Communiqué Isranet
mars 2002
Un service de l’I.C.R.J.
l ’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme

Prof. Frederick Krantz, Directeur

Numéro 21 • vendredi le 22 mars, 2002

Veuillez prendre avis que nous ne publierons pas de Communiqué Isranet le vendredi 29 mars, en raison des congés de Pessah. Les activités reprendront cours à compter du 5 avril.

" Les nouveaux visages, rouge et vert, de l'antisémitisme "
Alexandre del Valle
Centre d'Information et de Documentation
sur le Moyen-Orient (Bruxelles), 20 mars 2002

Après le 11 septembre 2002, une idée à notre avis fort dangereuse, a germé dans les conscients et inconscients collectifs " stokholmisés " de nombreuses âmes européennes, à savoir la conviction selon laquelle, en fin de compte, " la colère " de Ben Laden, des Islamistes et des Arabes-Palestiniens-Irakiens, etc en général, est en partie compréhensive et n'est peut être que la conséquence de " l'arrogance " américano-occidentale et du " colonialisme-raciste " israélien, Al Qaïda ou le Hamas ayant voulu " venger " la misère des enfants irakiens et le " martyr du peuple palestinien ". Aux termes de ce terrible raccourci exonérateur, la barbarie islamiste, la nature totalitaire de cet " obscurantisme vert ", en ressortent niées, oubliées, occultées.

Syndrome de Stokholm et instrumentalisation-retournement de la Shoah au service du Totalitarisme islamiste

D'après nous, ce phénomène consistant à trouver des circonstances atténuantes aux bourreaux et à accabler les victimes, trouve en partie ses origines dans une forme renouvelée de haine antijuive doublée d'une haine de soi de la part des populations occidentales déchristianisées. Celles-ci voient dans l'islamisation progressive de leurs sociétés une sorte de rédemption-punition visant à expier les fautes passées : Croisades, Inquisition, colonialisme, impérialisme, Shoah, etc, le " sionisme " apparaissant, qu'on en soi solidaire ou non, au sein des représentations arabo-islamiques et d'extrême-gauche, comme la continuation et l'incarnation moderne la plus éclatante de l'arrogance européenne et occidentale. Une forme d'autant plus détestable et à combattre qu'elle constitue, avec l'Amérique WASP, la partie la moins culpabilsée et la plus apte à se défendre de la civilisation occidentale, l'Europe semblant avoir d'ores et déjà renoncé à demeurer dans l'Histoire (exceptée peut être la Russie de Poutine). D'une certaine manière, la haine anti-sioniste et anti-américaine primaire, propre à une certaine gauche radicale, exprime le sentiment de haine de soi et de désir de mort propre aux sociétés déclinantes...

Nous nous attarderons en particulier au cours des lignes qui suivent sur le thème de la nouvelle judéophobie, dans la mesure où - paradoxe apparent, seulement - ce sont ceux là même qui ont le plus instrumentalisé la Shoah et les douleurs du peuple juif, à savoir l'extrême gauche et la gauche internationaliste en général, qui oeuvrent le plus aujourd'hui dans le sens d'une diabolisation des Juifs, via l'Etat d'Israël et le sionisme dont ces derniers sont solidaires, relayant ainsi directement les thèmes de propagande d'Oussama Ben Laden qui n'a pourtant jamais été préoccupé par le sort des Palestiniens.

D'après nous, la plus haute forme de judéophobie post-holocauste consiste à retourner la Shoah contre ses victimes historiques juives : Israël, assimilée à un " Etat fasciste ", est accusée de perpétrer une nouvelle Shoah contre les Palestiniens, qui ont traduit Shoah par Naqbah (" catastrophe " en arabe et en hébreux) et commémorent leur " catastrophe " (la création d'Israël) à la même date, cependant que la Shoah est profanée puis utilisée comme principe de délégitimation-disqualification définitive du fait national et de la civilisation occidentale judéo-chrétienne en général rendus responsables originels de la Shoah. La récente surenchère médiatico-politique contre l'Etat d'Israël et le Sionisme, voire contre les Juifs tout court, accusés d'être solidaires de la politique " fasciste " de Sharon, aura au moins permis de désocculter et révéler au grand jour l'extraordinaire perfidie et les arrières pensées judéophobes des antisionistes d'extrême gauche, premiers complices idéologiques du nouveau Totalitarisme islamiste lancé à l'assaut des démocraties occidentales, et maîtres suprêmes en hypocrisie puisque leur démagogique judéophilie tactique et orientée masque en fait une judéophobie " relookée " et sournoise.

