Communiqué Isranet
novembre 2001
Un service de l’I.C.R.J.
l ’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme

Prof. Frederick Krantz, Directeur

Numéro 5 • vendredi le 30 novembre 2001

Islam : quelle humiliation ?
Fethi Benslama
Le Monde, 27 novembre 2001

Depuis les attentats du 11 septembre, un thème explicatif domine les esprits, celui d'un islam humilié qui répondrait par la terreur sacrificielle, en se vengeant des Etats-Unis d'Amérique, voire de ce qu'on appelle l'Occident, accusés d'être les auteurs de cette humiliation.

Ce motif est d'un maniement très dangereux ; il dresse, sous les dehors d'un acte de reconnaissance d'un tort, une série de pièges infernaux. D'abord, il infère que ceux qui ont planifié l'attentat expriment l'islam et les musulmans et qu'ils sont engagés dans une logique d'honneur et de dignité à recouvrir. Quel parfait alibi pour poursuivre dans la même voie, et quelle meilleure soudure avec le désespoir des masses ! Nous savons que l'humiliation par l'autre est un affect puissant qui déplace les masses et permet d'impulser les logiques sacrificielles les plus extrêmes pour recouvrer la dignité outragée.

S'il est vrai que les masses, dans le monde arabe, endurent depuis des dizaines d'années une condition dégradante sur tous les plans, en réduire les ressorts à l'humiliation par l'Occident ou les Etats-Unis, c'est commettre une imposture intellectuelle quant aux mécanismes qui ont abouti à cette condition. La victimisation par les seules forces extérieures ne peut que détourner l'attention des causes internes et perpétuer la position passive qui caractérise la posture de l'humilié, en tant qu'il reste de tout son être rivé à sa propre débâcle sans échappée possible.

Depuis plus de vingt ans, l'actualité nous a fourni sur tous les fronts les signes d'un délabrement politique profond du monde arabe, qui a atteint ses structures anthropologiques fondamentales. Un processus funeste lié à la structure du pouvoir a nourri une pathologie dont l'énergie n'a pas fini de semer souffrance et désolation. On n'éclairera pas les causes de ce délabrement si l'on ne revient pas à l'évidence première de l'existence de toute communauté humaine : la destruction du politique engendre une cruauté qui ruine la dignité des hommes.

En ce sens, le monde arabe est sujet de sa propre humiliation. La responsabilité principale en incombe incontestablement à ses gouvernants. Après une génération d'hommes politiques courageux qui ont mené leurs peuples à affronter les puissances coloniales, à arracher leur émancipation et à gagner le respect de tous, a succédé une clique de "mal venus" qui se caractérisent, à quelques exceptions près, par une combinaison de traits infâmes : ils sont souvent incultes, corrompus, tyranniques.

Que de méfaits, que de mystifications ils ont accumulés au sujet de leurs peuples ! Leur catalogue serait long à établir ; il est à la mesure du ressentiment et de la fureur qui s'étalent au grand jour. Et ce n'est pas parce que leurs exactions n'ont pas pris les formes visibles du camp et du génocide (c'est le cas pour certains) qu'elles ne sont pas dévastatrices. De quoi est faite cette dévastation ? De la banalité monstrueuse d'une machine de jouissance du pouvoir associant la famille archaïque, l'Etat répressif et l'appropriation des richesses entre les mains des mêmes.

La richesse du monde arabe est détenue par deux cents familles régnantes, y compris dans les pseudo-républiques. La principale d'entre elles, la plus paradigmatique de cet état, est la famille Saoud qui a assimilé tout un pays à ses campements. L'Arabie est le seul Etat au monde dont le nom porte cette appropriation familiale. Cette machine n'a pas cessé depuis trente ans d'exterminer contestation, opposition, créativité, par la prison et la torture, par les meurtres, par la corruption des élites et l'imposition des normes les plus féroces de la planète. Elle a maintenu et aggravé les formes archaïques de domination du mâle et de la répression sexuelle. La plupart de ses membres ont exclu les femmes de la vie politique et n'ont toléré leur présence publique qu'emballées dans des sacs ou munies de muselières. Si humiliation il y a, elle est donc essentiellement le fait de cette engeance.

Depuis quelques années, sentant que la trop grande patience de leurs peuples s'épuisait, ils ont trouvé le moyen, à travers des médias à leur dévotion, de détourner l'attention sur leur principal protecteur comme responsable du désespoir qu'ils ont semé. Le thème de l'humiliation par les Etats-Unis ou l'Occident leur permet d'échapper à leur responsabilité de première ligne. Il faut dire que ces puissances, sans la complicité desquelles ces régimes n'auraient pas survécu, n'ont épargné aucune occasion pour montrer le peu de cas qu'elles faisaient des intérêts des peuples que leurs protégés sont supposés représenter. La forfaiture, l'inconsistance et la soumission de ces derniers ont permis que se perpétuent les foyers d'injustice et les défaillances du droit international.

La croissante grossièreté de ces hommes, l'indécence de leur richesse étalée, la laideur de leurs manières qu'ils veulent faire passer pour un patrimoine culturel, tout cela a diffusé dans le monde une image détestable des Arabes. Si les Etats-Unis sont haïs pour leur puissance arrogante, la représentation des Arabes qu'ils ont propagée suscite le mépris par la disgrâce d'un mélange d'impotence niaise et de bouffonnerie ombrageuse. Bien évidemment, le racisme anti-arabe a trouvé matière à s'en repaître et à retarder la conscience dans le monde de l'injustice faite à ces peuples.

On ne soulignera jamais assez combien le pétrole a donné une capacité de perversion et de manipulation qui a fait naître des configurations historiques improbables. L'accaparement des richesses et l'assujettissement de l'Etat aux intérêts particuliers des familles et des clans rentiers les a propulsés, dans leur archaïsme même, en avant-garde de l'ultralibéralisme du marché mondialisé. Ils étaient archaïquement en avance par rapport au nouvel ordre économique mondial. C'est là que réside leur puissante alliance avec le camp néo-libéral américain. D'autre part, on ne comprend pas pourquoi la modernité du monde arabe s'avère si catastrophique, alors que, à la différence d'autres régions de la planète, il existe avec l'Europe un fonds culturel si important que nombre de penseurs incluent le monde arabo-islamique dans l'aire occidentale.

