Communiqué Isranet
juillet 2007
Un service de l’I.C.R.J.
l’Institut
canadien de recherches sur le Judaïsme
Prof. Frederick
Krantz, Directeur
Volume VI, Numéro
296 • vendredi le 27 juillet 2007
La danse de la défaite
Sébastien Castellion
Metula News Agency, 26 juillet 2007
Quant aux Américains –
eh bien, les Américains, Président Bush en tête,
ne veulent tout simplement pas d’une plus grande guerre
Comme l’a montré
dans son dernier ouvrage le penseur américain d’origine
libanaise Walid Phares (The War of Ideas, Palgrave McMillan, 2007),
le monde ne se trouve pas au milieu d’une « guerre des civilisations
», mais d’une longue guerre entre deux systèmes de
valeurs, qui se croient tous deux universels et veulent se répandre
à travers toutes les civilisations. D’un côté,
les droits de l’homme et la liberté : la démocratie,
l’Etat de droit, le caractère sacré de la vie humaine,
la liberté des opinions et de leur expression, l’égalité
des sexes. De l’autre côté, le djihad : un soulèvement
armé qui veut imposer à la planète la domination
des musulmans sur les infidèles, la charia contre les lois démocratiques,
le mépris de la vie humaine face à la loi divine, l’interdiction
de se convertir hors de l’Islam, le muselage des voix critiques
et la suprématie des mâles.
Comme toutes les guerres entre
des valeurs d’ambition universelle, cette longue guerre ne pourra
se terminer que par une défaite. Cette défaite sera peut-être
militaire, comme celle des totalitarismes fasciste, nazi et militariste
japonais en 1945. Elle peut aussi résulter d’un effondrement
interne, comme ce fut le cas, en 1989, pour le messianisme communiste
de l’URSS. Mais une chose est sûre : la période trouble
que nous traversons dans l’histoire du monde ne se terminera que
le jour où soit les djihadistes, soit les partisans des droits
de l’homme cesseront de croire à la valeur universelle
de leurs principes et à la nécessité de les faire
triompher.
L’Occident a tendance à
croire naïvement que « la liberté triomphera toujours
». L’expansion progressive de la démocratie, les
défaites encore récentes du nazisme et du communisme renforcent
l’opinion que les droits de l’homme ont l’avenir pour
eux. Mais il n’y a rien de certain à ce que l’idéologie
des droits de l’homme doive l’emporter.
Après tout, la plus grande
partie de l’humanité, pendant la très grande majorité
de l’histoire humaine, s’est fort bien passée de
ces idées de liberté et de droits, nées en Europe
et en Amérique, il y a moins de trois cents ans et qui ne se
sont exportées hors d’Occident, dans un nombre limité
d’autres civilisations (Inde, Turquie, Japon par exemple), que
depuis moins de cent ans, avec des succès divers.
Très récemment,
certains développements ont été interprétés
comme des signes que l’influence du djihadisme dans les civilisations
musulmanes a cessé de croître et pourrait reculer. L’activité
constante du mouvement démocratique en Iran, malgré le
régime de terreur imposé par les mollahs ; la décision
récente de l’armée pakistanaise de partir à
l’assaut des réduits d’al Qaida au Nord-Ouest du
pays ; le massacre bienvenu du Fatah el Islam par l’armée
libanaise ; les discussions en vue d’une paix entre Israël
et les Palestiniens, fondée sur l’écrasement du
Hamas, mentionnée récemment par Jean Tsadik dans ces colonnes
: autant de bonnes nouvelles en effet.
Mais aucun de ces développements
ne constitue une défaite pour le djihad – c’est-à-dire
une remise en question de l’ambition de victoire mondiale qui
anime ses combattants. Il ne s’agit tout au plus que de revers
tactiques, contre lesquels les djihadistes préparent déjà
leur riposte. Le grand combat pour le contrôle du Liban se déroulera
sans doute dans les prochains mois ou les prochaines semaines, et une
victoire de la République Islamique d’Iran, derrière
le faux-nez de l’alliance Hezbollah-Aoun, est fort possible. L’Iran
poursuit, au milieu des bâillements de la communauté internationale,
un programme nucléaire qui lui permettra de passer de la situation
actuelle – une guerre mondiale de faible intensité –
à une guerre ouverte, sans risquer d’être attaqué.
Même le rapprochement entre Israël et l’OLP reste à
la merci d’un gros attentat en provenance de Cisjordanie, qui
obligerait Abbas à se distancer d’Israël pour ne pas
avoir l’air d’un traître face aux « héros
» judéicides.
Alors que les djihadistes, momentanément
affaiblis sur certains fronts mais non vaincus, préparent les
grands combats de demain, les forces de la liberté semblent avoir
perdu toute ambition.
Le Président Bush et ses
alliés avaient voulu faire de l’invasion de l’Irak
l’occasion de faire progresser les idéaux de la liberté
et des droits de l’homme ; le remplacement du régime génocidaire
de Saddam par un régime démocratique et modéré
était donc l’un des principaux buts de l’invasion.
Mais alors que Bush espérait que la démocratisation de
l’Irak servirait d’exemple aux pays voisins et lancerait
un processus de liberté dans toute la région, c’est
exactement l’inverse qui s’est produit.
Les djihadistes de toute la région,
comprenant la menace qu’un Irak démocratique représente
pour leur vision du monde, sont résolus à faire échouer
l’entreprise. Dans une lettre à Abu Musab el Zarkawi du
9 juillet 2005, Ayman el-Zawahiri, le « numéro 2 »
et porte-parole prolifique d’al Qaida, avait clairement exprimé
cette stratégie : d’abord défaire la démocratie
irakienne et établir un califat djihadiste en Irak, puis faire
de ce nouvel Etat la base arrière de la conquête du monde
musulman, puis de la planète entière pour l’Islam
radical. Cette vision a inspiré des milliers de djihadistes à
venir combattre en Irak, où ils connaissent ensuite, Dieu merci,
une importante attrition.
A elles seules, ces bandes fanatiques
et mal armées – ayant, qui plus est, du mal à se
cacher au milieu d’une population irakienne qui les identifie
aisément à leurs accents – n’auraient pas
grande chance de succès militaire. Mais elles bénéficient
du soutien constant de deux voisins autocratiques du pays : l’Iran
djihadiste et son client syrien. Ces deux pays offrent en abondance
aux djihadistes des armes, de l’argent, ainsi que des voies toujours
ouvertes pour l’infiltration de l’Irak. Grâce à
ce soutien extérieur, les djihadistes tués en Irak sont
renouvelés en permanence, décourageant Irakiens et Américains,
en leur donnant le sentiment d’une guerre sans fin.
Il y aurait, bien sûr, une
réponse logique à cette situation. Si l’on voulait
vraiment assurer la victoire de la démocratie en Irak, Irakiens
et Américains devraient porter la guerre chez les deux voisins
qui consacrent tous leurs efforts à déstabiliser le pays
du Tigre et de l’Euphrate. Mais les Irakiens n’ont pas les
forces pour cela. Quant aux Américains – eh bien, les Américains,
Président Bush en tête, ne veulent tout simplement pas
d’une plus grande guerre. Dans la situation actuelle, l’armée
américaine est en guerre, mais la population civile vit dans
la paix et la prospérité, protégée par l’action
des forces de sécurité de l’Occident et par le faible
niveau actuel d’armement des djihadistes. Une guerre avec l’Iran
et son annexe syrienne, au contraire, exigerait une plus grande mobilisation
de l’économie et de l’attention du peuple.
Bush, que la presse hostile (pardon
pour ce pléonasme) aime pourtant décrire comme un va-t-en-guerre,
n’a pas la moindre intention de prendre ce risque politique. Comme
les hommes politiques français des années 1930, qui voyaient
monter la puissance militaire de l’Allemagne mais n’attaquèrent
pas pour ne pas déplaire à une opinion pacifiste, les
hommes politiques américains voient monter la puissance militaire
de l’Iran et regardent ailleurs, en espérant que la menace
disparaîtra. L’Iran, bien sûr, a d’autres projets
– des projets qui incluent, comme son président l’a
dit à plusieurs reprises, un « monde sans Etats-Unis »
; on ne saurait pas être plus clair.
Comme toutes les puissances coincées
entre une population pacifiste et un ennemi déterminé,
les Etats-Unis voient inévitablement monter en leur sein la tentation
de déclarer la défaite – de montrer à l’ennemi
que les forces de la liberté renoncent à faire triompher
leurs valeurs en Irak. Depuis des mois, derrière les murs des
deux chambres du parlement des Etats-Unis – Chambre des Représentants
et Sénat – la majorité Démocrate se livre
à une étrange danse dans ce but.
Depuis qu’ils ont pris le
contrôle du parlement des Etats-Unis en janvier dernier, les Démocrates
– comme il est normal en démocratie – consacrent
l’essentiel de leur énergie à préparer la
prochaine élection : celle qui, à l’automne 2008,
leur permettra peut-être de récupérer la Maison
Blanche et de consolider leur pouvoir parlementaire. Le facteur principal
qui, dans leurs calculs politiques, devrait les aider à parvenir
au pouvoir serait de montrer que la politique centrale du Président
Bush – la guerre en Irak – a été une erreur
colossale. Cela prouverait que les Américains ne peuvent plus
faire confiance au parti du Président, et assurerait l’alternance
dont les démocrates rêvent depuis sept ans. Une majorité
de leurs élus avait, bien sûr, voté en faveur de
cette guerre, y compris Hillary Clinton, la candidate la mieux placée
pour emporter la Maison Blanche. Mais la politique ne s’embarrasse
pas de souvenirs.