La mutation " progressiste " du virus antisémite

Au moment où paraît le dernier livre de Pierre André Taguieff, La nouvelle judéophobie (Fayard), livre magistral identifiant les deux principaux foyers de la nouvelle haine anti-juive dans l'extrême gauche et les mouvances nationalistes arabes et islamistes, il apparaît opportun de clarifier un certain nombre de concepts et d'idées, à commencer par la notion même d'antisémitisme, à la fois si ambivalente et porteuse de confusions. Car, en ce qui concerne le sujet qui nous intéresse tout particulièrement, la judéophobie d'origine arabo-islamique ou exprimée chez les tiersmondistes de gauche avec le prisme de " l'antisionisme ", l'utilisation même du terme antisémitisme permet aux anti-juifs musulmans et à leurs complices objectifs pro-arabes et pro-palestiniens 'extrême gauche de rétorquer : " nous ne pouvons pas être antisémites, puisque les Arabes sont plus sémites encore que les Juifs, souvent d'origine européenne comme les Ashkénazes, nous ne sommes qu'antisionistes ". Parler de " nouvelle judéophobie " permet d'invalider cette argumentation sémantique habile pour aller droit au but.

Il va sans dire que le traditionnel antisémitisme (entendu ici comme haine anti-juive) d'essence racialiste (Edouard Drumont, conceptions nazies, etc) ou catholique (maurrassisme, doctrine des Juifs " déicides ", etc), tel qu'il a pu se manifester et surtout s'exprimer jusqu'à la seconde guerre mondiale, n'existe plus en France et en Europe, les Chrétiens ayant globalement abandonné les théories relatives aux Juifs déicides tandis que l'antijudaïsme racialiste à la Rosenberg n'est plus le fait que de groupuscules extrémistes aussi ridicules que marginaux, incapables de nuire physiquement aux Juifs et souvent même discréditées au sein même de leurs familles politiques. Comme nous le confiait récemment le Président d'Avocat Sans Frontières, William Goldnadel, auteur
d'un essai remarquable et fort politiquement incorrect " Le nouveau bréviaire de la haine (Ramsay) ", c'est principalement " au nom de l'extrême gauche terroriste (Action Directe, Groupe Carlos, Bande à Baader, Armée Rouge japonaise, etc) et de l'Islamisme ou du nationalisme arabo-palestinien (Gamaà, Al Qaïda, GIA, Jihad islamique, Hezbollah, Hamas, etc) qu'a coulé le sang juif ces vingt dernières années, et non au nom de l'extrême droite, fusse-t-elle antisémite "...

Comment expliquer une telle dyssimétrie, un tel deux poids deux mesures ? Pourquoi un juif tué ou agressé par l'extrême gauche ou des " jeunes " arabo-musulmans serait-il moins victime et moins à défendre qu'un Juif agressé et tué par l'extrême droite ? La raison est en fait assez évidente. Dans les représentations d'une certaine gauche sartrienne, trotkyste, mondialiste et tiersmondiste à la Foucault, les Juifs ont toujours été choyés démagogiquement et instrumentalisés parce qu'ils étaient perçus exclusivement comme des victimes apatrides persécutées par le nationalisme et par l'Etat-nation en général...Si bien que s'est développée une équivalence infernale assimilant la Nation, l'Etat et l'ordre au fascisme et même au nazisme, donc au Mal absolu, à abattre au moyen du radicalisme révolutionnaire mondialiste. Toute cette idée est exprimée à travers l'expression terriblement dévastatrice " CRS SS ". Mais dès lors que les Juifs, voulant par là résoudre définitivement la question antisémite avec le sionisme puis menant à bien cette aventure avec la création de l'Etat juif en 1948, accèdent à nouveau à une dimension stato-nationale, bref, dès lors qu'ils s'identifient à un Etat, qui défend jalousement ses frontières (notamment depuis la date charnière de 1967) et fait régner un Ordre, jusqu'à être fier de son armée - et quelle armée - (ce qui bat en brèche le mythe du Juif pleutre et réfractaire à la chose militaire) et de son uniforme (horreur bsolue puisque les Nazis portaient l'uniforme !), la figure du Juif intrinsèquement apatride, dont la douleur est instrumentalisée sans vergogne our justifier les thèses marxistes anti-nationales et révolutionnaires, disparaît, au profit d'une nouvelle victime apatride, d'une nouvelle figure victimaire essentialisée sans Etat: le Palestinien, l'Arabe, le Musulman.

