil des ministres. La demande est entérinée et le gouvernement ainsi formé amorce son œuvre.

Banal, me direz-vous? Certes. Sauf que de l’autre côté de la frontière, au Honduras, cette union de circonstance agace les autorités. C’est que, voyez-vous, le petit parti nicaraguayen a comme objectif clairement énoncé dans son programme, la destruction du Honduras. Soutenu militairement et financièrement par d’autres pays de la région qui souhaitent également la disparition du Honduras afin de s’approprier la terre, le petit parti a connu sa part de conflits avec le Honduras dans le passé. Qui plus est, ce petit parti contrôle à toutes fins utiles la zone nord du Nicaragua, zone qui longe la frontière avec le Honduras.

Mais bon, diplomates, et puisque le petit parti s’est tenu plutôt calme ces dernières années, les autorités honduriennes décident de ne pas trop se plaindre. Elles préviennent tout de même le grand parti nicaraguayen de surveiller les agissements de son nouvel allié. Les actions futures menées par les membres de ce petit parti engageront désormais l’État nicaraguayen, puisqu’on retrouve de ses membres au Conseil des ministres.

Quelques mois plus tard, le drame survient. Pour d’obscures raisons – échange d’armes, pure provocation, ordre venu d’ailleurs, qui sait? -, des « activistes » du petit parti nicaraguayen traversent illégalement la frontière du Honduras. Au retour, ils tentent de passer par un endroit peu fréquenté de la frontière entre les deux pays. Pas de chance, ils tombent sur une patrouille de militaires honduriens. S’ensuit une échauffourée. Cinq militaires honduriens tombent au combat et deux autres sont faits prisonniers par les « activistes » qui les ramènent au Nicaragua, en pleine ville de Managua, parmi les habitations civiles.

Réaction outrée de gouvernement hondurien qui réclame des excuses, le retour de ses deux soldats, le déploiement de la véritable armée nicaraguayenne à la frontière entre les deux pays et la démilitarisation des « activistes » du petit parti, comme l’exige d’ailleurs une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Non seulement le gouvernement nicaraguayen ne réagit pas, mais accepte de conserver au Conseil des ministres les deux membres du petit parti.

Pendant ce temps, les « activistes » du petit parti commencent à balancer des dizaines de roquettes sur les villes du Honduras. Dans nos médias, on parle de « roquettes artisanales » pour désigner les Katyushas, ces missiles qui peuvent pourtant transporter des dizaines de kilos d’explosifs à près de 120km de distance. Pourquoi les a-t-on appelées Katyushas, ces roquettes? Parce que c’est le surnom d’une jeune femme qui attend le retour de son amour parti se battre contre les nazis, et qui fut évoqué dans une chanson populaire pendant la Seconde Guerre mondiale. Symbole plutôt lourd.

Pour tirer leurs « roquettes artisanales », les « activistes » du petit parti s’installent aux abords des maisons et appartements de civils nicaraguayens, mettant en péril, ils le savent, la vie de ces civils.

À partir de cette prémisse, que ferait le Honduras? Que ferait n’importe quel autre pays?

On ne le saura jamais, bien sûr, puisque je vous rappelle que nous nageons ici en pleine fiction.

LA MILICE DU HEZBOLLAH REND ILLUSOIRE LA PAIX AU LIBAN-SUD
Jean-Paul Gagné
Journal Les Affaires, 10 août 2006

Quelque 15 000 Montréalais ont récemment manifesté pour un cessez-le-feu immédiat dans le conflit entre Israël et le Hezbollah. Cette manifestation se voulait pacifiste, mais elle a perdu de sa crédibilité à cause des pancartes haineuses contre Israël et des drapeaux du Hezbollah (montrant un AK-47) arborés par des dizaines de manifestants.