Si nous savons que les civilisations sont mortelles, dit-on assez qu'elles sont sujettes à des narcoses qui peuvent être fatales, mais aussi donner lieu à des réveils où se ressource le vouloir-vivre ? Après une longue période de léthargie, le monde arabe va connaître à partir de la première moitié du XIXe une période d'éveil et de désir de modernité, qui deviendra un mouvement où les forces de progrès vont dominer idéologiquement la société, jusqu'à l'émancipation du colonialisme. Mais, au cours des années 1960, les familles rentières du pétrole ont compris que cet éveil prenait la forme d'une renaissance dangereuse pour leur existence ; aussi ont-elles fomenté un dessein, qui visait à lui donner un coup d'arrêt.

Profitant de la guerre froide, des contradictions du processus de transformation, des erreurs stratégiques des progressistes, les familles financeront l'émergence des mouvements islamistes radicaux pour détruire les forces de liberté, suspendre l'interprétation des textes anciens et diffuser leurs propres valeurs. Elles réussiront au-delà de leurs prévisions. La gauche détruite, la revendication politique n'a plus d'autre possibilité que de passer par la formation la plus armée émotionnellement, l'idéologie religieuse mâtinée de nostalgie de l'âge d'or. Elle convertira l'exclusion des masses en un puissant ressentiment contre la modernité.

Fabriquer du mensonge avec de l'argent et du sacré, voici la prouesse idéologique des familles rentières, à la tête desquelles on trouve le pouvoir saoudien. Issus d'une faction qui prône un puritanisme rigoriste (le wahhabisme), qui répudie l'islam des lumières, elle diffusera à travers les mouvements islamistes une conception littérale de la religion, hantée par un Dieu vengeur qui demande toujours plus de renoncement, lequel renoncement, comme nous le savons depuis Freud, ne peut engendrer que davantage de revendications pulsionnelles, de répression et d'étanchement sacrificiel en boucle.

Voici encore une configuration improbable à laquelle l'histoire donne jour : l'une des branches ultraminoritaires de l'islam, quasiment une secte, parvient, par les moyens que lui donne la richesse du pétrole et avec le soutien de son protecteur américain, à transformer l'anomalie en une idéologie dominante. L'invention des talibans était inscrite dans la logique de ce processus, que l'Arabie saoudite a commandé de bout en bout.

Quand finira-t-on d'invoquer l'essence des peuples pour expliquer leurs malheurs, quand cessera-t-on l'acquiescement à une condition qui n'a pas fini d'engendrer le pire?

(Fethi Benslama est maître de conférences de psychopathologie
et psychanalyse à l'université Paris-VII, directeur de la revue Intersignes.)

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Le Communiqué Isranet essaie de diffuser une grande variété d’opinions sur Israël, le Judaïsme
et le Moyen-Orient. Les articles et documents reproduits expriment l’opinion de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement au point de vue de l’Institut.

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Numéro 4 • vendredi le 23 novembre 2001

La trahison des clercs
L’Editorial de Claude Imbert
Le Point, 16 novembre, 2001

Des Lumières à Zola, ils menèrent, jusqu'à l'affaire Dreyfus, de courageux combats. Mais un siècle a passé et la phalange autoproclamée des « intellectuels » est devenue un mandarinat voué à l'erreur.

Avant la guerre, ils firent les yeux doux au nationalisme préfasciste. Après la guerre - sans honte ni relâche -, au communisme. Aujourd’hui, ces rejetons dégénérés de Voltaire, plutôt que d’« écraser l’infâme » des fous d’Allah, font le procès de qui ? De l’Amérique!

Après Michel Foucault admirateur, jadis, de Khomeyni, voice que leur petite troupe condamne Ben Laden du bout des lèvres mais qu’ils vitupèrent l’Amérique à pleine voix…« L’intellectuel français, disait Bernanos, est si souvent un imbécile que nous devrions le tenir pour tel jusqu'à ce qu’il ait prouvé le contraire… »

Hélas, le maigstère de l’intellectuel pétitionnaire pèse encore sur notre cléricature universitaire ou médiatique. Contorsions historiques pour expliquer la frustration arabe et ses révoltes, joie mauvaise à caresser toute promesse d’enlisement occidental, c’est toujours la même rumination. Leur dissentiment où il entre de la « heine de soi » et de la fascination pour le « barbare » est constitutif de la pensée politique française.

Les «intellectuels›› eurent jadis, il est vrai, le mérite de conquérir des droits de l’homme étranglés, d’ouvrir les yeux sur les misères du monde et les ratés du capitalisme libéral. Depuis l’exaltation rousseauiste du « bon sauvage ›› jusqu’au reniement de l’aventure coloniale caricaturée en mise à sac du tiers-monde, leur courant n’a cessé d’irriguer, pour le meilleur et pour le pire, la mauvaise conscience européenne. Le meilleur est passé. Le pire prend le dessus.

Car la promesse d’un destin alternatif s’est racornie en culte obsessif de la déesse Révolution. Une quête irrépressible d’absolu ! Un acharnement maniaque à combattre la perversion, réputée intrinsèque, du système libéral et marchand. Comme si nous ne savions pas, aussi bien qu’eux, que notre système n’a rien d’idéal ! Mais nous savons aussi que sa vertu est d’être amendable et, en tout cas, « préférable » aux autres. Comme la démocratie elle-même que notre système est seul à dispenser.

Dans une oration prémonitoire, Aragon, magnifique écrivain et suppôt consternant de Staline, a dit un jour: « Monde occidental, tu es condamné à mort. Nous sommes, nous, les défaitistes de l’Europe. Que l’Orient, votre terreur enfin, à votre voix réponde !…» Ben Laden a répondu!