Cette guerre, d’abord populaire,
est devenue impopulaire avec le temps [1] sous l’effet de la multiplication
des mauvaises nouvelles : combats sans fin, méfiance persistante
entre Irakiens, victimes militaires américaines. La conquête
du pouvoir des Démocrates exige donc que les mauvaises nouvelles
s’accumulent.
Or, il ne pourrait pas y avoir
de plus mauvaise nouvelle qu’une défaite claire et nette
des Etats-Unis. Si cette défaite ne vient pas d’elle-même
assez tôt, les Démocrates sont donc déterminés
à la provoquer.
Une fois ce but fixé, les
Démocrates seraient cependant confrontés à trois
difficultés.
En premier lieu, le moyen le plus
simple de provoquer la défaite – utiliser le pouvoir parlementaire
pour arrêter de financer la guerre – montrerait trop clairement
l’ambition politique des Démocrates et se retournerait
presque certainement contre eux. Les Démocrates cherchent donc
à parvenir au même résultat – l’impossibilité
de combattre efficacement – par des moyens détournés.
Dans des projets de lois à
répétition, les Démocrates ont tenté d’imposer
à l’Armée des conditions impossibles à tenir,
ce, dans le but de lui faire perdre la guerre sans en prendre pour autant
la responsabilité politique. Au cours d’une première
vague législative, en février dernier, la stratégie
était de conditionner le maintien des troupes à une prolongation
des séjours des soldats au pays entre deux déploiements,
ainsi qu’à une amélioration de leur équipement.
Depuis lors, les Démocrates ont tenté de conditionner
le vote des fonds à une date de retrait qui, une fois connue
de l’ennemi, rendrait toute opération militaire inutile
dans l’intervalle – il suffirait, en effet, aux groupes
terroristes de s’organiser discrètement pour une offensive
majeure au lendemain du retrait. L’objectif est cependant toujours
le même : faire perdre la guerre à l’armée
américaine, mais par des voies trop détournées
pour que le parti Démocrate ait à prendre la responsabilité
de la défaite.
Ces tentatives ont toujours échoué,
soit parce que les Démocrates ne sont pas parvenus à faire
voter leurs projets de capitulation (ils ont une courte majorité
dans les deux chambres, mais il faut souvent l’accord de 60 sénateurs
pour passer au vote d’une loi non budgétaire), soit parce
que des lois votées ont subi le veto du Président. Les
Démocrates ne parviendront donc à leurs fins que s’ils
arrivent à convaincre un nombre suffisant de Républicains
de rejoindre le camp de la défaite. Ils en sont loin aujourd’hui,
et une telle évolution ne deviendrait possible que si la situation
militaire se dégradait gravement.
Sida,
science et droit libyen
Jean-Yves Nau
Le Monde, 25 juillet 2007
Le
départ de Libye, mardi 24 juillet au matin, des cinq infirmières
bulgares et d'un médecin d'origine palestinienne est une bonne
nouvelle. Avant que leur peine soit commuée, le 17 juillet, en
condamnation à perpétuité, ils ont tous été
condamnés à mort par la justice libyenne pour des raisons
déjà oubliées. Le marchandage diplomatique autour
de leur sort a donné ensuite lieu à un bien triste spectacle.
Il est vrai qu'en plus de huit années de détention dans
les geôles libyennes, on a quelque peu perdu le fil de l'inconstante
action diplomatique menée par les puissances occidentales vis-à-vis
du régime en place à Tripoli.
Au-delà de la complexité
des paramètres politiques et financiers de cette affaire, c'est
dire l'importance qu'il peut aujourd'hui y avoir à rappeler une
donnée essentielle : la sentence capitale prononcée contre
ces soignants venus à la fin des années 1990 travailler
à l'hôpital pédiatrique de Benghazi, accusés
depuis près d'une décennie d'avoir volontairement transmis
le virus du sida à 426 enfants, est une insulte faite à
la vérité scientifique. C'est aussi, de ce fait, une erreur,
pour ne pas dire une faute, judiciaire.
Les multiples enjeux de ce dossier,
ses secrètes enchères tout comme son prochain et incertain
épilogue ont eu une conséquence majeure à laquelle
les différentes parties prenantes n'étaient sans doute
nullement hostiles : on a ainsi minimisé, sinon oublié,
la très grande originalité de cette affaire campant aux
frontières de la science virologique et d'une forme d'obscurantisme
contemporain. C'est que, loin d'être circonscrit aux geôles,
aux labyrinthes et aux prétoires libyens, le dossier dit des
"infirmières bulgares" avait, très tôt,
donné lieu à une expertise indépendante ; une expertise
menée qui plus est à la demande même d'un pouvoir
libyen (ou plus précisément d'une fraction de celui-ci)
souhaitant que la vérité scientifique puisse éclairer
démocratiquement l'action de la justice.
Peu de temps après le premier
acte d'accusation, la Fondation Kadhafi, dirigée par l'un des
fils du chef de l'Etat libyen, demanda ainsi officiellement aux professeurs
Luc Montagnier (Institut Pasteur de Paris) et Vittorio Colizzi (université
de Rome) de bien vouloir rechercher les causes de cette dramatique contamination
virale. Rapidement, les diverses recherches que purent mener, en Libye
et dans leur laboratoire, ces deux spécialistes de réputation
internationale les conduisirent à réfuter, faute de pouvoir
examiner les preuves annoncées, la thèse d'une utilisation
du virus du sida à des fins criminelles.
Trois ans auparavant, le tribunal
de Benghazi avait condamné une nouvelle fois à mort les
cinq infirmières bulgares et le médecin palestinien. Dans
un courrier daté du 1er juillet 2004, le professeur Montagnier
s'adressait directement, et non sans courage, au leader libyen. "J'ai
été commis comme expert par la fondation qui porte votre
nom et dirigée par votre fils, M. Saif El Islam El Gaddafi, pour
rechercher les causes de cette dramatique affaire, rappelait-il alors.
Avec mon collègue, Vittorio Colizzi, de l'université de
Rome, nous avons fait une analyse aussi détaillée que
possible qui concluait plutôt à une série d'infections
accidentelles par une souche de virus très particulière,
très infectieuse. (...) Il y a, en tout cas, un doute sérieux
sur la responsabilité du personnel condamné. C'est pourquoi,
en tant que codécouvreur du virus du sida et au nom d'une expérience
de plus de vingt années sur ce virus, je me permets de vous demander
la grâce de ces condamnés, au bénéfice du
doute. Je pense que votre décision dans ce sens ne pourrait que
grandir la bonne image de la Libye dans le monde."
Le codécouvreur, en 1983,
d'un virus devenu un agent pathogène responsable d'une pandémie
dont on peine désormais à saisir l'ampleur et les enjeux
exposait alors au président libyen une série d'arguments
de virologie et de biologie moléculaire démontant la thèse
défendue par la justice libyenne quant à une utilisation
délibérée du virus à des fins criminelles.
"Le plus probable est que cette dramatique contamination en chaîne
soit partie d'un enfant africain infecté par sa mère à
la naissance, hébergé à l'hôpital en 1997
ou avant, expliquait-il alors. Cette souche a ensuite été
diffusée accidentellement à d'autres enfants de l'hôpital
par suite de mauvaises pratiques de stérilisation. Lorsque les
médecins de l'hôpital se sont aperçus de la présence
du virus du sida, ils ont rectifié ces pratiques, et les transmissions
ont apparemment cessé."
En d'autres termes, le dossier
d'accusation libyen pouvait être mis en pièces par une
science virologique moléculaire de plus en plus performante pour
dire les vérités quant aux pratiques antérieures.
Différents arguments scientifiques indiscutables sont ensuite
venus conforter ces conclusions et la preuve de l'innocence des accusés.
"MEILLEURE PRISE EN CHARGE
POSSIBLE"
Toujours en 2004, le professeur
Robert Gallo, second codécouvreur du virus du sida, reprenait
cet argumentaire. Il était alors rejoint par une vingtaine de
spécialistes de virologie et de pédiatrie, américains
et européens. Dans une lettre ouverte adressée au colonel
Kadhafi, ces experts "invitaient les autorités libyennes
à classer l'affaire, à libérer les travailleurs
qui avaient été invités dans leur pays pour aider
à traiter les malades et à les renvoyer dans leur pays
d'origine". "Nous vous demandons, ajoutaient-ils, de vous
assurer que ces professionnels soient protégés, reçoivent
l'assistance médicale dont ils pourraient avoir besoin et qu'ils
ne soient plus soumis à des abus ou maltraités lors de
leur détention." Toujours fondée sur des arguments
scientifiques, la supplique internationale des milieux médicaux
et scientifiques fut par la suite reprise et amplifiée, notamment
par Nature et par d'autres revues d'audience planétaire. Sans
succès. Ce qui démontre s'il en était besoin le
faible poids que peut avoir un argumentaire scientifique sur le cours
de certaines instructions judiciaires dès lors que d'autres considérants,
terroristes ou pétroliers, sont en jeu.
Et maintenant ? Pour le professeur
Montagnier, une fois connu le dénouement diplomatique de cette
affaire une autre priorité devra rapidement s'imposer. "Après
la désignation des boucs émissaires, il nous faudra parvenir
à organiser la meilleure prise en charge médicale possible
des enfants libyens contaminés", souligne-t-il. Ces enfants
ont ces dernières années été plus ou moins
suivis avec l'aide de différents pays européens. Un quart
de siècle après sa découverte du virus, le professeur
Montagnier estime que les derniers acquis dans ce domaine permettent
d'espérer que le sida puisse bientôt ne plus être
être une maladie nécessitant un traitement à vie.
Après le ballet diplomatique, les enfants libyens ne devront
pas être oubliés.