Or si l'Arabe est la nouvelle victime absolue sans Etat et le Juif israélien le/son nouveau bourreau-nationaliste par excellence, et si l'incarnation la plus " arrogante " de la réalité nationaliste " blanche " apparaît être Israël, on assiste à un véritable renversement des rôles selon lequel l'Arabo-musulman est le " nouveau juif " exotique victime du racisme blanc et le Juif sioniste " le nouveau nazi-raciste ". Ce nouveau mythe répulsif s'exprime à travers ce syllogisme accablant : " Israël est un Etat fasciste et raciste ; les Arabes sont ses victimes innocentes ; or les Juifs sont massivement solidaires de cet Etat soumis à la reductio ad Hitlerum ; donc les Juifs sont des racistes et des Nazis "... Les nouveaux visages de l'antisémitisme " relooké " ne sont donc plus seulement bruns, mais de plus en plus verts. Les Juifs incarnent aujourd'hui, à travers Israël, le camp de " l'oppression colonialiste " et nationaliste, les Palestiniens étant quant à eux les " rebelles-opprimés " par excellence, les nouveaux David arabes luttant le Goliath Tsahal, les nouvelles victimes musulmanes a priori, essentielles, donc jamais réellement coupables, même lorsqu'elles optent pour la barbarie terroriste, puisque certains trouvent des excuses et des circonstances atténuantes à Ben Laden, au Hezbollah ou au Hamas. Ces nouvelles victimes essentielles vertes, " humiliées " par l'impérialisme " américano-sioniste " ne font en effet que " résister " contre un Etat hébreux " fasciste ", incarnant le nouveau Mal fascistoïde absolu.

Tel qu'elle s'exprime en France et en Europe, cette nouvelle judéophobie est sans conteste bien plus sournoise que l'antisémitisme de l'entre deux guerre, dans la mesure où elle se cache derrière de nouveaux habits légitimateurs " progressistes " (tiersmondisme, anti-racisme, anti-impérialiste, islamophilie, xénophilie sélective, gauchisme révolutionnaire, etc), et tend à se présenter comme une réaction face au " racisme sioniste ", que d'aucuns voulaient condamner unilatéralement à Durban. Là, se déroula cet été une incroyable conférence mondiale initialement prévue pour condamner toutes formes de racisme et d'esclavagisme et qui tourna, sous la pression des nations musulmanes du tiersmonde, au tribunal anti-occidental et antisioniste, seuls les racismes européen et israélien puis l'esclavage occidental ayant été identifiés et condamnés. On réhabilitera alors la résolution de l'ONU assimilant le sionisme au racisme, comme si les Etats islamistes et esclavagistes du Golfe, sans parler du Soudan génocidaire ou du Nigéria, n'étaient pas encore plus racistes que le seul Israël qu'on le veuille ou non démocratique.