La cohorte négationniste ne voit dans les réussites occidentales que victoires d’exploiteurs où la dignité humaine se dégrade sans fin. Elle tient pour négligeables les libertés conquises et les protections assurées. C’est avec les mêmes oeillères qu’elle respire dans la mondialisation le complot souterrain de l’Amérique. Et qu’elle décortique, aujourd’hui, l’attentat de Manhattan. Elle voit l’Amérique, son bouc émissaire, partout haïe et partout haïssable. Quelle erreur ! L’Amérique n’est réellement « haïe » que dans une partie limitée de la zone arabo-musulmane. Ailleurs, elle est souvent moquée mais beaucoup enviée, et son modèle, en Asie at en Amérique latine, fait plus d'adeptes, aujourd'hui, qu'il y a trente ans.

Le même délire nous peint en noir un Occident acharné, depuis les croisades, à l'oppression du monde arabo-musulman. C'est oublier que l'Empire ottoman opprima pendant cinq siècles la Grèce et un bon tiers de l'Europe chrétienne, et que l'esclavage ne fut pas une exclusivité européenne. C'est oublier que la Turquie, l'Iran, l'Arabie saoudite préservèrent – certes avec l'accord intéressé de l'Ouest ! – leur indépendance. Et que maintes autres nations arabes se libérèrent à leur satisfaction de la domination ottomane. Qu'en Bosnie ou au Kosovo l'Occident vient de protéger les musulmans malmenés par les Serbes. C’est oublier enfin l'essentiel: le sous-développement arabo-musulman tient plus à l'obscurantisme coranique, à l'asservissement des femmes et à la corruption des princes pétroliers qu'à l'oppression occidentale.

Quant à l'Amérique, ses erreurs sont en effet patentes, portées par l'outrecuidance euphorique de celui qui est devenu le malabar de l'Occident. Mais a-t-il voulu cette « hyperpuissance », conquise par le dynamisme de ses immigrants et une méritocratie severe ? Pas sûr ! Ses succès (et l'effrondrement soviétique) la lui ont conférée sans qu'il ait pu – ou su – élaborer une doctrine digne de son statut. Un « empire sans doctrine impériale », dit Kissinger. Et Morand : « Les Américains sont des Romains improvisés »… Mais ils forment une des nations les plus démocratiques du monde. Plus que ses fautes, c'est cette réussite-là que nos vieux dévots ne lui pardonnent pas.

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Le nouvel antisémitisme passé sous silence à l'UQAM
Elias Levy
Le Devoir, 15 novembre, 2001

Demain, le Centre de recherche sur l'immigration, l'ethnicité et la citoyenneté (CRIEC) et le Centre de droit international de Montréal (CEDIM) organisent, à l'Université du Québec à Montréal, un colloque sur les défis et les enjeux de l'après-conférence internationale sur le racisme de Durban. Patrimoine Canada et le ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration du Québec parrainent ce forum.

Plusieurs problématiques relatives au phénomène délétère du racisme seront analysées par les conférenciers invités à cette rencontre. Toutefois, il est regrettable que les organisateurs de cet événement aient complètement éludé un sujet épineux qui a pourtant prédominé tout au long de la conférence de Durban: l'émergence d'un nouvel antisémitisme émanant de l'antisionisme débridé affiché par les détracteurs de l'État d'Israël.

Un représentant de la communauté arabe proposera, dans le cadre du colloque du CRIEC et du CEDIM, des pistes pour élaborer une stratégie afin de lutter contre le racisme antiarabe et antimusulman. Une réflexion nécessaire et salutaire, notamment à un moment critique où, en Occident, on a tendance à associer le monde musulman à l'islamisme suicidaire prôné par ben Laden et ses séides. Parmi toutes les versions possibles de l'islam, les Occidentaux n'ont cessé de privilégier les fondamentalistes alors même que ces derniers sont minoritaires dans le monde musulman. On oublie trop souvent que si le nombre fait foi, de fait, les plus grandes communautés musulmanes au monde sont javanaises et indiennes. Or la grande majorité des musulmans javanais ou indiens ne pratique pas un islam littéral, qui serait fondé sur une lecture rigoriste du Coran.

Pourquoi les organisateurs du colloque ont-ils décidé de faire fi de l'une des dimensions cardinales du racisme contemporain, le nouvel antisémitisme, drapé dans les oripeaux de la rectitude politique, qui a sévi avec véhémence à Durban? L'échec cuisant de la conférence de Durban continue de tarauder toutes les nations qui souhaitent ardemment adopter des moyens d'action concrets pour combattre vigoureusement le racisme et les violations des droits de l'homme qui sont légion dans les quatre coins de la planète.

Mais dès son ouverture, une nuée de délégués survoltés a transformé cette conférence sur le racisme en un tribunal impitoyable qui avait pour unique mandat d'instruire le procès de l'État d'Israël, une entité «coloniale, maléfique, criminelle, arrogante... » - expressions employées par des organisations arabo-islamiques présentes à Durban - à laquelle on a imputé sans ambages tous les maux qui affligent l'humanité.

Une «palestinophilie»


À Durban, on a vu jaillir avec force un nouvel antisémitisme, né dans la mouvance de la gauche autour d'une «palestinophilie» mystique qui a aujourd'hui pour principal vecteur l'islamisme. La haine vouée aux juifs, par Israéliens interposés, se porte bien en ce début du troisième millénaire. La plupart du temps, il est vrai, cette haine viscérale se déguise, elle louvoie, elle a des pudeurs d'élégante. La langue est riche, elle offre à l'antisémitisme un attirail d'exutoires trompeurs et protecteurs: antisionisme, révisionnisme, nationalisme, chauvinisme, traditionalisme, grâce auxquels, désormais, l'interdit se dit avec le sourire.

À Durban, la haine vouée au peuple juif et à Israël a atteint des proportions effarantes. Ce nouvel antisémitisme, qui, depuis la guerre des Six Jours en 1967, a germé à gauche, plus précisément dans les milieux allant du gauchisme jusqu'à la nouvelle social-démocratie en passant par le communisme, puise son essence dans un antisionisme absolu qui postule qu'Israël est l'incarnation du «mal absolu», un État paria qu'il faut absolument éradiquer du monde.

À Durban, nombreux étaient ceux qui ont affirmé sans fard que l'annihilation de l'État hébreu atténuerait la détresse des damnés de la Terre. Mais qui peut rationnellement penser une seconde que la destruction de l'État d'Israël améliorera d'un iota la situation des descendants d'esclaves aux États-Unis ou au Brésil, celle des Afghans, des Pakistanais, des peuples de l'Afrique noire?