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Volume VI,
Numéro 295 • vendredi le 20 juillet 2007
La tentative iranienne
d'exercer une hégémonie régionale au Moyen-Orient
Marc Attali
Le Devoir, 20 juillet 2007
Quel est le point commun entre
les nombreuses turbulences que traverse le Moyen-Orient actuellement,
qu'il s'agisse de la prise de contrôle de la bande de Gaza par
le Hamas, de la lutte pour le pouvoir du Hezbollah au Liban, de l'agitation
qui secoue l'Irak ou de l'acquisition prochaine de l'arme nucléaire
par une dictature radicale? La réponse est l'Iran.
Toutes ces menaces apparemment
locales sont en effet liées à la tentative de Téhéran
d'exercer une hégémonie régionale. La stratégie
iranienne, maintes fois proclamée depuis l'instauration de la
république islamique en 1979, commence à porter ses fruits.
Elle consiste à répandre la révolution islamique
dans tout le Moyen-Orient et également dans le reste du monde
musulman.
Tous les dirigeants iraniens n'ont
eu de cesse d'appuyer cet objectif, mais ils l'ont fait jusque-là
avec la prudence qu'imposait le souvenir laissé par la longue
guerre contre l'Irak dans les années 1980 et la crainte d'une
opposition du monde occidental. Mais les circonstances géopolitiques
actuelles ont accru la confiance du président iranien Mahmoud
Ahmadinejad, qui a adopté la ligne dure; ce qui l'a autorisé
à d'autres comportements, à la fois imprudents et violents.
Ainsi, l'Iran tente-t-il d'étendre
son influence par trois moyens: la propagande, l'aide à des organisations
terroristes et l'affirmation de sa puissance. L'Iran soutient des organisations
islamistes afghanes, irakiennes, libanaises, palestiniennes et autres.
Ses principaux clients sont le Hezbollah au Liban et le Hamas dans les
territoires palestiniens.
Si ces organisations ne sont pas
-- totalement -- contrôlées par l'Iran et si leurs actions
ne sont pas -- toutes -- ordonnées par lui, il est sûr
que ce pays les finance, leur fournit des armes et des entraînements,
façonne leur idéologie et les incite à la violence
et au terrorisme. Sans son soutien, le pouvoir de ces organisations
serait beaucoup plus restreint.
Plusieurs événements
ont montré que l'Iran exhortait ces organisations à une
plus grande agressivité dans des attaques terroristes et autres.
Au Liban, par exemple, le Hezbollah
islamique d'obédience chiite a adopté la ligne de pensée
de l'Iran. Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, est aussi le représentant
officiel, au Liban, du «guide spirituel» iranien (le personnage
le plus puissant d'Iran).
L'agression du Hezbollah contre
Israël en 2006 a provoqué un affrontement majeur. Sans l'appui
logistique et idéologique de l'Iran, jamais le Hezbollah n'aurait
osé cette confrontation voulue par Téhéran. C'est
ce qu'a déclaré le secrétaire général
adjoint du Hezbollah, le cheikh Naïm Qassam, sur les ondes du réseau
al-Kawthar. Il a dit que son mouvement se basait sur les décisions
du guide spirituel, chef suprême de l'Iran, pour tout ce qui concernait
ses actions et le djihad. Et il a ajouté: «Pour tous les
autres détails des opérations, nous demandons des clarifications
quant à ce qui est permis et ce qui est défendu dans un
djihad et nous recevons des directives que nous suivons.»
Depuis la fin de la guerre de
l'été 2006, le Hezbollah essaie de prendre le contrôle
du Liban. À plusieurs reprises, l'Iran a été surprise
en train de fournir clandestinement des armes au Hezbollah via la Syrie.
Les Gardiens iraniens de la révolution présents au Liban
agissent à titre de conseillers militaires du Hezbollah. Par
ailleurs, les opposants libanais à l'axe irano-syrien ont été
systématiquement assassinés. Il va de soi que l'Iran cherche
à faire du Liban un État satellite.
Les mêmes stratégies
sont employées avec les Palestiniens. L'organisation terroriste
du Hamas et même le Djihad islamique palestinien, l'un des groupes
les plus extrémistes, adoptent les directives de l'Iran. Téhéran
les incite publiquement à mener des attaques terroristes.
Le mois de juin dernier a marqué
un tournant dans l'histoire des Palestiniens. Le Hamas s'est emparé
de la bande de Gaza, il a expulsé ses rivaux du Fatah, il a exécuté
de nombreuses personnes pour leurs opinions politiques ou leurs activités
et il a clairement affirmé son intention de transformer la bande
de Gaza en un État islamique sur le modèle de l'Iran.
À la suite de cet événement,
nombreux sont ceux qui, au sein de la population palestinienne et du
monde arabe, ont exprimé publiquement leur crainte et leur colère
que le Hamas réalise les efforts iraniens de contrôle de
leur terre et de leur cause. Le 20 juin dernier, Yasser Abed Rabbo,
un membre éminent du conseil exécutif du Fatah (un proche
de Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne),
déclarait: «L'Iran a aidé le Hamas à mener
son coup d'État militaire contre le leadership palestinien légitime
et à prendre le contrôle de la bande de Gaza.»
Dans la même veine, le ministre
des Affaires étrangères égyptien, Aboul Gheit,
affirmait dans un discours que l'appui iranien aux activités
du Hamas à Gaza représentait une menace pour la sécurité
nationale de l'Égypte.
Deux grands journalistes du monde
arabe se sont aussi prononcés sur cette question. Pour Ahmad
al-Jarallah, rédacteur en chef du journal koweïtien Al-Siyassa,
«grâce à la prise de pouvoir du Hamas à Gaza,
l'axe irano-syrien a réussi à saboter la paix entre Israël
et les Palestiniens», devenant par le fait même l'ultime
arbitre de la politique régionale. Et pour Tariq al-Humayd, rédacteur
en chef du quotidien arabe Asharq Alawsat, «de toute évidence,
les fonds proviennent de l'Iran. Aujourd'hui, personne ne contrôle
le Hamas... si ce n'est l'Iran, son pourvoyeur économique, et
la Syrie».
Avec l'arsenal nucléaire
iranien qui pointe à l'horizon, il est à craindre que
tout ceci ne soit que le début d'une politique dévastatrice.
Si Téhéran acquiert la pire des armes de destruction massive,
il ralliera les organisations les plus radicales pour attaquer l'Occident,
les pays arabes modérés et Israël. Protégés
par le parapluie nucléaire, l'Iran et ses alliés auront
le champ libre pour attaquer les intérêts occidentaux sans
risquer de représailles. Finalement, l'Iran sera capable de bloquer
toute tentative de paix et aura les coudées franches pour que
la région sombre dans un bain de sang qui risque de durer longtemps.
C'est la raison pour laquelle
les événements en Irak, au Liban et dans les territoires
palestiniens ne doivent pas affaiblir, mais au contraire renforcer la
détermination de l'Occident à maîtriser l'Iran et,
en particulier, à l'empêcher de se doter de l'arme nucléaire.
(Mark Attali est le Consul
général d'Israël à Montréal.)
Du
racisme et de l’antisémitisme : faux distingo ou vrai enjeu
?
Nadia Lamm
B'Nai Brith (www.bbdp.org), 8 juillet
2007
Pourquoi différencie-t-on
toujours le racisme et l'antisémitisme? N'y-a--t il pas là
un faux distingo tendancieux destiné à placer le malheur
des Juifs sur un piédestal par rapport à celui des autres
victimes du racisme? N'est-ce pas, du coup, faire le jeu des antisémites
qui ne cessent d'accuser les Juifs de faire passer leurs intérêts
avant celui de l'ensemble de l'humanité, se mettant par là-même
à son ban? N'est-il pas urgent, dès lors, de supprimer
complètement le terme d'antisémitisme (introduit en Allemagne
en 1879 par un journaliste, Wilhelm Marr dans un livre qui devint tout
de suite un best seller : Der Sieg des Jüdenthums über das
Germanthum von nicht konfessionellen Standpunkt betrachtet - La Victoire
du Judaïsme sur le Germanisme considérée d'un point
de vue non confessionnel)qui aurait pour effet pervers de produire ce
que précisément on tente de supprimer?
Nous pensons qu'il faut maintenir
a distinction entre ces deux termes qui désignent d'une certaine
façon le contraire l'un de l'autre.
Mais nous prenons simultanément
conscience de la difficulté afférente au combat contre
ce que désigne l'antisémitisme et qui et encore massivement
l'objet d'un déni, voire même d'un tabou chez la plupart
des démocrates qui y voient une façon illégitime
d'introduire deux poids deux mesures entre les victimes du racisme,
divisant par là-même un combat qu'il est urgent de ne pas
affaiblir.
Toutefois les démocrates
et les Républicains devraient s'interroger de temps en temps
sur les rapports qu'entretient la mort ignominieuse du jeune Ilan Halimi
avec le fait que le combat anti-raciste tend à toujours se refuser
à traiter et guérir l'antisémitisme. Les actions
éducatives contre le racisme laissent toujours de côté
les Juifs et leur si mauvaise image de marque; on dirait qu'ils peuvent
très bien se défendre tous seuls; or les tabassages d'enfants
juifs dans les Ecoles de la République depuis 2000 et la Seconde
Intifada, l'augmentation significative des actes et de la parole antisémites
dans la société française et dans toute l'Europe
(cf. Rapports annuels de la Commission Nationale Consultative des Droits
de l'Homme, et de la Commission Européenne), le fait que ces
actes soient produits dans leur majorité par des immigrés
victimes de discriminations raciales, et du coup "tolérés"
par de nombreux responsables de la culture et de la justice, comme n'étant
que des phénomènes réactionnels, liés à
la guerre israélo-palestinienne (tout comme Aimé Césaire,
ce chantre de la négritude, qui accueillit à bras ouvert
Dieudonné après qu'il eut abondamment insulté Israël
"Isra-heil" (sous-entendu Hitler) et donné de l'eau
au moulin du négationnisme en se montrant publiquement à
la fête du Front national, tout cela sans provoquer grande réprobation
dans le camp des élites démocratiques et républicaines,
tout cela ne montre-t-il pas la survivance, 60 ans après la Shoah,
de ce qu'on a appelé le délaissement des Juifs en Europe?