En même temps, on s'affairait, dans certaines capitales, à rédiger un projet de résolution pour le Conseil de sécurité des Nations Unies demandant l'arrêt des combats, le respect de la zone frontalière tampon occupée par 2 000 casques bleus des Nations Unies et la mise en place d'une force internationale devant assurer un cessez-le-feu permanent au Liban-Sud. Tout le monde applaudit avec raison cet effort diplomatique, mais bien des conditions restent à respecter et bien des obstacles à vaincre pour y instaurer une paix durable:

1. Le gouvernement du Liban, la grande victime de ce conflit, exige le retrait des forces israéliennes et se dit prêt à déployer 15 000 militaires au sud Liban, région qu'il a abandonnée au Hezbollah depuis six ans, malgré la résolution 1559 (de 2004) des Nations Unies exigeant le désarmement de cette milice chiite. N'est-il pas irréaliste de penser que le gouvernement libanais, qui compte deux ministres du Hezbollah, réussira à s'imposer au Liban-Sud et à désarmer cette milice, alors qu'il n'y est jamais parvenu dans le passé ?

2. Le Hezbollah ("parti de Dieu") est en réalité un État dans l'État. Il assure la sécurité dans le Liban-Sud, y gère des services publics et aide les gens dans le besoin, ce qui lui vaut l'estime d'une grande partie de la population. Ce mouvement, que contrôlent des combattants chiites, est soutenu par les deux pires ennemis d'Israël, la Syrie et l'Iran, qui l'ont armé (il disposait de 13 000 missiles de différentes capacités au début des hostilités et sa milice a été entraînée par des experts iraniens). L'intelligence, la résilience, la souplesse et l'ubiquité de cette milice (réseau de tunnels, caches d'armes, réseaux de renseignements et de communications, etc.) a surpris l'infanterie israélienne, qui est tombée dans plusieurs embuscades, malgré le raffinement de ses équipements. Les combattants du Hezbollah se sentent investis d'une mission divine, ils ne craignent pas la mort et il ne leur répugne pas de mettre en danger la population civile, qu'ils utilisent comme paravent. Leur chef, le sheik Hassan Nasrallah, est un stratège redoutable par sa détermination, son charisme et son cynisme. S'il avait à coeur le bien-être du peuple libanais, il aurait retourné à Israël les deux soldats qu'il a fait kidnapper en territoire israélien et le massacre actuel aurait été évité. Nasrallah soutient qu'il lancera des roquettes en Israël tant qu'il restera des soldats israéliens au Liban. Est-il réaliste de penser qu'il désarmera sa milice ?

3. De son côté, Israël a subi trop de pertes de vies humaines dans cette guerre pour rappeler ses 10 000 soldats du Liban avant que le Hezbollah ne soit désarmé. Israël, qui a subi pendant un an des attaques du Hezbollah avant d'entreprendre son éradication, aura besoin de l'assurance que sa récente offensive n'aura pas été inutile. Mais qui pourra la lui donner?

4. Un autre acteur de premier plan dans ce conflit, l'Iran, qui est dirigé par un chiite fondamentaliste, est le plus important bailleur de fonds et fournisseur d'armes du Hezbollah. Son président, Mahmoud Ahmadinejad, qui ne reconnaît pas l'Holocauste, répète que "la destruction d'Israël est la solution à la crise au Proche-Orient" et que les Juifs devraient être renvoyés en Europe. L'Iran, qui entend continuer son programme d'enrichissement de l'uranium malgré l'ultimatum que lui ont adressé les Nations Unies le 31 août, fera tout ce qui est en son pouvoir pour défendre le Hezbollah.

Les États-Unis sont coincés. Alliés d'Israël, ils lui reconnaissent le droit de se défendre, mais la destruction de nombreuses infrastructures au Liban et les dommages collatéraux infligés à sa population civile ont rendu difficile la défense de la cause israélienne. Le Hezbollah, qui contrôle l'information qui sort du Liban (les photos de blessés, de cadavres et d'immeubles démolis abondent, mais on ne voit ni caches d'armes, ni combattants du Hezbollah), a gagné la bataille de la propagande.

Chez nous, une forte majorité de Canadiens demande au gouvernement Harper la neutralité. Nous avons toujours reconnu le droit des peuples à exister, mais tant que des pays et des milices voudront la destruction d'Israël, la neutralité sera illusoire. Il est légitime de désirer un cessez-le-feu et une paix durable dans cette région, mais, pour le moment, les conditions pour y parvenir ne semblent pas réunies.