Le nouvel antisémitisme exploite trois stéréotypes antijuifs tenaces, profondément ancrés dans le subconscient des contempteurs de l'État d'Israël, notamment dans le monde arabo-islamique: la thèse du complot fomenté par l'impérialisme «américano-sioniste» en vue de la domination du monde; le meurtre rituel, commis par des «Juifs cruels et sans pitié», projeté aujourd'hui sur Tsahal, une armée tueuse d'enfants palestiniens; et la banalisation de la Shoah, le génocide juif perpétré par les nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale.

La stratégie négationniste est l'un des principaux corollaires de la logique pernicieuse inhérente au nouvel antisémitisme. Une stratégie parfaitement transparente: puisque la Shoah confère à Israël une légitimité particulière, il suffit de la mettre en doute, voire de la dénoncer comme un mensonge, pour délégitimiser l'État hébreu.

Ce n'est pas non plus par hasard que le politologue juif américain Norman Finkelstein est devenu une coqueluche adulée dans les milieus militants et intellectuels arabes. Son pamphlet, L'Industrie de l'Holocauste - Réflexions sur l'exploitation de la souffrance des juifs, paru en français cette année aux éditions La Fabrique, est désormais un livre-culte dans le monde arabo-islamique. Finkelstein, dont les parents étaient des rescapés du ghetto de Varsovie et des camps d'extermination nazis, est porté au pinacle dans les cénacles intellectuels atabes et palestiniens. En mai dernier, invité par l'Union des étudiants arabes et palestiniens de Montréal, cet antisioniste invétéré a prononcé dans une salle archicomble de l'université McGill une conférence intitulée «Israël, l'Holocauste et la Palestine».

Une conférence raciste

À Durban, les adversaires d'Israël ont jeté l'opprobre sur la mémoire historique du peuple juif en tissant des analogies abjectes et fallacieuses entre le comportement de l'État hébreu à l'endroit des Palestiniens et la bestialité indicible des nazis que les juifs subirent pendant la guerre.

Comme me l'a expliqué l'écrivain de renommée mondiale et Prix Nobel de la paix Élie Wiesel au cours d'une entrevue récente, «ce n'est plus un secret pour personne. Ceux qui attaquent aujourd'hui la mémoire juive le font parce qu'ils détestent l'État d'Israël. Puisque l'État juif se réclame de cette mémoire, ceux qui vouent Israël aux gémonies se doivent alors de dénigrer la mémoire historique du peuple juif. Aux États-Unis, ceux qui écrivent des pamphlets contre la mémoire juive sont les mêmes qui ne cessent d'attaquer violemment et vicieusement Israël» (entrevue avec Élie Wiesel publiée dans l'édition du Canadian Jewish News du 8 novembre).

À Durban, la judéophobie la plus ignoble et l'antisionisme le plus échevelé ont fait très bon ménage. Cette conférence, qui devait combattre le racisme, s'est rapidement métamorphosée en une conférence raciste.

Dans des milieux arabo-musulmans et de gauche, on appelle cela le nouveau progressisme!

(L'auteur, Elias Levy, est journaliste.)

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Numéro 3 • vendredi le 16 novembre 2001

Mais si, cela a à voir avec l'islam !
Salman Rushdie
Courrier International, Numéro 575, 8 Novembre, 2001

"Cela n'a rien à voir avec l'islam." Les leaders de ce monde répètent cette litanie dans l'espoir louable d'éviter que des musulmans innocents ne soient victimes de représailles en Occident et aussi parce que si les Etats-Unis veulent préserver la cohésion de leur coalition contre le terrorisme, ils ne peuvent s'offrir le luxe de suggérer qu'islam et terrorisme aient quoi que ce soit en commun.

L'ennui, avec ce démenti nécessaire, c'est qu'il est faux. Si cela n'a rien à voir avec l'islam, pourquoi ces manifestations de soutien à Oussama Ben Laden et Al Qaida dans tout le monde musulman ? Pourquoi ces 10 000 hommes armés de sabres et de haches se sont-ils massés à la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan en réponse à l'appel au djihad d'un quelconque mollah ? Pourquoi les premiers morts britanniques de la guerre sont-ils trois musulmans tombés au combat aux côtés des talibans ?

Bien sûr que si, cela a "à voir avec l'islam". Reste à savoir ce que l'on entend exactement par là. La plupart des musulmans ne sont pas de savants exégètes du Coran. Pour un grand nombre d'hommes musulmans "croyants", qui dit islam dit, d'une façon confuse et mal définie, non seulement la crainte de Dieu - la crainte plus que l'amour, semble-t-il -, mais aussi tout un tas de coutumes, d'opinions et de préjugés parmi lesquels les pratiques alimentaires, la séquestration ou quasi-séquestration de "leurs" femmes, la haine de la société moderne en général, elle qui déborde de musique, d'impiété et de sexe, et plus particulièrement la haine - et la peur - de l'idée que leur environnement immédiat ne soit conquis, "occidentoxiqué" par le mode de vie libéral de l'Occident.

Depuis trente ans environ, des organisations motivées regroupant des hommes musulmans (ah, que n'entend-on la voix des femmes du monde islamique!) développent des mouvements politiques radicaux à partir de cet humus de "foi". Ces islamistes incluent les Frères musulmans d'Egypte, les sanguinaires combattants du Front islamique du salut et des GIA en Algérie, les chiites radicaux iraniens et les talibans. Ils s'appuient avant tout sur la pauvreté, et leurs efforts ont pour fruit la paranoïa. Cet islam paranoïaque, qui rejette sur les étrangers, les "infidèles", tous les torts des sociétés musulmanes et qui, en guise de remède, propose de fermer ces sociétés au projet concurrent de la modernité, est aujourd'hui la version de l'islam qui connaît l'expansion la plus rapide de par le monde.