Le racisme prend pour cibles des
gens qu'il juge biologiquement inférieurs par le sang, la race,
les mœurs et le degré de civilisation; à ce titre
c'est un paternalisme qui considère les racisés comme
de "grands enfants" inférieurs –sous-hommes,
animalisés- mais hommes tout de même, qu'on se charge volontiers
d'"éduquer" et de "civiliser" dans toute
la mesure du possible, non sans les humilier et les exploiter parfois
jusqu'à la mort en justifiant ces actes de barbarie par le préjugé
que ces sous-hommes ne seraient pas capables de savoir ce qui est bon
pour eux.
L'antisémitisme prend pour
cibles des gens qu'il juge au contraire supérieurs à la
moyenne par l'intelligence, la richesse, la ruse, la culture, le pouvoir
(médiatique, politique, économique), la capacité
à triompher de l'adversité, à se régénérer
à l'infini, tel le Phénix renaissant de ses cendre (à
ceci près qu'ici on parlera plutôt d'un "cancer"
, de "parasites", de "bacilles", de "poux",
de "chancres" et de "vermine"), à comploter
et à manipuler le monde entier pour servir les intérêts
d'une minorité assoiffée d'or et de pouvoir, le reste
de l'humanité dût-il en périr. C'est une déshumanisation
complète et une diabolisation sans issue ni espoir de rédemption
(cf. Le traître essentiel Judas opposé au Christ par l'Eglise,
jusqu'au Concile de Vatican II, en 1965, date à laquelle on avait
enfin reconnu que le Christ, sa famille et ses premiers disciples étaient
tous juifs; le rôle d'usuriers qui leur avait été
réservé par l'Eglise au Moyen-Age et qui avait induit
leur détestataion par les petites gens : tous ces poncifs ont
d'ailleurs été ré-actualisés et modernisés
à la fois par l'antijudaïsme anti-capitaliste de Marx et
par le nazisme ); on peut opposer cette Volonté de Nuisance superlative
et sans reste ("Le Mal" en personne) en quoi l'Europe voit
les Juifs aux grands enfants (les Noirs, les Arabes, les Colonisés
en général) envers lesquels on aime se sentir supérieurs
(cf. La Case de l'Oncle Tom de Harriet Beecher Stowe) . Ce roman montre
que le mépris dirigé contre les racisés inclut
encore une possibilité de fraternité à la marge
comme on en éprouve à l'égard des bêtes qu'on
exploite; le racisme éveille donc en nous des sentiments valorisants
pour nous-mêmes : compassion, humanité, charité.
Les racisés quant à eux ont (du point de vue des racistes)
toutes sortes de qualités morales, en général jugées
inférieures mais positives tout de même : gaité,
sociabilité, fidélité, serviabilité, compassion,
bonne volonté – traits qui leur permettent d'être
accueillis à la table de l'humanité… même
si c'est en bout de table, voire sous la table.
Mais ce qu'éprouvent les
antisémites envers les Juifs c'est de la haine, de l'envie, de
la rage et du ressentiment. C'est pourquoi le sentiment de continuité
entre l'ensemble de l'humanité et les Juifs disparaît totalement
: c'est "eux" ou "nous" : la lutte est à
mort. Ici cesse la possibilité de maintenir la moindre fraternité,
la moindre compassion, telle celle qu'on aurait pour des animaux. L'exemple
des nazis, férus d'écologie et de compassion à
l'endroit des animaux (ils étaient souvent végétariens,
nous disent les livres d'Histoire) est là pour en attester. Par
ailleurs on peut être anti-raciste et antisémite comme
en est accusé aujourd'hui le MRAP par certains démissionnaires
tel Albert Memmi, l'un de ses membres fondateurs.
Sur le plan intellectuel, l'antidote
au racisme comme à l'antisémitisme est donc d'abord la
reconnaissance de ce qui les différencie l'un de l'autre, loin
des faux consensualismes qui ne servent qu'à se donner bonne
conscience. C'est ensuite l'étude de l'histoire générale
des discriminations envers les diverses catégories de victimes
et la contextualisation de cette histoire par l'histoire tout court.
Mais le renversement des préjugés
comporte aussi une dimension affective. Une nouvelle fois ici, ce ne
sont pas les mêmes ressorts qui permettent de surmonter racisme
et antisémitisme ; l'antidote au racisme c'est la recherche et
le dépassement de ce qui en nous exige de piétiner les
autres, d'appauvrir leur identité pour renflouer la nôtre.
L'antidote à l'antisémitisme c'est de devenir capable
d'admirer plutôt que d'envier de façon stérile sans
nous sentir pour cela dévalorisés, en comprenant de l'intérieur
que l'envie repose sur un sentiment personnel d'infériorité
et que la haine est fatalement la projection sur autrui de défauts
que nous ne voulons pas voir en nous-mêmes (autrement on aurait
de la compassion pour des êtres affligés par nature de
tares aussi horribles!). Dans le racisme on éprouve une revalorisation
personnelle, dans l'antisémitisme une humiliation personnelle.
Ni l'un ni l'autre de ces sentiments ne reposent sur quoi que ce soit
d'objectif; ils ne produisent pas, non plus les mêmes effets sur
les victimes réelles ou potentielles qui en sont les cibles :
longue et douloureuse exploitation pour les racisés, malgré
tout jugés utiles et acceptés à la marge; tentation
permanente du crime contre l'humanité contre les Juifs (isolés
et méconnus dans leur souffrance ) jusqu'à ce que ce crime
soit finalement passé à l'acte, lorsque les moyens idéologiques
et technologiques se présentent simultanément, comme ce
fut le cas avec le nazisme et comme y aspire encore aujourd'hui l'illuminé
négationniste chiite Ahmadinedjad.
"Admirer c'est égaler",
dit-on. Il faut que l'école enseigne aux élèves
l'admiration pour tout ce qui est grand et l'envie de s'en rapprocher
par leur travail, tout en se méfiant comme de la peste du désir
infantile de suivre des sauveurs, c'est-à-dire de l'hétéronomie
morale. Alors ils cesseront de cultiver les passions tristes dont parle
Spinoza, haine et envie. Alors ils comprendront qu'admirer c'est entamer
un chemin de résilience vers l'estime de soi et vers un juste
amour de soi et des autres. Mais pour cela il faut des professeurs du
gai savoir, qui veuillent se sauver eux-mêmes et comprennent qu'il
existe toujours une issue de résilience au ressentiment. Il faut
cultiver le désir de vivre des enfants plutôt que de jouir
de vivoter et de faire vivoter. Comment créer des écoles
de la résilience? Telle est la question de fond pour une Europe
vieillissante et post-moderne peu encline à relever les défis
qui se posent à elle concrètement aujourd'hui. Mais qu'en
est-il du désir de vivre des Européens aujourd'hui?
L'antisémitisme et sa spécificité
ne sont jamais expliqué aux élèves; on se contente
d'une vague allusion aux "boucs émissaires": tiens
au fait, qui a inventé la technique de substitution de boucs
aux hommes traditionnellement voués au sacrifices dans les sociétés
pré-monothéistes, si ce n'est les Juifs? Et n'était-ce
pas pour en finir justement avec les sacrifices humains dont les Juifs
font encore les frais dans nos sociétés post-modernes?!
Les semaines de lutte contre le racisme à l'école ne parlent
pas de l'antisémitisme : les Juifs semblent toujours des victimes
seulement apparentes et négligeables par leur nombre et par leur
qualité : les Juifs ce ne sont pas des victimes valorisantes
pour leurs défenseurs puisque toutes-puissantes (dans le délire
antisémite).
Et puis un jour il y a la mort
ignominieuse d'Ilan Halimi. Mais qu'avait fait en réalité
l'Ecole pour dispenser un enseignement de l'estime envers les concitoyens
Juifs? Et nombreux sont les Juifs de conviction laïque qui freinent
des quatre fers quand on évoque ce sujet. Pour moi il faut passer
d'une laïcité d'ignorance à une laïcité
d'intelligence à l'égard de la diversité culturelle
de notre pays. Tout en se gardant comme de la peste de promouvoir un
modèle multiculturaliste qui enferme les individus dans le communautarisme.
Le modèle républicain à la Papa a failli : puisqu'il
a pu aussi dériver vers Vichy. Et puisque Jules Isaac, l'ayant
honnêtement constaté par la mort incontournable de sa femme
et de sa fille dans les camps nazis, a entamé une démarche
vers Jean XXIII pour demander que l'Eglise réhabilite officiellement
les Juifs , ce qui fut fait avec le Concile de Vatican II. Mais a-t-on
réfléchi au fait que les athées , les déistes,
les agnostiques, les Protestants, les Catholiques tièdes, bref
tous ceux qui ne prennent pas du pape leurs directives de pensée,
quant à eux vivent toujours sur des préjugés séculaires
relativement aux Juifs? Qu'a-t-on fait pour les éduquer à
l'estime envers leurs "frères aînés" (qu'ils
refusent bien sûr de reconnaître pour tels puisqu'ils confondent
toujours le judaïsme avec une simple religion parmi d'autres alors
que c'est un virage dans l'idée même de civilisation comme
je tente de le dire ailleurs ? )
Ce sont là des questions
qui nous concernent tous ainsi que l'avenir des Juifs en Europe et plus
largement en Occident.