Liban : les causes profondes derrière le brouillard de la guerre
Irwin Cotler
Le Devoir, 9 août 2006

La notion que la vérité est la première victime de toute guerre trouve toute son expression dans le brouillard entourant la guerre entre Israël et le Hamas et le Hezbollah. C'est une vérité masquée par des clichés souvent répétés tels que «le cycle de la violence», «il importe peu de savoir comment cela a commencé» ou encore «les hostilités entre Israël et le Hezbollah ont commencé le...».

Si nous voulons prévenir d'autres tragédies dans ce conflit, sans parler de jeter les bases d'une solution, nous devons aller au-delà des manchettes quotidiennes qui voilent la vérité et des clichés qui la corrompent pour nous pencher sur la cause réelle du conflit Israël-Hezbollah-Hamas. Nous ne pouvons ni comprendre ni régler ce conflit en concentrant notre attention sur les hostilités et les manchettes des journaux et sans sonder les causes profondes.

Depuis qu'Israël s'est retiré du Liban

Le déclencheur direct des hostilités actuelles (tant avec le Hamas, à la frontière sud d'Israël, qu'avec le Hezbollah, à sa frontière nord), déjà oublié dans le brouillard de la guerre, n'a pas été seulement l'enlèvement de deux soldats (et le meurtre de plusieurs autres), mais aussi les attaques délibérées et non provoquées lancées par le Hamas et le Hezbollah contre des civils israéliens, à travers des frontières internationales, depuis qu'Israël s'est retiré du Liban en 2000 et de Gaza en 2005.

En fait, limiter ou attribuer le déclenchement du «cycle de la violence» au seul enlèvement de soldats israéliens le 12 juillet 2006 revient à assister à la projection d'un film commencé depuis une heure sans en connaître ni le début ni le contexte.

Par exemple, au lendemain du retrait d'Israël du Liban en 2000, des membres du Hezbollah ont enlevé trois Israéliens en se faisant passer pour des fonctionnaires de l'ONU. En 2002, un groupe du Hezbollah a franchi la frontière, s'est introduit dans un kibboutz, a tiré sur un autobus scolaire et a tué six personnes. Depuis qu'Israël s'est retiré de Gaza, il y a un an, plus de 1000 roquettes sont tombées sur des villes israéliennes telles que Sderot. En outre, plus de 1100 civils israéliens ont été tués dans les attentats terroristes commis depuis 2000.

Les menaces et les actes d'agression du Hamas et du Hezbollah se sont poursuivis sans relâche. Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, déclare : «Il n'y a pas d'autre solution aux conflits dans la région que la disparition d'Israël.» Il se moque de la modération d'Israël, qu'il qualifie de faible «toile d'araignée», qu'il se fait fort de provoquer constamment sans crainte d'une réaction.

La résolution 1559 du Conseil de sécurité de l'ONU, qui demandait le désarmement de toutes les milices étrangères en territoire libanais (le Hezbollah), n'a jamais été appliquée. En fait, si cette résolution internationale avait été respectée, il n'y aurait ni guerre, ni victimes civiles israéliennes ou libanaises. Voilà la vérité sans fard.

Antisémitisme génocidaire

Même si ces actes de guerre constituent clairement le déclencheur immédiat des hostilités actuelles, ils sont également les symptômes des causes profondes du conflit : le refus du Hamas et du Hezbollah, et de leurs commanditaires iraniens et syriens, de reconnaître la légitimité de la présence au Moyen-Orient de l'État d'Israël, quelles que soient ses frontières.

Ce rejet de toute paix avec Israël constitue certes une cause fondamentale, mais il y en a une plus pernicieuse et sinistre encore, dont on fait totalement abstraction dans le brouillard de la guerre : c'est l'appel public du Hamas et du Hezbollah, dans leurs manifestes et leurs déclarations, à la destruction d'Israël et à l'extermination des juifs (pas seulement en Israël, mais partout dans le monde), qui sont dépeints comme étant «intrinsèquement malveillants», «responsables de tous les maux de la terre» et des «profanateurs de l'islam».