Cela ne rejoint pas entièrement la thèse de Samuel Huntington sur le "choc des civilisations", pour la simple raison que le projet des islamistes ne s'oppose pas seulement à l'Occident et aux "juifs", mais aussi à leurs coreligionnaires islamistes. Les dissensions entre les pays musulmans sont au moins aussi profondes, sinon plus, que le ressentiment qu'ils éprouvent vis-à-vis de l'Occident. Il serait néanmoins absurde de nier que cet islam paranoïaque et autodisculpant exerce une fascination idéologique considérable.

Il y a vingt ans, j'écrivais un roman sur les luttes de pouvoir dans un Pakistan de fiction, et il était déjà de rigueur dans le monde musulman de rejeter tous les malheurs sur l'Occident. A l'époque comme aujourd'hui, certaines de ces critiques étaient fondées. Mais la question que je posais n'a rien perdu de son importance : et si les maux de nos sociétés n'étaient pas principalement la faute de l'Amérique, mais plutôt la conséquence de nos propres errements ? Comment les comprendrions-nous alors ? En acceptant notre part de responsabilité dans nos problèmes, ne pourrions-nous pas commencer à apprendre comment les résoudre par nous-mêmes ?

De nombreux musulmans, ainsi que des analystes laïques ayant des racines dans le monde musulman, commencent à raisonner ainsi. Ces dernières semaines, des voix se sont élevées dans tout le monde musulman pour protester contre le détournement obscurantiste de la religion. Les exaltés d'hier (dont Youssouf Islam, également connu sous le nom de Cat Stevens) se refont aujourd'hui une improbable virginité. Un écrivain irakien cite un satiriste de son pays : "La maladie qui est en nous vient de nous." Un musulman britannique écrit : "L'islam est devenu son propre ennemi." Un ami libanais, de retour de Beyrouth, me dit que, depuis les attentats du 11 septembre, on hésite moins à critiquer ouvertement l'islamisme.

Cela me rappelle la façon qu'avaient les socialistes non communistes de prendre leurs distances vis-à-vis du socialisme tyrannique soviétique. Quoi qu'il en soit, les premiers balbutiements de ce contre-projet ont une signification profonde. Si l'on veut réconcilier islam et modernité, il faut encourager ces voix jusqu'à ce qu'elles deviennent assourdissantes. Beaucoup parlent d'un autre islam, de leur foi personnelle, privée.

Il faut rendre la religion à la sphère du personnel, la dépolitiser, c'est l'essence de ce que doivent comprendre toutes les sociétés musulmanes pour se moderniser. Le seul aspect de la modernité qui intéresse les terroristes, c'est la technologie, qu'ils considèrent comme une arme que l'on peut retourner contre ses créateurs. Si l'on veut vaincre le terrorisme, le monde musulman doit accepter à son bord les principes laïques et humanistes qui sont le fondement du moderne et sans lesquels la liberté des pays musulmans ne restera qu'un rêve lointain.

(Cet article de Salman Rushdie est d'abord paru dans l'édition du 2 novembre 2001 du New York Times. Salman Rushdie est un écrivain britannique d'origine indienne, jadis condamné à mort par une fatwa lancée contre lui par les ayatollahs iraniens, après la publication de son roman Les Versets sataniques .)

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Sari Nusseibeh bouscule le credo de l'OLP
sur le sort des réfugiés

Le Monde, 10 novembre, 2001

Jérusalem de notre correspondant

Sous les sourcils charbonneux, le regard est espiègle. Bien campé dans son fauteuil, Sari Nusseibeh grille paisiblement ses cigarettes en jouant avec les grains noirs d'un chapelet. C'est pourtant par lui qu'une controverse sur le droit au retour des réfugiés palestiniens est arrivée, à la suite d'une tribune publiée simultanément le 24 septembre par un quotidien palestinien et par un journal israélien. Il invitait les Palestiniens à prendre en compte l'opposition irréductible des Israéliens à un retour éventuel à l'intérieur de leurs frontières reconnues internationalement, ébréchant ainsi l'un des credos de l'OLP. Malgré les critiques et des appels lancés au chef de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat, pour qu'il le démette de ses nouvelles fonctions de représentant de l'OLP pour Jérusalem - sui! te au décès de Faycal Husseini -, le recteur de l'université d'Al-Qods, qui assure s'exprimer à titre personnel, ne veut pas en rabattre.

"Si on considère que la perspective ouverte par les accords d'Oslo, c'est de voir à terme deux Etats vivant côte à côte, alors le droit du retour des réfugiés palestiniens ne peut être conçu que dans le cadre de l'Etat palestinien, à certaines exceptions près. On sait très bien que les Israéliens n'accepteront jamais un droit au retour qui mettrait en cause le caractère juif de leur Etat (...)
. C'est la réalité. Il faut la prendre en compte, tout comme il faut prendre en compte la question des compensations, individuelles et collectives, et la reconnaissance publique, incontournable, par Israël, de sa responsabilité dans cette tragédie", considère M. Nusseibeh. "C'est seulement ainsi que l'on s'approchera le plus près des résolutions des Nations unies sur ce sujet." Il met en regard avec cette "! ;ligne rouge" israélienne, celle que constitue pour les Palestiniens l'intégrité des territoires aujourd'hui partiellement autonomes de Gaza et de la Cisjordanie, mités par des colonies en continuelle expansion, à l'origine, selon lui, de l'échec actuel du processus de paix israélo-palestinien. La paix, ajoute-t-il, ne peut être bâtie sans cela.

Le recteur reconnaît qu'il fait plus œuvre de pédagogie que de tactique politique en abordant des questions "aussi émotionnelles", mais il estime que la raison rapporte parfois beaucoup plus que l'habileté. "Pendant des années, la question de la reconnaissance d'Israël a agité l'OLP, cela a créé de grandes tensions et de nombreux préjudices alors que nous nous privions dans le même temps des avantages que cette reconnaissance aurait pu apporter", assure-t-il. "Et puis je suis convaincu que le débat sur la question des réfugiés (...) fait son chemin dans les têtes, inconsciemment."