Il se pourrait qu'elles concernent
aussi la possibilité de survie de l'humanité que le délire
antisémite d'Ahmadinedjad peut compromettre.
La dispense de réflexion
et d'action n'a ici plus cours.
Une
visite bien troublante
Huguette Chomski Magnis
Le Figaro, 19 juillet 2007
Existait-il une autre solution
que d'inviter le Hezbollah sur notre sol ? Entre logique de guerre et
désir de paix, existe-t-il une voie qui ne passe pas par le compromis
avec le Hezbollah ? En d'autres termes et plus généralement,
existe-t-il face au terrorisme une alternative, non militaire mais politique,
à l'accommodement ?
C'est parce que nous le pensons
que nous avons fondé le Mouvement pour la paix et contre le terrorisme.
Cette autre voie porteuse d'espoir mais encore inexplorée est
celle d'une mobilisation de l'opinion, française, européenne,
internationale pour condamner toute pratique terroriste. Oser dire ce
que l'on sait. Cela implique d'oser dire par exemple ce que nous savons
du Hezbollah.
Force est de constater que l'on
cache au contraire les faits. On ne rappelle pas les assassinats de
Français commis par ce même Hezbollah dans un passé
encore douloureusement proche. Il ne s'agissait pas d'intérêts
occidentaux mais de vies humaines, françaises en l'occurrence
! On ne rappelle pas les attentats commis en Argentine en 1992 et 1994
(114 morts, 393 blessés). On ne publie pas les sermons incendiaires
de Nasrallah. On ne montre ni les photos des défilés des
milices du Hezbollah, bras levés à l'hitlérienne,
ni celles des bambins embrigadés. On s'abstient de citer le contenu
violemment antisémite des émissions d'al-Manar qui lui
a valu d'être interdit de diffusion en France. On omet même
le rôle, pourtant reconnu par l'ONU (1), du Hezbollah dans le
déclenchement de la guerre de l'été dernier. Le
Liban peine à se relever, Israël aussi d'ailleurs. Mais
pas le Hezbollah et le voilà assez fort pour avoir été
convié à La Celle-Saint-Cloud ?
Quelle réaction ? Certes,
un rassemblement a eu lieu dimanche dernier à l'initiative de
l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), initiative à
laquelle nous avons apporté notre soutien. S'il faut la saluer,
on ne peut que s'étonner de la faiblesse de la représentation
citoyenne dans l'organisation de la riposte. Protester contre la venue
du Hezbollah ne concernait-il que les seules familles des victimes françaises
du Hezbollah ? Ou que les Juifs de France, présumés seuls
sensibles à la question des soldats israéliens détenus
au secret depuis un an ?
Cette indifférence entretenue
de l'opinion nourrit à son tour l'échafaudage de plans
diplomatiques empreints de prudente real politik : il faut « faire
avec » le Hezbollah, comme le font les Libanais eux-mêmes.
Nous ne les aidons pas à faire sans !
Certes, la France est l'amie du
Liban mais les amis ne sont pas toujours bons conseillers. Nous n'aidons
pas plus les Libanais à faire sans le Hezbollah que nous ne les
avons aidés à faire sans la Syrie.
Ce n'est pas la France qui a brisé
le tabou de l'occupation syrienne du Liban mais les Libanais eux-mêmes
en engageant la « révolution du Cèdre » et
le mouvement du 14 mars.
Quelle est la position française
vis-à-vis du Hezbollah ? On reste perplexe devant les déclarations
contradictoires de nos autorités politiques. L'examen attentif
de ces déclarations successives conduit à quelques interrogations
: comment une organisation à laquelle on demande de « renoncer
à l'action terroriste » pourrait-elle ne pas être
terroriste ? Comment peut-on qualifier une organisation de terroriste
mais ne pas souhaiter son inscription sur la liste européenne
des organisations terroristes ? Comment peut-on avoir pour objectif
que le Hezbollah redevienne ce qu'il n'a jamais été, un
« parti libanais qui joue le jeu de la démocratie parlementaire
libanaise » ?
Le choix d'inclure Hezbollah et
Amal dans la rencontre de La Celle-Saint-Cloud nous semble grave à
plusieurs titres : cela décrédibilise encore un peu plus
l'ONU puisque preuve est faite qu'on peut rester un interlocuteur, invité
par la France, tout en refusant de se plier aux conditions fixées
par une résolution du Conseil de sécurité.
Cela entérine une forme
de déréglementation politique où droit international
et droit humanitaire sont bafoués en toute impunité. Cela
envoie implicitement un message dangereux à toutes les organisations
terroristes : le terrorisme paie.
Au niveau régional, cela
freine les Libanais qui voudraient se libérer de l'étreinte
terrible du Hezbollah et cela conforte objectivement un ferment de guerre
entre le Liban et Israël.
On aurait à la rigueur
pu admettre que la diplomatie française utilise l'invitation
comme une « carotte » : « si vous libérez les
deux soldats » ou même « si vous laissez la Croix-Rouge
leur rendre visite, alors...», car tenter de sauver des vies peut
justifier bien des compromis.
Il n'en a rien été.
Le Hezbollah a été invité sans avoir à répondre
à la moindre exigence. Et le trouble demeure.
(1) Résolution 1701 du
Conseil de sécurité.
Quel
avenir pour les réfugiés soudanais en Israël ?
Editorial
Jerusalem Post, 9 juillet 2007: Border
anarchy, via Le Courrier international, 10 juillet 2007
L’indignation de prétendus
avocats des droits de l’homme, qui reprochent à Israël
d’avoir renvoyé en Egypte de nombreux immigrés clandestins
d’origine africaine… est parfaitement déconcertante.
L’affaire, qui a rapidement été montée en
épingle, a fait du tort à Israël tant sur le plan
humanitaire que sécuritaire. La frontière israélienne
avec l’Egypte échappe totalement au contrôle des
autorités égyptiennes, et leurs promesses répétées
de renforcer leur surveillance ne sont pas tenues. Cette passivité
est en lien direct avec la contrebande d’armes…
Cette longue frontière,
qui traverse essentiellement une zone désertique, convient parfaitement
au trafic de drogue et d’êtres humains, organisés
par les Bédouins. Mais ce n’est pas tout. Les terroristes
quittent Gaza par le Sinaï et passent du côté israélien
sous le nez des gardes égyptiens nonchalants.
Cet axe du terrorisme et du crime
est également devenu un point d’entrée pour les
immigrés clandestins. Jeudi dernier [le 5 juillet], au petit
matin, 60 Africains ont été appréhendés
alors qu’ils tentaient de passer illégalement la frontière.
D’autres y sont parvenus. La ville de Beersheba [située
dans le Sud israélien] et sa banlieue sont envahies par ces immigrés.
Même chose à Eilat, où ils ne sont plus acceptés
désormais. Des centaines et des centaines de nouveaux arrivants
se regroupent dans le Sud, dont des enfants, qui ne peuvent être
accueillis dans aucune école. Ils prétendent généralement
être des réfugiés du Darfour, ce qui est totalement
faux pour la plupart d’entre eux. Et pour ceux qui viennent vraiment
du Darfour, ils ne sont pas arrivés directement du Soudan en
Israël puisque les deux pays ne partagent pas de frontière.
Ils ont traversé un pays qui aurait dû les accueillir,
l’Egypte.
Les renvois d’étrangers
illégaux par Israël en Egypte ont provoqué les foudres
des Nations unies, d’Amnesty International et d’autres ONG
qui accusent Israël d’indifférence envers les réfugiés,
déjà malmenés en Egypte. En effet, des avocats
affirment que Le Caire renvoie les réfugiés soudanais
chez eux et que ceux qui osent protester sont impitoyablement abattus.
De nombreux réfugiés soudanais auraient également
été tués par des bandes de Nubiens ou des fanatiques
musulmans. La brutalité du régime égyptien est
considérée, y compris par les militants des droits de
l’homme, comme un fait indéniable, une donnée qu’on
ne peut modifier, questionner, ni même critiquer. Et, tandis que
l’Egypte tire son épingle du jeu, Israël doit essuyer
les plâtres. On attend des responsables israéliens qu’ils
s’excusent pour l’intransigeance de leur voisin et qu’ils
prennent en charge le sort de ceux que l’Egypte se refuse à
protéger.
Si la communauté internationale
persiste dans son hypocrisie à appliquer ce régime de
deux poids deux mesures, le minuscule Etat d’Israël pourrait
devenir une porte d’entrée pour toute l’Afrique.
De son côté, le gouvernement égyptien se targue
d’être un Etat démocratique, modéré
et moderne, digne de recevoir les accolades des grands de ce monde et
leurs aides financières. Cette comédie continue alors
que personne ne reproche à l’Egypte son indifférence
envers une nation sœur, arabe et voisine directe. Pas plus qu’on
ne condamne son mépris du traité de paix conclu avec Israël,
qui lui impose de surveiller ses frontières. La duplicité
des instances internationales et des gouvernements étrangers
les pousse peut-être à soutenir et à encourager
le jeu égyptien, mais il n’en va pas de même pour
Israël.
Israël devra faire des exceptions
pour la minorité de Soudanais de bonne foi qui sont véritablement
menacés. En dehors de cela, le renvoi des immigrés clandestins
en Egypte est tout à fait normal puisque les responsables égyptiens
se sont engagés à les traiter décemment et que
les militants des droits de l’homme sont là pour leur rappeler
leurs promesses. De son côté, Israël doit examiner
comment fermer hermétiquement sa frontière avec l’Egypte.