Qu'on le veuille ou non, les nations musulmanes du monde entier sont de plus en plus gagnées par l'idéologie revancharde et haineuse de l'islamisme, pour lequel la totalité des maux dont souffrent les ploutocraties du Dar al Islam sont dus à égalité aux "croisés-colonisateurs " européens et aux " américano-sionistes ", d'où l'expression chère à Ben Laden : " les Juifs et les Croisés ". Dans le monde islamique comme en Occident, qui abrite désormais des millions de Fidèles d'Allah, lorsque les jeunes musulmans fanatisés par les propagateurs du nouveau " totalitarisme vert " ne passent pas à l'acte, on les entend se réjouir du terrible sort des victimes, en grande partie juives, de l'attentat du World Trade Center et du Pentagone, tandis que d'autres, apparemment moins violents, rebaptisés " jeunes ", peuvent crier sans vergogne " Mort aux Juifs " place de la République, lors de manifestations " antisionistes " et " antiracistes " (octobre 2001), sous les habits légitimateurs et déculpabilisants du MRAP (partie prenante à la fameuse manifestation pro-palestinienne où l'on entendit des appels à la haine antijuive) et de l'extrême gauche " antisioniste "...

Comme on le constate chaque jour, l'antisémitisme ne sévit plus uniquement dans les couloirs explicitement haineux de l'antisémitisme racialiste, puisque c'est désormais l'extrême-gauche et toute une partie de la gauche qui renoue, sous prétexte de dénoncer les outrances passées et présentes de Sharon, mélange de " Lepen juif " et de " Milosevic israélien ", avec un " antisionisme radical " que l'on croyait dépassé depuis la fin des
" années de plomb " (âge d'or du terrorisme antisioniste d'extrême gauche) et qui légitime de facto l'antisémitisme et le totalitarisme arabo-islamistes. On se souvient également de Lionel Jospin, caillassé, rappelé à l'ordre par le Quai d'Orsay et ses camarades du PS, après avoir osé dénoncé la nature terroriste du Hezbollah, officiellement consacré " force de résistance " contre Israël. Ou encore d'un rapport interne du PS rédigé par le
" monsieur géopolitique " du Parti socialiste, Pascal Boniface, exortant la Gauche d'abandonner progressivement l'électorat juif (700 000 personnes à tout casser) au profit de l'électorat arabo-islamique, potentiellement équivalent à 5 millions d'âmes... En vertu de cette grille de lecture, la solution au " problème sioniste ", nouvelle transposition du " problème juif " de Marx, n'est autre qu'une disparition de l'entité qui pose problème, l'Etat hébreux, bref, sa disparition, car pour les antisionistes radicaux d'extrême gauche et arabo-islamiques, c'est bien l'idée même de l'Etat juif-occidental en plain cour du tiersmonde arabe, qui est rejetée. En termes clairs, c'est une " nouvelle solution finale " qui est implicitement proposée par les " nouveaux judéophobes ", Ben Laden et les Islamistes radicaux étant quant à eux carrément explicites puisqu'ils appellent à " tuer les Juifs et les
Croisés américains...partout où ils se trouvent ". Comme on le voit, entre Rouge et Verts, la convergence idéologique antisioniste et anti-américaine constitue plus qu'un simple terrain d'entente. Elle fonde la crainte de nombreux services de renseignements occidentaux qui redoutent une complicité terroriste entre les réseaux
islamistes radicaux et les structures terroristes d'extrême gauche de type " néo-brigadistes ".

Gare au " nouveau Munich islamiste "

Il ne faudrait pourtant pas s'y méprendre : " lâcher " Israël ou se désolidariser des Etats-Unis, comme le préconisent représentants occidentaux de mouvances pro-arabes et tiersmondistes, ne calmera pas plus l'hydre islamiste que les accords de Munich ne dissuadèrent Hitler de poursuivre ses forfaits. Et ceci pour deux raisons : premièrement, le totalitarisme islamiste n'a pas Israël pour seule cible, le monde de la " mécréance ne faisant qu'un " (millatun kufru wahida) : Inde, Israël, Russie, Union européenne, Etats-Unis sont une seule et même réalité anti-islamique pour les fanatiques d'Allah. Deuxièmement, toute désolidarisation au sein du monde occidental, dont fait intrinsèquement partie la société israélienne - plus qu'à moitié européenne et fondée par des gens originaires d'Europe de l'Est et centrale - serait perçue, par les Islamistes, comme une marque de faiblesse et un encouragement à redoubler de violence contre les " Judéo-croisés ".