Cet antisémitisme génocidaire (et je n'utilise pas ces mots à la légère : il n'y en a pas d'autres pour décrire ces appels, manifestes et déclarations), cette culture de la haine sont à la base de tout. Je reprends ici les paroles du professeur Fouad Ajami après le massacre terroriste, à Netanya en 2002, de civils israéliens attablés devant leur repas de la Pâque : «Le kamikaze responsable du massacre de Pâque n'est pas tombé du ciel. Il venait tout droit de la culture d'incitation qui règne partout et qui constitue une menace constante pour Israël, tout droit sortie du refus catégorique des Palestiniens et des arabes d'admettre l'existence de ce pays et de lui reconnaître une place parmi les nations. Le kamikaze faisait partie de la culture qui l'entourait de toutes parts, de la jubilation avec laquelle sont accueillis ces actes de terreur, du culte dont font l'objet les martyrs et leurs familles.»

De plus, l'Iran ne s'est pas seulement associé à ces appels génocidaires; il est devenu l'épicentre des appels lancés pour qu'Israël «soit effacé de la carte du monde». C'est dans l'Iran d'Ahmandinejad qu'on trouve cette convergence toxique des plaidoyers appelant au plus odieux des crimes, le génocide, dans l'une des formes les plus virulentes de la haine, l'antisémitisme; dans un Iran ayant proclamé son intention d'acquérir des armes nucléaires à cette fin. Et l'Iran n'est pas un simple spectateur dans ce conflit, mais l'acteur principal et le metteur en scène, puisqu'il s'occupe de la formation, du ravitaillement, de l'équipement, du financement, de la protection et de l'incitation du Hezbollah.

Mais cette «filière» iranienne des hostilités actuelles est souvent ignorée ou aseptisée. Le Hezbollah constitue non seulement un État terroriste au sein d'un État, menaçant tant l'indépendance et l'intégrité du Liban que la sécurité d'Israël, mais aussi le mandataire et le bras terroriste de Téhéran. Ce n'est pas une coïncidence que le secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale de l'Iran, Ali Larijani, ait rencontré les dirigeants de Hezbollah à Damas le 12 juillet, le jour même où le Hezbollah a déclenché ses attaques, le jour même où les pays occidentaux ont menacé l'Iran de sanctions économiques s'il refuse de limiter son programme nucléaire. Cela est d'autant plus tragique que des innocents meurent au Liban et en Israël en raison d'une guerre menée par personnes interposées et planifiée par l'Iran, dont la responsabilité criminelle est marginalisée.

Une solution possible

Il est important de déterminer les causes profondes pour comprendre, non seulement la base du conflit, mais aussi la base et le cadre d'une solution. En définitive, cette solution sera non pas militaire, mais diplomatique, politique et juridique, et devra être fondée sur les initiatives suivantes:

- La mise en place d'un cessez-le-feu global et durable et d'un cadre pour la cessation des hostilités. Pour qu'un tel cessez-le-feu puisse durer, on doit remédier au casus belli qui a donné lieu aux hostilités.

- La réaffirmation expresse du principe central de la résolution 242 du Conseil de sécurité de l'ONU, soit la reconnaissance du droit de tous les États, y compris Israël, de vivre en paix à l'intérieur de frontières sûres et reconnues, à l'abri de toute menace et de tout acte de violence. La violation de cette résolution fondamentale de l'ONU, sur laquelle se fonde la politique étrangère canadienne, constitue en effet le casus belli fondamental.

- La résolution 242 du Conseil de sécurité de l'ONU -- ainsi que celles qui ont suivi -- affirme également l'indépendance politique et l'intégrité territoriale du Liban. Cela impose au gouvernement libanais d'appliquer, avec une aide internationale, la résolution 1559 du Conseil de sécurité appelant au désarmement et à la dissolution au Liban des milices étrangères telles que le Hezbollah, qui menace aussi bien la sécurité d'Israël que la liberté et la souveraineté du Liban. Il faut mettre fin au statut d'État terroriste au sein de l'État libanais dont bénéficie le Hezbollah, et ne pas permettre qu'un cessez-le-feu récompense son agression.