Né en 1949 dans l'une des grandes familles palestiniennes de Jérusalem, ce professeur de philosophie a grandi dans l'aura d'un père respecté, Anouar, tour à tour ministre du premier "gouvernement palestinien" à Gaza, au début des années 1950, professeur et ambassadeur. Ce n'est pas la première fois qu'il joue les francs-tireurs. En 1986, sa participation à des réunions avec une délégation du Likoud lui avait valu d'être roué de coups par des étudiants. "Le projet sur lequel nous travaillions (...), nous était bien plus favorable que les accords d'Oslo, notamment sur Jérusalem-Est", assure Sari Nusseibeh en riant. Il se dit prêt à "tester" le premier ministre israélien, Ariel Sharon. "Il faut que les Israéliens comprennent que (...) c'est aujourd'hui ou jamais", estime-t-il. ! "La violence mène à une impasse. Il n'existe que deux solutions : deux Etats, ou un seul Etat, binational, qui signifiera donc la fin de leur projet d'Etat juif. S'il nous apparaît que la piste de l'Etat palestinien n'est pas possible, si les colonies continuent de se développer, il ne nous restera plus qu'à nous retourner vers la seconde solution et de mener une lutte pour l'égalité des droits dans un Etat sécularisé. A terme, je ne doute pas un instant de l'issue d'une telle lutte", prévient, de sa voix douce, M. Nusseibeh.

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Numéro 2 • vendredi le 9 novembre 2001

LASSITUDE, EQUILIBRE, ET LUCIDITE
Elie Barnavi
L'Express, 8 novembre, 2001

L'ambassadeur d'Israël à Paris, Elie Barnavi, tire les enseignements d'un sondage réalisé par la Sofres. Leïla Chahid, déléguée générale de Palestine en France, et l'écrivain Elias Sanbar réagissent.

Que pensent les Français d'Israël, des Palestiniens, du conflit israélo-palestinien? Comment évaluent-ils les responsabilités des uns et des autres dans la crise actuelle, et quelle idée se font-ils des chances d'un règlement? Sur toutes ces questions et bien d'autres encore, nous avions jusqu'ici une vue plutôt impressionniste, au gré des lectures, des intuitions et des sentiments de tout un chacun. Nous avons voulu en savoir plus.

Du 10 au 14 septembre 2001, la Sofres a effectué pour le compte de l'ambassade d'Israël à Paris un sondage d'opinion auprès d'un «échantillon national de 1 000 personnes représentatif de l'ensemble de la population [française] âgée de 18 ans et plus, interrogées en face-à-face à leur domicile par le réseau de [ses] enquêteurs.» Il s'agissait pour nous de nous doter d'un outil d'analyse et d'information.

Le tableau d'ensemble met en scène une opinion publique française assez lasse d'un conflit proche-oriental qui s'éternise au-delà du raisonnable et fort sceptique sur les chances d'un dénouement heureux. Une opinion publique, aussi, qui «ne s'en laisse pas conter», et donc plutôt équilibrée, lucide et critique.

L'image d'Israël aux yeux des Français
n'est sans doute plus ce qu'elle était
dans les années 50 et 60

Une opinion publique, enfin, qui, au terme d'une année de violences durant laquelle Israël a été plus qu'à son tour mis sur le banc des accusés, se montre dans l'ensemble bien plus favorable à l'Etat hébreu qu'on n'osait l'espérer ou qu'on pouvait le craindre, c'est selon. Ainsi, les sympathies de 26% des sondés vont plutôt à Israël (19% aux Palestiniens, 11% aux deux, 35% à aucun des deux). Et, si l'image d'Israël aux yeux des Français n'est sans doute plus ce qu'elle était dans les années 50 et 60, elle reste globalement positive, puisque 44% des Français nous conservent leur sympathie. C'est moins que les Etats-Unis, avec 77% (il y aurait d'ailleurs des choses à dire sur l'antiaméricanisme supposé des Français), l'Egypte (64%), le Maroc (64%) et la Russie (50%), mais plus que la Jordanie (36%), le Liban (34%), la Palestine (32%), la Syrie (21%) et l'Iran (14%). L'étude par catégories d'âge et de sexe, de niveau d'éducation et d'appartenance socio-professionnelle, partisane et confessionnelle aide à brosser un portrait-robot du Français sympathique à Israël: adulte, de sexe masculin, catholique non pratiquant (il est vrai que la catégorie «autre religion» - 35% d'opinions favorables - risque d'être fortement influencée à la baisse par la disproportion entre l'islam, deuxième religion en France, et toutes les autres, judaïsme compris), issu des classes moyennes et plutôt cultivé.

Sur les principaux chapitres du contentieux israélo-palestinien, l'opinion française se montre très partagée, avec d'ailleurs une forte proportion d'indécis. Sur le statut de Jérusalem, un quart des Français contre 17% sont plutôt favorables à la position d'Israël. La propagande arabe ne semble pas avoir réussi à convaincre les Français que, comme l'a affirmé brutalement un des négociateurs palestiniens à Camp David, «les Juifs n'ont rien à faire sur le Haram el-Sharif [le mont du Temple]». En revanche, la présence israélienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza n'enthousiasme guère les Français: s'il se trouve tout de même 15% de Français pour se dire plutôt favorables à la position d'Israël sur la question des implantations, 36% sont plutôt favorables aux thèses palestiniennes (remarquons tout de même que près de la moitié - 49% - sont sans opinion sur ce sujet, pourtant abondamment présenté par la presse comme crucial dans la crise actuelle). Enfin, 27% sont plutôt favorables à la position des Palestiniens sur la question essentielle du retour des réfugiés contre 18% et 55% sans opinion. Il nous faudra expliquer sans relâche à l'opinion française notre opposition absolue et unanime, tous partis et courants de pensée confondus, à ce «droit» aux allures benoîtes et compatissantes. Car ce n'est pas d'idéologie qu'il s'agit: l'acceptation du «principe» du retour signifierait la négation de la légitimité de l'Etat d'Israël; sa réalisation passerait nécessairement par la disparition pure et simple de l'Etat juif.