Faudra-t-il que surviennent de nouveaux attentats, déjà redoutés, comme ceux du 11 septembre pour que les Occidentaux réalisent que les fascistes islamistes qui ont frappé Manhattan sont de la même engeance et sont financés par les mêmes émirs saoudo-wahhabites - " amis de l'Occident " - que ceux qui sèment la haine et la terreur d'Allah au Cachemire, en Tchétchénie ou en Israël ? Faudra-t-il d'autres drames encore plus meurtriers pour que l'on comprenne le cri du pourtant très pacifiste Shlomo Ben Ami, ancien Ministre israélien des affaires étrangères, lequel nous expliquait récemment que l'on ne peut négocier avec des ennemis de la négociation, qu'Israël ne pourra rien obtenir de l'OLP de Yasser Arafat, tant que ce dernier subira les pressions toujours plus
hégémoniques et menaçantes du totalitarisme islamiste, dont les Musulmans, notamment palestiniens, demeurent les premières victimes?

(Alexandre del Valle, géopolitologue, est notamment l'auteur de l'essai
"Guerres contre l'Europe", paru récemment aux éditions des Syrtes, où sont
décrits les réseaux islamistes terroristes dans le monde et en Europe. Il prépare actuellement un Dictionnaire de l'islamisme [Plon] avec Antoine Sfeir et les meilleurs spécialistes français de l'islamisme, ainsi que deux nouveaux ouvrages sur le Totalitarisme islamiste face aux démocraties [Syrtes, 2002] et Vert-Brun-Rouge : l' islamisme et la convergence des totalitarismes [Syrtes, 2003])

Le Communiqué Isranet essaie de diffuser une grande variété d’opinions sur Israël, le Judaïsme
et le Moyen-Orient. Les articles et documents reproduits expriment l’opinion de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement au point de vue de l’Institut.

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Numéro 20 • vendredi le 15 mars, 2002

NOUS RÉCUSONS LES DISCOURS FRANÇAIS
France-Israel Information, Novembre-Décembre 2001

Les membres de l'Association France-Israël, réunis en Assemblée générale à Paris le 25 novembre 2001, ont adopté à l'unanimité (environ 300 voix) les RÉSOLUTIONS SUIVANTES :

1. Nous adressons à tous les Israéliens l'expression de la solidarité des Français qui, plus que jamais, considèrent Israël comme "notre ami et notre allié".

2. Nous prétendons que les traîtrises terroristes qui frappent Israël en permanence sont des actes de guerre. Elles sont la suite programmée de l'éducation à la haine que l'Autorité palestinienne n'a cessé de dispenser à ses enfants en les condamnant à devenir des adultes barbares. Nous exigeons donc que les autorités françaises et européennes mettent fin aux financements que, en connaissance de cause, elles ont accordé à la télévision et à l'éducation palestiniennes.

3. Nous soulignons que c'est pour des raisons éthiques qu'Israël ne réprime pas les émeutes avec la brutalité dont les États sont coutumiers. En 1961, nous le rappelons à titre d'exemple, quand Bourguiba a envoyé la foule occuper la base de Bizerte plus tôt que convenu, la répression des émeutes par la France a fait, en trois jours, plus d'un millier de morts tunisiens et une trentaine de morts français. Aucun État n'a de titres à donner des leçons à Israël.

4. Nous exprimons notre effroi et notre révolte devant le climat socio-politique insidieusement anti-israélien qu'autorise en France, dans la plupart des médias et des organes de l'État (dont l'AFP), la partialité de notre politique étrangère au Proche-Orient. Sans nier que le sort des Palestiniens appelle une solution, comme celui de dizaines de millions d'autres hommes dans le monde, nous récusons les discours français qui prétendent faire une juste balance entre Israël et une Autorité palestinienne haineuse, belliqueuse, fourbe, corrompue et corruptrice.