- La mise en place d'une force internationale de protection et de stabilisation disposant des capacités, des moyens, de la direction et des règles d'engagement nécessaires au respect d'un cessez-le-feu et à l'application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité et accordant l'assistance au gouvernement et à l'armée du Liban afin qu'ils puissent étendre leur autorité à tout le territoire libanais.

Cette force internationale de protection et de stabilisation devrait également avoir la responsabilité première d'interdire que l'Iran et la Syrie assurent la livraison d'armes au Hezbollah, que ce soit par voie terrestre, maritime ou aérienne.

- L'ONU devrait également établir une force de surveillance, sur le modèle de la Commission spéciale des Nations Unies sur l'Irak, pour trouver et détruire les caches d'armes, les bunkers et les tunnels que le Hezbollah a souvent implantés dans des zones civiles, et pour empêcher l'établissement de nouvelles capacités de fabrication d'armes et de lancement de roquettes.

- Il faut également fermer la station de télévision al-Manar du Hezbollah et tous les autres organes connexes chargés de diffuser une culture de haine et d'incitation à la violence.

- Nous aurons aussi besoin d'un effort humanitaire massif pour la reconstruction du Liban et des zones touchées d'Israël, effort auquel le Canada peut apporter une importante contribution.

La mort de tout innocent, israélien, libanais ou palestinien, est une tragédie. Il est urgent d'agir en vue d'en arriver à un règlement équitable du conflit et de prévenir d'autres tragédies.

(Irwin Cotler est Député fédéral de Mont-Royal et professeur de droit (en congé) à l'université McGill)

A MILICE DU HEZBOLLAH REND ILLUSOIRE LA PAIX AU LIBAN-SUD
Jean-Paul Gagné
Journal Les Affaires, 10 août 2006

Quelque 15 000 Montréalais ont récemment manifesté pour un cessez-le-feu immédiat dans le conflit entre Israël et le Hezbollah. Cette manifestation se voulait pacifiste, mais elle a perdu de sa crédibilité à cause des pancartes haineuses contre Israël et des drapeaux du Hezbollah (montrant un AK-47) arborés par des dizaines de manifestants.

En même temps, on s'affairait, dans certaines capitales, à rédiger un projet de résolution pour le Conseil de sécurité des Nations Unies demandant l'arrêt des combats, le respect de la zone frontalière tampon occupée par 2 000 casques bleus des Nations Unies et la mise en place d'une force internationale devant assurer un cessez-le-feu permanent au Liban-Sud. Tout le monde applaudit avec raison cet effort diplomatique, mais bien des conditions restent à respecter et bien des obstacles à vaincre pour y instaurer une paix durable:

1. Le gouvernement du Liban, la grande victime de ce conflit, exige le retrait des forces israéliennes et se dit prêt à déployer 15 000 militaires au sud Liban, région qu'il a abandonnée au Hezbollah depuis six ans, malgré la résolution 1559 (de 2004) des Nations Unies exigeant le désarmement de cette milice chiite. N'est-il pas irréaliste de penser que le gouvernement libanais, qui compte deux ministres du Hezbollah, réussira à s'imposer au Liban-Sud et à désarmer cette milice, alors qu'il n'y est jamais parvenu dans le passé ?