Curieusement, c'est dans un domaine où nous attendions une quasi-unanimité, tellement il semble relever de l'évidence, du bon sens, que surgit la surprise la plus désagréable: la démocratie. En effet, seuls 34% des Français estiment que le vocable «démocratique» s'applique davantage aux Israéliens qu'aux Palestiniens. Certes, 8% seulement pensent le contraire; mais ils sont 21% pour juger qu'il s'applique autant à l'un qu'à l'autre, et à peine plus (22%) pour estimer qu'il ne s'applique ni à l'un ni à l'autre. Au total, donc, la démocratie israélienne trouve grâce aux yeux de 55% des Français, ce qui est peu. C'est là qu'on mesure le mieux les ravages de l'Intifada sur une opinion publique abreuvée d'images guerrières qui collent mal avec l'image irénique que l'Occident se fait de la démocratie.

«Seuls 27% des Français pensent
qu'"Israël ne fait qu'éliminer des terroristes"»

Pour autant, et sans doute pour les mêmes raisons, l'Intifada a une image déplorable: 24% des Français l'approuvent tout à fait (3%!) ou l'approuvent plutôt, alors qu'ils sont 56% à la désapprouver tout à fait (28%) ou à la désapprouver plutôt. Manifestement, les porte-parole palestiniens et leurs relais français n'ont pas réussi à convaincre l'opinion publique que la violence palestinienne s'apparentait à une forme de résistance légitime à l'occupation israélienne.

Plus généralement, la violence provoque une réaction de rejet, et ce d'autant plus que des négociations prometteuses paraissaient devoir y mettre un terme. En effet, à la question: «Quand vous voyez sur une photo ou à la télévision des civils israéliens blessés ou tués dans un attentat commis par un Palestinien, laquelle de ces deux phrases correspond le mieux à votre réaction?», 39% répondent qu'il «est honteux que les Palestiniens tuent des civils innocents», 34% préfèrent l'affirmation que «les Israéliens tuent également beaucoup de civils palestiniens innocents», et 27% se disent «sans opinion», ce qui en l'occurrence me semble plutôt une manière de ne pas prendre position. Pis, nous n'avons apparemment pas réussi à persuader l'opinion française du bien-fondé de la politique d'attaques ciblées, puisque seuls 27% des Français pensent qu'«Israël ne fait qu'éliminer des terroristes», alors qu'ils sont 43% à les assimiler à des «assassinats» et 30% à ne pas se prononcer.

En revanche, et comme on pouvait s'y attendre, la forme de violence la plus odieuse aux yeux de l'opinion française est l'attentat-suicide: faisant justice de la thèse du «désespoir» (11%), qui rendrait compte (et, au passage, légitimerait) ces actes de barbarie, les Français y voient massivement «une preuve de fanatisme» (83%). Mais ils n'aiment pas non plus le rôle des enfants dans l'Intifada. A la question: «Quand vous voyez sur une photo ou à la télévision un enfant palestinien blessé ou tué par les soldats israéliens, laquelle de ces deux phrases correspond le mieux à votre propre réaction?», 34% rejettent la faute sur Israël («C'est honteux que les soldats israéliens tirent sur des enfants»), mais 46% trouvent «honteux que les Palestiniens envoient des enfants se battre contre les soldats israéliens».

Mais qui est responsable de l'impasse actuelle? Le verdict est sans appel: Israéliens, Palestiniens, Américains, pays arabes, tous coupables, à parts à peu près égales (respectivement 83%, 80%, 76% et 77%). Viennent ensuite des vilains plus inattendus: les grandes organisations juives dans le monde (sans doute à cause de la puissance prêtée au lobby juif américain), la Grande-Bretagne (vieux souvenir du mandat britannique?), l'Union européenne (trop passive?) et la Russie (pourquoi pas?). Et à qui faut-il imputer l'échec des négociations de paix? Peut-être parce que pendant longtemps la seule version des faits publiée a été palestinienne - parce que le gouvernement Barak, amer et déçu, a tourné le dos à Camp David; et que celui de Sharon n'avait nulle raison de le défendre - les Français renvoient dos à dos Israéliens et Palestiniens: si 8% pensent que la responsabilité en incombe aux Israéliens et autant aux Palestiniens, ils sont 75% à estimer qu'elle est partagée.

Et l'avenir? Sans surprise, les Français pensent que la solution du problème passe par la coexistence de deux Etats dans la région (83%). Seuls 3% jugent qu'il ne devrait y avoir qu'un Etat israélien, et à peine 1% pour penser qu'un Etat palestinien suffirait. Mais ils sont terriblement pessimistes: peu (16% contre 68%) croient à la volonté sincère d'Israël d'accepter l'existence d'un Etat palestinien (en fait, tous les sondages israéliens disent exactement le contraire), encore moins font confiance aux Palestiniens pour accepter sincèrement l'existence d'Israël (14 contre 70), et guère nombreux sont ceux qui en jugent capable le monde arabe dans son ensemble (16 contre 62). Enfin, à la question de savoir si, à leur avis, il y aura un jour une paix durable entre Israël et les Palestiniens, seuls 25% des Français se prononcent par l'affirmative, alors que 63% répondent «non» et 12% haussent les épaules. On comprend que, par les temps qui courent, l'optimisme se porte mal. Mais je veux rassurer les Français: il n'est pas de conflit éternel - après tout, même la guerre de Cent Ans n'a duré que cent seize ans... Ce conflit s'achèvera donc bien un jour, comme les autres, et d'ailleurs, nous y étions presque. Aussi bien, je ne doute pas que la raison finira par reprendre le dessus, même si, à en croire un grand diplomate qui s'y entendait, les nations ne se résignent aux solutions de sagesse qu'après avoir essayé toutes les autres.

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Le Communiqué Isranet essaie de diffuser une grande variété d’opinions sur Israël, le Judaïsme
et le Moyen-Orient. Les articles et documents reproduits expriment l’opinion de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement au point de vue de l’Institut.

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Numéro 1 • vendredi le 2 novembre 2001

QUELS BUTS POURSUIT MANLEY?
Norman Spector
La Presse, 30 octobre 2001

Dans le cadre de ses nouvelles fonctions au sein du Cabinet, qui sont d'assurer la sûreté et la sécurité des Canadiens, on peut s'interroger sur le but de la visite de John Manley à Tel-Aviv et Téhéran cette semaine.