5. Nous rappelons avoir mis en garde nos autorités, depuis des années, contre la dose d'antijudaïsme que leur politique induisait dans notre pays. Nous leur rappelons que l'antisionisme - de celui qui sévit en France aux délires extrêmes de la Conférence contre le racisme de Durban - donne aux forces latentes de l'antijudaïsme la liberté de haïr et de s'attaquer aux Juifs. Nous redisons à ces autorités que, pour avoir levé les verrous, elles ont la responsabilité d'avoir laissé empoisonner l'opinion publique française et d'avoir conduit certains à commettre des attentats - bien plus nombreux en France qu'ailleurs - contre des personnes et des biens de la communauté juive. Nous estimons que cette carence autorise d'inquiétants rapprochements avec les pages les plus sombres de notre histoire récente.

6. Nous affirmons que le conflit proche-oriental ne se réduit pas à un problème de frontières et que, à l'invincible espérance de paix des Israéliens, la Ligue arabe continue d'opposer un refus existentiel d'Israël. Ces réalités devraient interdire tout lien avec les tragiques attentats anti-américains et, a fortiori, toute pression sur Israël pour établir une illusoire coalition anti-terroriste avec les États arabes. Que des concessions d'Israël ne soient pas actuellement de nature à mettre un terme au conflit, c'est une hypothèse pour le moins plausible qui devrait commander aux diplomaties une retenue et une prudence qu'elles n'ont pas. Leurs incantations à la paix sont surtout chargées d'hypocrisie et d'esprit munichois et non de la véritable solidarité que, sous peine de périr, nos sociétés démocratiques doivent à Israël.

7. Nous avons compris que la diplomatie française, derrière un discours d'apparence humaniste en faveur des Palestiniens, a pour objectif principal la fin de la souveraineté israélienne sur Jérusalem, dans le mépris de l'attachement tri-millénaire du peuple d'Israël à sa capitale. Nous en voyons la preuve absolue dans le fait que le Quai d'Orsay s'est accommodé sans réagir entre 1948 et 1967 d'une souveraineté arabe sur les Lieux saints, en dépit des exactions et discriminations commises par les Jordaniens à l'égard des Juifs et des Chrétiens.

8. Nous attendons des autorités politiques et morales en France qu'elles aient la volonté et le courage de dire haut et fort, à l'intention des pays arabo-musulmans où la haine antijuive se déchaîne, que l'éradication de cette haine est LE préalable essentiel à la paix au Proche-Orient.

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L'ANTIJUDAISME COMME VIRUS MUTANT

France-Israel Information, Novembre-Décembre 2001

Le nouveau breviaire de la haine
–Antisemitisme et antisionisme.
Gilles William Goldnadel

Editions Ramsay. 154 pages. 2001

En présentant son livre au cours d'une conférence de France-Israël, l'auteur a évoqué un thème qui lui est cher: l'antijudaïsme est << comme un virus mutant doté d'une fascinante capacité d'adaptation >>.

Aujourd'hui la détestation d'Israël est à son comble, et les communautés juives de la Diaspora sont à nouveau victimes d'actes hostiles, dans une relative indifférence. Il ne s'agit en réalité que d'une résurgence de l'antisémitisme, d'un nouveau bréviaire de la haine, nourrie d'une mutation de l'image caricaturale des Juifs.

Avec la guerre des Six Jours, les Israéliens ont montré leur capacité de puissance et, pour l'antisémite, cette decouverte a inversé l'archétype du Juif : jusqu'alors considéré comme un être faible, apatride, incapable de se battre, il est devenu un être fort mais belliqueux et nationaliste.

En même temps, la Shoah, paradoxalement, est retournée contre les Juifs: les Israéliens sont accusés de s'en servir comme d'une excuse pour se comporter comme des nazis à l'encontre des Palestiniens.

Le phénomène antisémite de toujours, doué d'une remarquable capacité d'adaptation, s'est parallèlement grandi du rejet de l'État-Nation, issu de la découverte de l'horreur du génocide commis par un État omniprésent. Dès lors, haine de l'État juif et haine du Juif tendent à se confondre.

Dans la note de lecture qu'il a consacré à l'ouvrage dans Le Figaro du novembre 2001, Patrick Devedjian, le député d'Antony, relève comment Gilles William Goldnadel montre << qu'à toutes les époques, l'antijudaïsme a toujours su prendre le masque séduisant du moderne…et surfer sur les vagues de l'humiliation et de la frustration du pauvre de tous les temps >>.