2. Le Hezbollah ("parti de Dieu") est en réalité un État dans l'État. Il assure la sécurité dans le Liban-Sud, y gère des services publics et aide les gens dans le besoin, ce qui lui vaut l'estime d'une grande partie de la population. Ce mouvement, que contrôlent des combattants chiites, est soutenu par les deux pires ennemis d'Israël, la Syrie et l'Iran, qui l'ont armé (il disposait de 13 000 missiles de différentes capacités au début des hostilités et sa milice a été entraînée par des experts iraniens). L'intelligence, la résilience, la souplesse et l'ubiquité de cette milice (réseau de tunnels, caches d'armes, réseaux de renseignements et de communications, etc.) a surpris l'infanterie israélienne, qui est tombée dans plusieurs embuscades, malgré le raffinement de ses équipements. Les combattants du Hezbollah se sentent investis d'une mission divine, ils ne craignent pas la mort et il ne leur répugne pas de mettre en danger la population civile, qu'ils utilisent comme paravent. Leur chef, le sheik Hassan Nasrallah, est un stratège redoutable par sa détermination, son charisme et son cynisme. S'il avait à coeur le bien-être du peuple libanais, il aurait retourné à Israël les deux soldats qu'il a fait kidnapper en territoire israélien et le massacre actuel aurait été évité. Nasrallah soutient qu'il lancera des roquettes en Israël tant qu'il restera des soldats israéliens au Liban. Est-il réaliste de penser qu'il désarmera sa milice ?

3. De son côté, Israël a subi trop de pertes de vies humaines dans cette guerre pour rappeler ses 10 000 soldats du Liban avant que le Hezbollah ne soit désarmé. Israël, qui a subi pendant un an des attaques du Hezbollah avant d'entreprendre son éradication, aura besoin de l'assurance que sa récente offensive n'aura pas été inutile. Mais qui pourra la lui donner?

4. Un autre acteur de premier plan dans ce conflit, l'Iran, qui est dirigé par un chiite fondamentaliste, est le plus important bailleur de fonds et fournisseur d'armes du Hezbollah. Son président, Mahmoud Ahmadinejad, qui ne reconnaît pas l'Holocauste, répète que "la destruction d'Israël est la solution à la crise au Proche-Orient" et que les Juifs devraient être renvoyés en Europe. L'Iran, qui entend continuer son programme d'enrichissement de l'uranium malgré l'ultimatum que lui ont adressé les Nations Unies le 31 août, fera tout ce qui est en son pouvoir pour défendre le Hezbollah.

Les États-Unis sont coincés. Alliés d'Israël, ils lui reconnaissent le droit de se défendre, mais la destruction de nombreuses infrastructures au Liban et les dommages collatéraux infligés à sa population civile ont rendu difficile la défense de la cause israélienne. Le Hezbollah, qui contrôle l'information qui sort du Liban (les photos de blessés, de cadavres et d'immeubles démolis abondent, mais on ne voit ni caches d'armes, ni combattants du Hezbollah), a gagné la bataille de la propagande.

Chez nous, une forte majorité de Canadiens demande au gouvernement Harper la neutralité. Nous avons toujours reconnu le droit des peuples à exister, mais tant que des pays et des milices voudront la destruction d'Israël, la neutralité sera illusoire. Il est légitime de désirer un cessez-le-feu et une paix durable dans cette région, mais, pour le moment, les conditions pour y parvenir ne semblent pas réunies.

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Volume V, Numéro 246 • vendredi le 4 août 2006

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Une riposte «disproportionnée»? Mais par rapport à quoi?
Annette Paquot
LA PRESSE, le 22 juillet 2006

On a beaucoup critiqué la riposte d’Israël aux attaques du Hezbollah: de l’avis de nombreux commentateurs, elle serait «disproportionnée». Cette critique, reprise un peu partout est-elle justifiée? Pour répondre à cette question, il faut d’abord répondre à une autre question: «disproportionnée par rapport à quoi?»

La notion de proportionnalité est par essence subjective. Les adjectifs proportionnel et proportionné, comme les adjectifs grand ou cher au sens de «coûteux», font partie d’une classe de mots qu’on appelle en sémantique des évaluatifs non axiologiques: ce sont des mots qui n’expriment pas de jugement de valeur, mais dont l’usage dépend de l’idée que l’on se fait de la norme d’évaluation pour une catégorie d’objets donnée. Ainsi, un même bien paraîtra cher à l’un et bon marché à l’autre. Avant de qualifier de disproportionnée l’action en cours, il faut donc considérer les choses d’un double point de vue: celui de ceux qui subissent la riposte et celui de ceux qui en sont les auteurs.