Une barrière physique n’est pas la solution la plus simple,
contrairement à ce que certains suggèrent. La frontière
s’étend sur de longs kilomètres et la construction
d’une barrière serait une tâche ardue, longue et
particulièrement coûteuse. En outre, aucune clôture
n’est inviolable, et il faut des patrouilles pour la surveiller.
Aussi longtemps que l’Egypte
refusera de coopérer honnêtement, la situation restera
dans une impasse. La bonne volonté du Caire et des pressions
internationales dans un but véritablement humanitaire sont plus
que jamais nécessaires.
Début de la page
Volume VI,
Numéro 294 • vendredi le 13 juillet 2007
LA RUPTURE
Serge Truffaut
Le devoir, 12 juillet 2007
L’assaut mené
par l’armée pakistanaise contre la Mosquée rouge
est le signe avant-coureur d’un divorce. D’une séparation
probable entre l’oligarchie militaire, qui domine dans les faits
le pays depuis la partition de l’Inde en 1947, et ses alliés
de toujours: les leaders islamistes. Un chapitre est clos, un autre
s’amorce qui s’annonce sanglant.
Dans le paysage religieux du
Pakistan, la Mosquée rouge occupe une place particulière,
voire prépondérante. Car à la faveur du coup d’État
mené par le général Zia ul-Hak en 1977, et surtout
de sa politique de réislamisation musclée des esprits,
cette institution s’était transformée en un creuset
des mouvements radicaux avant de se muer en chef-lieu du courant déobandi,
qui prône un retour radical, ou plutôt une adhésion
fanatique à la lecture littérale du Coran.
C’est là que le
corpus idéologique des talibans s’est forgé. C’est
par là également que transitaient encore récemment
les djihadistes décidés à combattre en Afghanistan.
C’est là aussi qu’a été planifiée
l’expansion du réseau des madrassas, les écoles
coraniques, à travers le pays. C’est là enfin qu’allaient
prier les membres du... gratin politique et militaire du Pakistan!
À l’origine
de l’assaut des derniers jours, il y a une décision municipale
prise en janvier dernier. De quoi s’agit-il? Les autorités
concernées, voulant récupérer les terrains sur
lesquels les responsables de la Mosquée rouge avaient édifié
illégalement ses écoles, avaient ordonné leur destruction.
Ces derniers ont refusé, voire se sont obstinés parce
que certains que les alliances nouées au sein de l’appareil
d’État feraient pression pour que l’arrêt soit
renversé. Et là, nous touchons au coeur du sujet, soit
cette association, cette connivence de toujours entre religieux et militaires.
Dans une récente livraison
de Current History, Husain Haqqani, directeur du Center for International
Relations de l’Université de Boston, souligne que, dès
la naissance du Pakistan en 1947, les dirigeants s’employèrent
à instrumentaliser l’islam afin d’atteindre deux
objectifs. Le premier? Cimenter les factions ethniques et linguistiques
à coups de versets coraniques. Le deuxième? Entretenir
la ferveur religieuse pour mieux alimenter la composante par excellence
de l’idéologie de l’État pakistanais, soit
la haine et la peur de l’Inde.
Évidemment, cet
usage aussi constant que forcené d’une fiction religieuse,
parmi d’autres, a eu son lot de conséquences tangibles,
observables. Ainsi que le détaille l’universitaire américain,
au cours des soixante dernières années, les gradés,
les généraux, ont capté l’essentiel du budget
de l’État afin d’égaler l’effort militaire
constaté en Inde. Ces derniers temps plus que jamais car, l’ennemi
héréditaire ayant réussi, lui, à hisser
le pays au deuxième rang pour ce qui est de la croissance du
PIB depuis au moins dix ans, il est en mesure de dépenser bien
davantage qu’auparavant.
Qui plus est, ce rapt des finances
de l’État par les militaires a eu des effets aussi néfastes
que durables. Le taux de chômage étant extrêmement
élevé, on calcule que 51 % des Pakistanais vivent en dessous
ou juste au-dessus du seuil de pauvreté. Ce fiasco économique
est largement attribuable à l’indifférence aussi
criminelle qu’imbécile que l’élite manifeste
encore et toujours en matière d’éducation. En maintenant
le budget du ministère concerné à 2 % du PIB depuis
1947, alors que la proportion de personnes sachant lire et écrire
était de 16 % seulement, le Pakistan compte aujourd’hui
65 % d’analphabètes. En Inde, la situation a été
totalement renversée avec les résultats que l’on
sait sur le front économique.
Cette déliquescence voulue
de l’État a été largement entretenue par
les satrapes de la religion. On ne doit jamais oublier que les militants
du courant déobandi se distinguent notamment par ceci: le refus
du progrès, de la modernité. Ils sont les héritiers
directs de ces fous de Dieu qui interdirent l’usage de l’invention
de Gutenberg pendant trois siècles parce que le premier livre
imprimé s’appelait la Bible.
En ordonnant l’attaque
contre la Mosquée rouge, le président Pervez Moucharraf
vient de signaler une rupture avec les fondamentalistes. Vu l’évolution
du contexte, il faut s’attendre à un bain de sang. Si le
premier dispose de chars, de jeeps et d’autres quincailleries,
les deuxièmes peuvent compter sur des millions de pauvres et
d’illettrés facilement manipulables. Et tout cela parce
que, lors du baptême de cette nation, on a gommé tout ce
qui ressemblait de près ou de loin à la... raison.
RESTER
EN AFGHANISTAN
Norman Spector
Le devoir, jeudi 12 juillet 2007
Il est difficile de savoir si
le premier ministre Stephen Harper a changé sa position quant
à la mission canadienne en Afghanistan, mais il est clair que
sa rhétorique a évolué. M. Harper a longtemps cherché
à gagner du temps en promettant qu’il allait soumettre
la question de l’extension de la mission aux députés,
mais voilà qu’il déclare aujourd’hui qu’il
ne demandera pas à nos troupes de continuer leur travail en l’absence
d’un consensus parlementaire. Pour la première fois, mardi,
il a même évoqué la possibilité d’une
«nouvelle mission».
Certes, M. Harper reconnaît
là la réalité qu’il a créée
en abandonnant le pouvoir unilatéral de faire la guerre, une
réforme louable que le nouveau premier ministre de la Grande-Bretagne,
Gordon Brown, se propose d’imiter. On peut quand même se
demander s’il regrette aujourd’hui de ne pas en avoir incombé
la responsabilité aux partis d’opposition, l’an dernier.
Quelques jours après le vote, quand je lui avais demandé
pourquoi il avait déclaré qu’il prolongerait la
mission d’une année si les députés n’approuvaient
pas sa demande initiale, soit une extension de deux ans, M. Harper a
répondu que les troupes canadiennes effectuaient un travail très
dur et que le Canada avait des obligations à l’endroit
de ses alliés.
Naïf? Certainement. Homme
de principe? Tout aussi certainement. Mais cela n’empêche
pas les critiques de continuer à fuser contre le premier ministre
pour avoir fait de la petite politique en essayant de diviser le Parti
libéral du Canada (PLC). Au contraire. Si les partis d’opposition
avaient sonné le glas de la mission l’année dernière,
M. Harper présiderait aujourd’hui un gouvernement majoritaire.
Au lieu de cela, la mission en
Afghanistan continue de cumuler les pertes, sur le terrain, mais aussi
sur le front politique, où le gouvernement de M. Harper n’échappe
pas à la saignée. Les bloquistes et les libéraux
ont cependant laissé voir une certaine volonté de continuer
nos efforts en Afghanistan. Voilà une occasion à saisir
si le premier ministre veut s’élever au-dessus de la partisanerie.
Pour cela, M. Harper devra commencer
à dire la stricte vérité aux Canadiens quant à
la position de son gouvernement et aux perspectives de la mission. Son
défi fondamental, c’est un peu celui exprimé par
le député travailliste britannique Aneurin Bevan, dans
un discours parlementaire magistral, en pleine crise de Suez, à
savoir que «quand une nation fait la guerre, elle devrait être
tout à fait claire sur la raison. Et elle ne devrait jamais changer
son raisonnement au fil du temps».
Sous Jean Chrétien, on
n’a jamais su clairement pourquoi nos soldats étaient en
Afghanistan, à moins que ce soit pour compenser leur absence
en Irak. Sous Paul Martin, le débat parlementaire sur le déploiement
des troupes à Kandahar a été l’affaire d’une
nuit et n’a donné lieu qu’à un seul article
dans la presse quotidienne. Pour sa part, M. Harper change constamment
son discours sur la mission en cours, tout en se comportant comme un
joueur en coulisses, et non pas comme le premier ministre d’un
pays en guerre.
Aujourd’hui, l’OTAN
redoute la perspective d’une défaite humiliante dans une
mission approuvée par les Nations unies, ce qui aurait des conséquences
géostratégiques importantes. C’est pourquoi les
démocrates du Congrès américain continuent de demander
une augmentation des troupes américaines en Afghanistan. Comme
eux, nos alliés britanniques font une distinction claire avec
la guerre en Irak. Ils sont d’ailleurs en train d’augmenter
leurs troupes de 25 % et un nouvel ambassadeur vient d’aviser
ses compatriotes qu’un engagement de 30 ans sera nécessaire
pour reconstruire le pays.
Cela n’empêche pas
les Canadiens d’être naturellement agacés de voir
les soldats français et italiens déployés dans
des régions relativement calmes comme Kaboul et Hérat,
sans parler des forces allemandes, à qui les combats de nuit
sont interdits. Malgré tout, si nous annoncions aujourd’hui
que nous voulons abandonner notre rôle à Kandahar, cela
porterait un sérieux coup à notre réputation mondiale.