Nota : Nous avons stigmatisé [en pages 10 et 11 du France-Israel] dans Le Monde par Eyal Sivan. Il se trouve que, dans son livre, William Goldnadel a bien épinglé ce type de personnage. Il y dénouce , << l'attitude extrémiste de certains Juifs ou Israéliens antisionistes qui, invoquant publiquement et bruyamment leur judéité, sont ravis de se poser en s'opposant[...] pour un intellectuel israélien, il s'agit d'une recette aussi efficace qu'éprouvée pour atteindre une rapide notoriété : il a l'assurance que son discours sera utilisé par la partie adverse et relayé par les médias qui ne manqueront pas de souligner l'intérêt d'une thèse forcément recevable et objective, puisqu'elle émane du camp opposé…>>

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SILENCE COUPABLE

France-Israel Information, Novembre-Décembre 2001

Imaginons un seul instant ce scénario : des Juifs attaquant, en France, des mosquées ou des écoles coraniques. L'indignation, à juste titre, se transformerait en une tempête publique. Alors pourquoi les actes antisémites qui, jour après jour, se multiplient dans notre pays laissent-ils les gouvernants et les médias sans voix ? Les faits sont pourtant accablants. Depuis le déclenchement de la deuxième Intifada, en septembre 2000, en Israël, une onde de choc traverse notre société et un climat de violence, sans précédent depuis des décennies, y menace les Juifs. L'empressement, politique, à relativiser ces agressions et leur minoration médiatique traduisent, bien sûr, la peur d'importer chez nous << les passions du Proche-Orient >>, selon la formule de Lionel Jospin.

Car, c'est un fait, ces actes sont commis, pour l'essentiel, par des musulmans. Ce grand silence a, cependant, de lourdes conséquences. Il traduit une défaillance dans la solidarité nationale et crée, chez les Juifs français, un double sentiment d'insécurité et d'abandon. Ce climat est, en outre, aggravé par la compassion presque exclusive que mos dirigeants et la presse manifestent pour les Palestiniens. La République, pourtant, ne peut pas faire deux poids deux mesures dans la protection de ses citoyens. Ceux qu'elle délaisse ont le sentiment qu'ils ne sont plus membres à part entière de la communauté nationale. Le risque, aujourd'hui, est d'autant plus sérieux que l'intégration des Juifs a été sacralisée – pour effacer leur exclusion tragique dans le passé – et exploitée face à la montée du Front national dans les années 80. Il est donc temps d'en finir avec cette omerta française qui couvre les exactions antisémites. Il n'est de pires maladies que celles qui ne se diagnostiquent pas. Ou ne s'avouent pas.

Denis Jeambar
L'Express du 6 decembre

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Numéro 19 • vendredi le 8 mars, 2002

11 septembre - L'Amérique et nous
Jean-Marie Colombani
Le point, 1 mars, 2002

Au lendemain des attentats du 11 septembre, le directeur du Monde, Jean-Marie Colombani, publiait un éditorial où il appelait à une solidarité totale avec le peuple américain.

[...] De dérobade en dérobade, la stratégie des défenseurs de Ben Laden va ainsi s'affiner peu à peu. [...]