Du point de vue subjectif des civils libanais et étrangers qui sont atteints par les opérations militaires d’Israël, il est bien évident que le prix à payer peut être jugé trop élevé et l’on peut comprendre qu’à leurs yeux, rien ne justifie les très pénibles souffrances qu’ils endurent. C’est probablement parce qu’elle épouse ce point de vue «humanitaire à sens unique» qu’une grande partie de l’opinion publique est si critique envers Israël, dont elle semble ignorer les souffrances, pourtant bien réelles et bien dures elles aussi.

Mais la prise en compte de ce point de vue ne suffit pas à justifier une condamnation d’Israël, car il faut aussi se placer de son point de vue à lui: c’est par rapport à l’objectif qu’elle poursuit qu’une mesure doit être proportionnée. L’objectif d’Israël inclut, certes, la récupération de ses deux soldats, mais il le dépasse de loin, car, comme le souligne Daniel Vermet dans Le Monde, «l'enjeu, c'est le destin d'Israël, dont les organisations extrémistes palestiniennes et le Hezbollah ont juré la perte». Ce chroniqueur rappelle que dans un article publié le 11 juillet par le Washington Post, Ismaël Haniyeh, Premier ministre palestinien, estime qu'il s'agit de résoudre «les questions essentielles de 1948 plutôt que les questions secondaires de 1967», autrement dit, ajoute-t-il, la question de l'existence même de l'Etat juif plutôt que ses limites. Les déclarations du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, patron véritable du Hezbollah, sont également on ne peut plus claires: il l’a dit et répété, il veut «rayer Israël de la carte». Indiscutablement, par rapport à l’objectif de sa survie et de la protection de ses citoyens, tous menacés par le Hezbollah, l’action d’Israël n’est pas du tout disproportionnée: elle est nécessaire et tous les États placés dans une situation semblable réagiraient de la même façon que lui.

Il faut comprendre aussi que l’objectif que poursuit Israël est plus large encore et que son action actuelle n’est qu’un épisode de la lutte planétaire que se livrent les démocraties occidentales et les diverses factions du terrorisme islamiste. En un sens, on peut dire qu’il s’agit, par Israël et Hezbollah interposés, d’un combat entre deux conceptions de ce que doit être la vie en société. Considérée de ce point de vue, l’action d’Israël prend une tout autre dimension, dont il nous faut tenir compte dans notre évaluation de l’opération en cours. Nous devons comprendre que tous, citoyens des pays engagés dans cette lutte globale, nous bénéficierons du succès de l’opération de l’État hébreu et que tous, nous pâtirons de son échec.

La sensibilité et la compassion ne suffisent pas à fonder une évaluation. Ramenée à cet objectif existentiel pour Israël, sa survie, et à cet autre, essentiel pour l’ensemble du monde occidental, la lutte contre le terrorisme, l’opération actuelle d’Israël n’est-elle pas non seulement proportionnée, mais aussi nécessaire et salutaire? La «réaction démesurée» dénoncée par certains est en fait une action à la mesure d’enjeux vitaux - pour Israël et pour chacun de nous.

(Annette Paquot, Professeur titulaire à l' Université Laval, est membre du Conseil Editorial de l'ICRJ)

Un Québec aux prises avec des relents d'antisémistisme
Jacques Brassard
Le Quotidien, le 2 août 2006

Comme ce fut le cas pour Kyoto, Stephen Harper doit affronter, dans le dossier du Proche-Orient, à peu près la même coalition incorporant l'univers médiatique, les intellectuels et stratèges de salon, les partis politiques, les pacifistes anti-américains et toute la nébuleuse de gauche. Sans oublier les communautés musulmanes de toutes origines. Il faut que le chef du gouvernement canadien ait la couenne dure et le corps raide pour résister à cette charge virulente et hargneuse.

Pourquoi une telle offensive? Ce n'est certainement pas parce que l'évacuation des Canadiens d'origine libanaise a connu quelques ratées. La vraie raison, c'est évidemment la position officielle du gouvernement conservateur. J'y reviendrai...

Je veux d'abord évoquer l'élément fondamental qui, à mon sens, explique cette opposition, c'est-à-dire l'idéologie de gauche, donc socialiste, pacifiste, anti-occidentale. Prenons, par exemple, les médias.