John Manley s'arrêtera en Iran et en Syrie, deux pays qui figurent sur la liste des commanditaires du terrorisme, dressée par les Américains. Ce sont deux pays qui élèvent les tueurs-kamikazes du Hamas au rang de «défenseurs de la liberté» lorsqu'ils fixent des explosifs à leur ceinture et font sauter des mères et leurs enfants dans des pizzérias. Ils maintiennent qu'Israël est un État terroriste lorsqu'il réagit à ces attaques. La Syrie abrite toute une variété de terroristes, notamment les membres du groupe responsable de l'assassinat du ministre du Tourisme d'Israël. L'Iran n'appuie pas l'appel du Canada pour la création d'un État palestinien voisin d'Israël, souhaitant plutôt que la Palestine remplace celui que les Iraniens appellent «le petit Satan». Lorsque l'Iran déclare que l'occupation de la Palestine est la cause du conflit, il sous-entend que l'existence d'Israël en est la vraie raison. Pour soutenir son argument, l'Iran fournit des armes au Hezbollah pour qu'il mène l'attaque sur sa frontière nord. (...)

Si ce n'est déjà fait, M. Manley devrait obtenir une traduction des messages diffusés et des fatwas écrites par ben Laden. C'est une erreur de considérer ce dernier seulement comme un lunatique ou un anarchiste.

Si déraisonnables soient-elles, le chef de l'Al-Quaeda a bel et bien des revendications territoriales. En fait, en ce qui a trait au territoire situé entre le Jourdain et la Méditerranée, ses objectifs sont les mêmes que ceux du Hamas. Aucun ne veut d'un État palestinien vivant en harmonie avec son voisin juif. Les deux considèrent que ce territoire est un waq'f, relevant exclusivement des Musulmans, et que l'existence d'Israël est une hérésie.

Il est certain que ben Laden poursuit un objectif territorial. Il veut que les É. -U. et la Grande-Bretagne cessent de bombarder l'envahisseur du Koweït, l'Irak. De plus, il veut qu'ils se retirent du Moyen-Orient, de la région du golfe Persique et de ses pays pétroliers - et surtout de l'Arabie Saoudite, le plus riche d'entre eux.

Ben Laden semble n'avoir aucune difficulté à recruter des kamikazes saoudiens riches, instruits et prêts à tuer des Américains. De plus, tout comme le Hamas, il n'a aucun scrupule à prendre pour cible des civils. Pour justifier leurs actes, ils invoquent tous les deux une interprétation extrême de l'islam qui glorifie le martyre - et qui promet soixante-douze vierges aux jeunes hommes qui font sauter des adolescents dans une discothèque ou des employés de bureau dans un gratte-ciel.

Manley dit comprendre la «frustration» d'Israël. Espérons qu'il saura dire à Yasser Arafat que le temps est venu pour lui de décider de se ranger du côté des terroristes ou de celui des Américains et de leurs alliés, même si sa popularité est le prix qu'il doit payer. Ce n'est qu'alors que le monde saura s'il dirige un régime semblable à celui des talibans ou s'il est prêt à entreprendre de nouveau des négociations de paix. Des centaines de Palestiniens sont morts inutilement l'an dernier. Bien qu'il exerce depuis peu ses nouvelles fonctions, M. Manley doit également comprendre que les Israéliens ont eux aussi payé très cher, avec une succession de premiers ministres au fil des années, dont l'un a été assassiné. Et aussi en nombre de victimes: proportionnellement, le nombre de juifs israéliens et d'arabes tués l'an dernier est plus élevé que le nombre de victimes de l'attentat du 11 septembre.

Du sang, c'est du sang, monsieur Manley.

Arafat, le seul interlocuteur?

Israël a demandé à plusieurs reprises que le leader palestinien démantèle les cellules du Hamas et qu'il en emprisonne les acteurs comme il a promis de le faire dans le traité de paix d'Oslo en 1993. Ce n'est qu'en raison de ce refus d'Arafat qu'il a été décidé de les capturer «morts ou vifs».

John Manley affirme qu'Arafat est le seul «interlocuteur auquel ils ont accès pour tenter de parvenir à une résolution pacifique du problème palestinien». En réalité, les Israéliens tentent depuis 1993 de savoir si cela est vrai. Personne, incluant Manley, ne peut encore affirmer qu'Arafat soit disposé à reconnaître la légitimité d'un état juif au Moyen-Orient.

La bonne nouvelle est que la plupart des Israéliens acceptent encore aujourd'hui que deux peuples doivent se partager ce territoire. C'est pourquoi leur gouvernement n'a pas renversé Arafat et qu'il se contenterait de l'extradition des terroristes (sujet dont George Bush refuse de discuter avec les talibans). Et c'est pourquoi Israël a choisi de mener des raids ciblés et mesurés, lancés par des forces spéciales, plutôt que de procéder aux attaques aériennes généralisées menées aujourd'hui en Afghanistan, avec des résultats discutables.

Ainsi, les Américains courent donc beaucoup moins de risques que les soldats israéliens et les espions sur le terrain. Les attaques de la semaine dernière ont fait beaucoup plus de victimes civiles en Afghanistan qu'en Palestine. Alors que M. Manley s'est opposé à l'incursion israélienne, il n'a toutefois pas critiqué nos alliés américains pour ces «dommages de guerre».

Et il n'a pas à le faire, compte tenu des limites de notre participation militaire et de notre expérience en contre-terrorisme. Cependant, il ne devrait pas se montrer aussi empressé de prêcher aux Israéliens qui vivent une situation dont aucun ministre canadien ne peut apprécier le danger.

Dans le cadre de ses nouvelles responsabilités ministérielles, il devra bientôt affronter une fraction de la menace terroriste à laquelle les Israéliens font face chaque jour. En attendant, il devrait simplement leur rappeler qu'en raison de la guerre menée en Afghanistan, il serait préférable qu'ils fassent preuve de la plus grande retenue au Moyen-Orient - et qu'ils s'assurent de ne pas être vus sur les écrans de télévision du monde islamique.

Secrétaire général du premier ministre Brian Mulroney durant la guerre du Golfe, l'auteur a été ambassadeur du Canada en Israël et le premier représentant du Canada auprès de l'Autorité palestinienne à Gaza.

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