Pour paraphraser l’ancien ministre libéral des Affaires
étrangères, John Manley, nous serions perçus dans
le monde comme celui qui s’excuse pour aller aux toilettes au
moment même où la facture arrive.
C’est que la réputation
du Canada à l’étranger est telle que nous n’avons
pas réussi à persuader nos alliés d’assumer
une partie équitable du fardeau. Le meilleur pari que pourrait
prendre le gouvernement serait de proposer au Parlement que le Canada
continue de jouer son rôle à Kandahar, à la condition
que nos alliés contribuent de façon équivalente,
proportionnellement, bien sûr, à la mesure de leurs contingents
et de leur population.
En utilisant son statut de gouvernement
minoritaire au Parlement comme les présidents américains
s’en servent au Congrès pour leurs négociations
internationales, le premier ministre aurait la marge de manoeuvre nécessaire
pour préserver la bonne réputation du Canada. Les Canadiens
devraient alors espérer que les chefs d’opposition se souviendront
que le retour au pouvoir des talibans ne pourra s’accompagner
que d’atteintes horrifiantes aux droits de la personne. Ainsi,
si le Canada choisit de ne pas continuer sa mission à Kandahar—et
ceci sans même offrir d’y rester si nos alliés acceptent
de venir nous y rejoindre—, il se pourrait bien que ses citoyens
se lèvent un jour sans être capables de se regarder dans
le miroir.
SI
TU VEUX LA PAIX, PRÉPARE LA GUERRE
Dan Williams
Le devoir, 9 juillet 2007
Si tu veux la paix, prépare
la guerre, dit l’adage. Un an après les déconvenues
des forces israéliennes face aux combattants du Hezbollah dans
le sud du Liban, des dizaines de milliers de conscrits et de réservistes
de Tsahal s’entraînent plus que jamais dans l’éventualité
d’une guerre conventionnelle avec l’Iran ou la Syrie.
Exercices et formations militaires
financés par des fonds d’urgence se sont enchaînés
ces derniers mois avec une intensité jamais vue depuis de nombreuses
années, et le gouvernement de l’État juif n’hésite
pas à évoquer ouvertement la possibilité d’un
conflit avec les forces de Damas ou celles de Téhéran,
l’Iran étant en outre soupçonné de vouloir
se doter de l’arme nucléaire.
«Une armée
a deux raisons d’être: faire la guerre ou la préparer»,
lance le général Gabi Ashkenazi, qui a pris l’hiver
dernier la tête de l’état-major de Tsahal après
la démission du général Dan Halutz, contesté
pour sa conduite de la campagne de 34 jours contre le Hezbollah en juillet
et août 2006.
Si Israël, en état
de guerre permanent depuis sa création en 1948, possède
la machine militaire la plus redoutable du Proche-Orient, les leçons
des affrontements de l’an dernier au Liban ont conduit le gouvernement
à revoir les orientations adoptées ces dernières
années pour revenir à ses classiques.
Rendus trop confiants par des
succès faciles contre des militants palestiniens souvent mal
organisés, mal équipés et combattants improvisés,
les soldats israéliens ont souvent perdu de vue les exigences
du combat conventionnel, estiment de nombreux observateurs.
Dangereuse, également,
l’idée que la supériorité technologique,
l’abondance d’un matériel ultra-perfectionné
permettraient d’assurer la victoire sans avoir à occuper
un vaste territoire avec de l’infanterie et des blindés,
selon le schéma d’une guerre classique.
«Ashkenazi ne se
fait pas d’illusions, une armée ne se juge pas sur le papier,
dans des salles de conférences, mais sur le degré d’entraînement
de ses hommes», souligne l’historien militaire israélien
Martin van Creveld.
Les combattants chiites du Hezbollah
ont su exploiter l’an dernier le manque de formation tactique
des soldats de Tsahal.
Les commandos israéliens,
reproduisant les méthodes utilisées contre les Palestiniens
en Cisjordanie ou à Gaza, ont par exemple installé leurs
postes de commandement dans des bâtiments abandonnés clairement
identifiés par l’adversaire, ce qui en a fait des cibles
faciles, ensuite, pour les roquettes du Hezbollah.
Les forces blindées israéliennes
ont également subi des pertes sensibles lors de cette offensive,
les miliciens chiites disposant d’armes antichars perfectionnées.
Le manque de coordination au
sein de Tsahal a parfois conduit à des «bavures»,
comme lorsque deux soldats ont été écrasés
par un de leurs propres chars.
«Il faut comprendre
que ça n’avait rien à voir avec la guerre contre
les Palestiniens, qui n’ont ni nos armes, ni nos capacités
logistiques», explique Nissim Houri, un lieutenant-colonel de
réserve dont le régiment s’est battu au Liban et
a été préparé spécialement à
l’éventualité d’un conflit avec la Syrie.
«Ce qui s’est
passé au Liban, et ce qui se passerait probablement face à
la Syrie, se rapproche plus d’une guerre intensive, avec des forces
combinées de chaque côté. Cela signifie qu’il
a fallu revoir totalement nos procédures», dit-il.
«Vieilles méthodes»
La guerre de l’an dernier
contre le Hezbollah a coûté la vie à 117 soldats
et à 41 civils israéliens. Côté libanais,
on a dénombré 1200 morts, civils et militaires. Un cessez-le-feu
conclu sous l’égide des Nations unies a été
salué par les miliciens chiites comme une «victoire donnée
par Dieu».
Ces derniers mois, les soldats
israéliens se sont entraînés, parfois pendant des
semaines, sur le plateau du Golan, pris à la Syrie en 1967, ou
sur les bases du désert du Néguev, dans le sud du pays,
à mener des attaques éclairs rappelant celles qui ont
permis à Tsahal de vaincre les armées arabes en 1948,
1956, 1967 et 1973.
La nécessité d’une
victoire rapide en cas de conflit est une évidence de plus en
plus claire pour les stratèges israéliens, étant
donné la vulnérabilité de l’État juif
aux tirs de missiles sol-sol et de roquettes.
Selon le quotidien Yedioth Ahronoth,
3,3 millions d’Israéliens n’ont pas accès
à des abris antiaériens en cas de bombardement.
«Dans les derniers
scénarios de guerre, l’armée est obligée
de prendre en compte le cas où un réserviste aurait à
se poser la question "Que faire en premier -- foncer vers les hauteurs
du Golan pour défendre le pays, ou mettre ma famille à
l’abri?"», écrit le journaliste Alex Fishman.
«Dans le meilleur des cas, Israël aura un système
opérationnel de défense antimissile dans trois ou quatre
ans, peut-être... »
Si l’hypothèse d’une
guerre avec la Syrie est largement évoquée en Israël,
paradoxalement l’éventualité d’une reprise
des négociations de paix avec Damas, suspendues il y a sept ans,
n’est pas écartée.
«Il faut sans doute
étudier les ouvertures faites par la Syrie, mais seulement sur
une position de force», dit le vice-ministre israélien
de la Défense, Matan Vilna’i. «Il faut partir du
principe "Si tu veux la paix, prépare la guerre". Nous
revenons à nos idées de base, aux formules qui nous ont
réussi par le passé.»
LE
MICKEY ISLAMISTE EST MORT
Benoit Faiveley
La Presse, 7 juillet 2007
À Gaza et en Cisjordanie,
les enfants palestiniens se réveillent dorénavant sans
l’émission télévisée qui leur était
destinée depuis trois mois, mettant en vedette un Mickey islamiste.
Dans un décor aux couleurs
pastel et au mobilier enfantin, Les pionniers de demain racontait l’histoire
d’une petite fille, Saraa, portant le voile islamique, et de son
ami prénommé Farfour (papillon en arabe), un personnage
costumé aux faux airs de Mickey Mouse.
Voilà trois mois que ces
émissions enregistrées dans la bande de Gaza étaient
diffusées dans tous les Territoires palestiniens sur la chaîne
Al-Aqsa, appartenant au Hamas.
Le dernier épisode a été
diffusé le 29 juin. Pour clore la saison, un personnage jouant
un Israélien essaie d’acheter les terres de Farfour. Ce
dernier refuse catégoriquement et se fait battre à mort
par l’agent israélien.
D’un air impassible, Saraa
déclare à l’antenne que «Farfour est mort
en martyr voulant défendre son pays, dans les mains des criminels
et meurtriers d’enfants innocents».
L’émission avait
créé la polémique. Dans des épisodes toujours
très décriés, le personnage de Farfour, en plus
de prodiguer des conseils à l’intention des élèves
palestiniens, les exhortant par exemple à ne pas plagier, expliquait
aussi pourquoi les enfants «devaient combattre l’ennemi
sioniste» et «pourquoi le monde de demain sera soumis à
la loi islamique».
Au début de la très
courte saison des Pionniers de demain, Farfour avançait que les
enfants «restaureront la gloire de cette nation, allaient libérer
la mosquée Al-Aqsa, libèreront aussi les pays musulmans
envahis par des meurtriers».
Pour les épisodes suivants,
le ton était donné. Et il est très vite allé
crescendo.
Lors des affrontements interpalestiniens
entre les forces armées du Hamas et celles du Fatah, Farfour
a mimé à l’antenne le tir d’un fusil-mitrailleur
et a chantonné sur un air guilleret: «C’est le temps
de la mort».
Au cours de l’émission,
des enfants téléphonaient et n’hésitaient
pas à donner leur point de vue sur la situation qui règne
dans les Territoires palestiniens. Des propos violents, virulents et
très souvent antisémites.