Des sondages, aux États-Unis, révèlent que plus de 80 % des journalistes votent à gauche. Des coups de sonde au Canada révéleraient sans aucun doute la même proportion. Conséquence : tous les dirigeants politiques classés à droite (à tort ou à raison) ne peuvent compter sur aucune bienveillance ni indulgence de la part des médias. Au contraire, il suffit de peu de choses pour qu'un homme politique de droite subissent les foudres de la confrérie médiatique.

Rappelons-nous comment Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont été mal traités (et maltraités) par la presse de leur pays.

En revanche, la clémence est de mise pour les leaders classés à gauche (à tort ou à raison). Pensons à Bill Clinton et à François Mitterrand. "Sauf exception rarissime, écrit Jean François Revel, on admet comme une réalité dans le milieu de la presse, en dépit de toutes les protestations du contraire, destinées au monde extérieur, que les préférences politiques des journalistes servent de critères à leur présentation de l'information."

Compréhension compatissante

Lisez les articles des journaux et regardez les reportages télévisuels en gardant en tête cette citation. Vous constaterez que ce qui ressort clairement, c'est, d'une part, le préjugé défavorable à Israël qui joue toujours le rôle du méchant et, d'autre part, une compréhension compatissante pour les populations touchées par ce qui est présentée comme une agression injustifiée.

Notez que cette information biaisée et déformée n'est possible que si on gomme le passé et si on omet, délibérément, de se référer aux objectifs poursuivis. C'est ainsi qu'on ne juge pas utile de faire un reportage approfondi sur le Hezbollah, sa branche armée fanatisée, son objectif proclamé d'anéantir Israël, son antisémitisme véhément, son utilisation des civils comme boucliers humains et sa sanglante feuille de route faite d'attentats suicides, de prises d'otages, de détournements d'avions et de tirs de roquettes à l'aveugle. Pas un seul reportage sur le véritable agresseur dans cette guerre. C'est ainsi, également, qu'on présente Israël comme foncièrement inapte à faire la paix, oubliant avec mauvaise foi que l'État hébreu a déjà conclu des traités de paix (et qu'il les respecte) avec deux États arabes, l'Égypte (en lui rendant le Sinaï) et la Jordanie.

Dans un tel contexte, on comprend pourquoi Stephen Harper est symboliquement lapidé par cette coalition socialo-pacifiste. Il désigne nommément l'agresseur, le Hezbollah, ce qui est un grave délit pour ce "Front anti-sioniste". Il pousse l'irrévérence jusqu'à reconnaître le droit d'Israël de se défendre. Un comble, le malotru ose qualifier de "mesurée" la riposte israélienne! Là, vraiment, il dépasse les bornes de la décence pour tous ces apôtres de la position dite équilibrée, qui savent pourtant très bien qui si Israël ne faisait pas preuve de retenue, Beyrouth n'existerait tout simplement plus et que le Sud-Liban au complet serait en cendres.

Le Québec tout entier est fortement imprégné par cette hostilité envers Israël, perçu comme le seul empêcheur de faire la paix. Les sondages le révèlent. Il m'arrive de me demander si, dans les recoins de l'inconscient collectif des Québécois, il n'y a pas des pulsions d'antisémitisme qui, à l'occasion de crises, prennent le visage de l'antisionisme qui consiste dans la détestation de l'État d'Israël. Cela est jugé plus présentable, mais il n'en demeure pas moins que l'antisionisme est l'avatar moderne de l'antisémitisme en Occident. En Orient, l'antisémitisme ne se déguise pas, il y règne à l'état pur.

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Conseil editorial
Prof. Frederick Krantz, Editeur (Concordia Univ.)
Prof. Julien Bauer (Univ. du Québec à Montréal)
Ori Bauer (Chercheur Associé, ICRJ)
Baruch Cohen (Directeur de recherches, ICRJ)
Jacqueline Douek (Assistante Directrice, ICRJ)
Jean-Claude Léon (Communauté Sépharade du Québec)
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Prof. Annette Paquot (Univ. Laval)
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