Du côté du gouvernement
palestinien, le ministre de l’Information, Mustapha Barghouti,
s’était indigné, en mai dernier, qu’une telle
émission soit vue tous les vendredis matins par des milliers
d’enfants palestiniens. «Il est malheureux d’utiliser
un programme pour enfants pour faire passer un message politique»,
avait-il déclaré.
Avec la libération du
journaliste Alan Johnston et en mettant un terme à la diffusion
des Pionniers de demain, il semble ainsi que le parti islamiste Hamas
cherche de plus en plus à se donner un gage de respectabilité
vis-à-vis d’Israël et de la communauté internationale.
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Volume VI,
Numéro 293 • vendredi le 6 juillet 2007
NOTRE CHER FILS
GILAD
Par Noam et Aviva Shalit
Le Figaro Magazine, July 5
C’est ici chez nous,
à Mitspe Hilla, en Galilée occidentale, que je t’écris
cette lettre. Je suis assis face à tes dernières photos
prises l’été dernier et j’entends comme bruit
de fond ta voix brisée et hésitante provenant de la cassette
que tu nous as adressée la semaine dernière. C’est
tout ce que nous avons de toi pour le moment, après cette longue
année de silence, cette année qui nous semble interminable
pour nous comme pour toi, j’en suis sûr.
Tu dois certainement bien te
douter que maman et papa, ta soeur Hadas, ton frère Yoel et les
autres membres de la famille qui t’aiment tellement sont terriblement
anxieux. Après une si longue absence, tu nous manques tant. Tu
n’imagines pas à quel point nous sommes inquiets pour toi
et à quel point tu nous manques !
Je suis certain que tu sais le
calvaire que nous vivons, toute la famille souffre pendant cette longue
année et je suis persuadé que tu sais que nous faisons
tout notre possible pour te ramener à la maison. De nombreuses
personnes en Israël, en Egypte, en France et dans le monde entier
ne cessent d’oeuvrer pour ta libération contre celle des
autres prisonniers palestiniens qui veulent également rejoindre
leurs familles. Nous ne cesserons pas tant que nous n’aurons pas
la joie de te serrer dans nos bras ici chez nous à la maison.
Je tiens à ce que tu saches que l’Etat d’Israël
s’est engagé pour ta libération et est disposé
à libérer des centaines de prisonniers palestiniens pour
que tu reviennes sain et sauf à la maison.
Il nous est très pénible
de n’avoir aucune nouvelle, de ne pas savoir comment tu te sens,
quel est ton état de santé. Quelle est la gravité
de ta blessure, comment tu traverses cette période difficile
et de quelle manière tu es traité par les organisations
qui te détiennent. Ces organisations déclarent que tu
es un prisonnier de guerre, mais à mon grand regret elles n’appliquent
pas les conventions des droits que l’on accorde aux prisonniers
de guerre selon les lois internationales et selon la religion islamique.
Cette religion qui ordonne de se conduire avec les prisonniers de guerre
d’une manière digne et humaine en leur octroyant tous les
droits auxquels ils ont droit et en pourvoyant à leurs besoins.
Les droits que l’Etat d’Israël accorde dans leur totalité
à tout prisonnier palestinien quelle que soit la raison de son
arrestation.
Malgré ton très
jeune âge, sois fort cher Gilad et tiens bon. Je sais que c’est
une période éprouvante, mais ne craque pas, ne fléchis
pas jusqu’à ta libération. Nous ferons tout ce qui
est en notre pouvoir pour que cette libération soit très
proche. Nous espérons qu’en fin de compte les organisations
seront assez charitables pour te transmettre sans délai cette
letter qui vient de tes parents. Comme tous les prisonniers palestiniens
détenus en Israël qui ont la joie et la consolation de recevoir
et d’envoyer des lettres à leurs parents et à leurs
frères.
Mon cher Gilad, que nous soyons
bientôt réunis à la maison. Nous t’embrassons
et nous t’aimons.
Maman et Papa
LE
CAHIER CACHÉ DE RUTKA LASKIER
Par Celia Chauffour
Le Monde, 30 juin 2007
C'est un cahier singulier, gardé
pendant plus de soixante ans à l'abri des regards dans la commode
d'un petit appartement de Bedzin, au sud de la Pologne, parmi les dentelles,
les fleurs en plastique et autres chinoiseries. Il s'agit du journal
intime d'une jeune fille inconnue, Rutka Laskier. C'est surtout le récit
poignant d'une juive polonaise de 14 ans, tuée dans le camp d'extermination
d'Auschwitz en 1943. Baptisée par la presse "l'Anne Frank
polonaise", Rutka a tenu une correspondance de soixante pages en
polonais, où s'enchevêtrent analyse froide du ghetto, expérience
quotidienne de la mort et métamorphose d'une adolescente découvrant
son premier amour à l'ombre de la Shoah.
"Je voulais conserver
ce journal auprès de moi, comme un souvenir personnel, très
précieux", explique aujourd'hui Stanislawa Sapinska, 89
ans, derrière des lunettes très épaisses. La vieille
dame revient d'un séjour à Jérusalem, où
elle a remis au Mémorial Yad Vashem le journal intime de son
amie de jeunesse.
Rutka et Stanislawa avaient respectivement
14 et 24 ans, quand leurs vies se sont croisées sous l'occupation
nazie, il y a soixante-cinq ans, à Bedzin. Surnommée avant
guerre la "Jérusalem du bassin houiller", la ville
abritait une communauté juive de 28 900 âmes.
"Les Allemands venaient
de créer le premier ghetto juif et avaient réquisitionné
notre maison", se souvient Mme Sapinska. Rutka et les quatre autres
membres de sa famille ont été confinés dans une
pièce, au premier étage du pavillon. "Je travaillais
à proximité du ghetto, qui était à l'époque
encore ouvert. Dès que j'avais du temps libre, je passais voir
Rutka."
DE CONFIDENCE EN CONFIDENCE
L'adolescente et la jeune femme
se lient d'amitié. "Rutka appartenait à une organisation
secrète juive, elle était au courant de ce qui se passait
sur le front, de l'avancée des troupes allemandes et soviétiques,
détaille-t-elle. Elle ne voulait pas le dire à ses parents.
Alors elle se confiait à moi, comme à une grande soeur."
De confidence en confidence, Rutka livre son secret : elle tient depuis
janvier 1943 un journal intime. "Elle m'en a parlé parce
qu'elle voulait que je l'aide à le dissimuler, au cas où,
se souvient la dame. Elle voulait que son journal survive, même
si elle devait disparaître, pour que l'on sache ce que les juifs
avaient enduré."
Connaissant la maison, la jeune
Stanislawa indique à Rutka un lieu sûr, sous le plancher,
où cacher le cahier. "J'ai promis à Rutka de m'occuper
du cahier si elle devait quitter la maison pour ne jamais revenir",
murmure Mme Sapinska. Une promesse faite un jour de 1943 entre deux
jeunes femmes tragiquement lucides.
Quelques semaines plus tard,
les Allemands ferment le premier ghetto et déplacent les familles
juives dans le quartier longeant la rue Podsiadly, à quelques
mètres du champ où les troupes allemandes effectuaient
la "dernière sélection" et d'où partaient
les convois ferroviaires vers les chambres à gaz d'Auschwitz.
"Nous allons probablement
déménager cette semaine", pressent le 23 avril 1943
l'adolescente. Des rumeurs circulent sur les chambres à gaz qui
fonctionnent à plein régime. Le 24 avril, Rutka note une
dernière remarque, anodine, sur une "journée ennuyeuse".
Elle referme son cahier. C'est la dernière fois qu'elle y touchera.
Quelques heures plus tard, les troupes d'occupation allemandes sont
à la porte, venues déplacer les familles juives dans le
nouveau ghetto. Comme convenu, Rutka soulève la latte de bois,
sous la dernière marche de l'escalier, et y glisse son fascicule.
Rutka Laskier disparaîtra quelques semaines plus tard dans l'horreur
d'Auschwitz. Une mort anonyme, sans date.
Les nazis abandonnent le ghetto
de Bedzin en août 1943. Stanislawa et sa famille réintègrent
leur maison, sur les hauteurs de la ville, rue du 1er-Mai, à
l'automne. La jeune femme monte à l'étage : "Je ne
savais pas si j'allais trouver le cahier, dit-elle. Depuis la fermeture
du premier ghetto, je n'avais eu aucun moyen de contacter Rutka."
RÉCIT TROUBLANT D'UNE ADOLESCENTE
Le cahier est bien là.
Stanislawa le récupère et le découvre pour la première
fois. Figée en haut de l'escalier, elle lit, d'une traite, les
pages manuscrites. "Ce qui m'a frappée, expliqueMme Sapinska,
ce sont les passages intimes, ses baignades, son premier baiser. C'était
le récit troublant d'une adolescente qui devenait femme, malgré
l'atrocité qui l'entourait. La preuve que la nature pouvait l'emporter
sur l'inhumain."
Mme Sapinska a vécu rue
du 1er-Mai jusqu'en 1997, avant d'emménager dans un immeuble
de la banlieue de Bedzin. Le cahier, lui, n'a jamais bougé, toujours
enfoui dans le tiroir de sa commode. Elle le sortait parfois pour le
relire. "J'en éprouvais le besoin dès qu'un documentaire
à la télévision parlait de l'Holocauste, ou quand
je lisais un article sur le sujet."
C'est son neveu, Marek, qui l'a
convaincue de le rendre public. Un jour de novembre 2005, ils entament
une discussion animée sur l'Holocauste, l'occupation allemande,
la guerre. "J'ai voulu lui prouver que j'avais raison. J'ai sorti
le journal de la biblioth&eg