Dans cet embrouillamini, trois groupes se distinguent. Un premier, que l'on pourrait appeler le groupe des tiers-mondistes souffrants, refuse la condamnation en bloc des talibans. De tout temps, nous dit-on, des formes extrêmes de piété ont vu le jour, qui se sont retournées. Ainsi, au XVIIe siècle, les jansénistes ont inauguré une forme de religion très dépouillée, à l'image de Saint-Cyran et de BIaise Pascal ; par une évolution surprenante, ces mêmes jansénistes devinrent, au XVIIIe, des convulsionnaires qui entendaient des voix à la manière des charismatiques contemporains. Les grandes idées peuvent ainsi se perdre. Il en va un peu de même du tiers-mondisme. Au départ, sa démarche est généreuse : droit à l'indépendance, à la démocratie, au progrès, au bien-être matériel pour tous. C'est le combat de la première génération anticolonialiste, celle qui s'est élevée contre les sophismes de l'Algérie française et qui a forgé les outils de la France moderne. Elle a rendu un immense service au pays - je pense ici à tous ceux qui ont payé de leur carrière, ou plus, ce combat-là. Mais, dans les années 70, passé l'ère des indépendances, les Etats du tiers-monde ont rapidement montré qu'ils peinaient à franchir l'étape suivante. Des dictatures, au premier abord débonnaires, sont devenues plus féroces, leur despotisme de moins en moins éclairé. On est ainsi passé de Ben Bella à Saddam Hussein, de Nasser à Hafez el-Assad ou Kadhafi. L'islam, toile de fond d'un débat qui se formulait initialement dans les termes de la raison universelle, est redevenu peu à peu une doctrine politique récusant le discours élaboré dans l'indépendance et qui, forgé avec l'Occident, était celui du progrès.

Parce que l'intégrisme recrute souvent parmi les pauvres, les paysans chassés de leurs terres, les nouveaux urbains déboussolés et abandonnés à eux-mêmes, les humiliés, s'instaure alors une nouvelle vulgate de la bien-pensance qui est, à bien des égards, l'opposé métaphysique de l'anticolonialisme. On ne dit plus : le tiers-monde est comme nous. Mais : on ne peut pas juger ; tout est différent. On ne dit plus : tous les peuples ont droit à la démocratie. Mais : si les Etats du tiers-monde ne veulent pas d'une démocratie, c'est qu'ils n'en ont pas besoin. Pas plus qu'ils n'ont besoin de femmes émancipées, de démocratisation de la culture, de progrès matériel. La théocratie ? C'est ce qu'ils veulent.

On est donc passé d'un extrême rationalisme à son contraire. Tout comme Charles Péguy disait que la mystique du combat dreyfusard était devenue politique, l'amour du peuple s'est ainsi transformé en un populisme qui justifie l'injustifiable. Parce que les intégristes seraient « le peuple », ils auraient raison contre les élites, décrites pour l'Algérie comme de « nouveaux harkis », selon l'expression absurde de Bruno Etienne. Et c'est ainsi que des gens de gauche, issus d'une tradition de soutien au FLN, se sont mis à soutenir le FIS ou à couvrir ses exactions au prétexte que les islamistes algériens incarnent à tout le moins la lutte contre la corruption. C'est vrai, la corruption est là et il est nécessaire de lutter contre, mais pas contre elle seule ! Le raccourci employé ici paraît on ne peut plus contestable. Il paraît difficilement acceptable, en effet, de justifier les buts et les méthodes des « fous de Dieu » pour mieux souligner la corruption officielle. Le droit à la différence ? Certes. Mais sur fond d'égalité. Quand on reconnaît la différence entre peuples, entre hommes et femmes, ce ne peut être que pour mieux atteindre à l'égalité du genre humain, aux mêmes droits à la liberté, à toutes les libertés, à l'égalité sociale, à la parité homme-femme, à l'Etat de droit et à la liberté de conscience ; bref, le droit à la différence n'est qu'un moment sans aucun doute nécessaire, mais pour mieux faire prévaloir les valeurs universelles.

Il y a un deuxième groupe que l'on pourrait qualifier d'extrême, et pour lequel le slogan franquiste « Viva la muerte ! » retentit encore. Pour celui-là, l'acte résolu, le passage à l'acte du commando kamikaze, a une valeur supérieure à tout ce que peuvent prôner nos sociétés de moutons consommateurs. Caricature ? Oui et non. C'est presque ce qui se dit. C'est l'analyse sous-jacente à cette pornographie fasciste. C'est cette esthétisation du crime qui fait renvoyer dos à dos la vacuité de l'Amérique marchande et le nihilisme islamiste. Comme si le consommateur unidimensionnel, figure dominante de nos sociétés, qui est censé passer sa vie entre le supermarché et la télévision, puis de la télévision au supermarché, représentait une menace équivalant à celle du tueur aveugle (d'ailleurs non, pas tout à fait aveugle, puisqu'il vise en priorité des juifs et des chrétiens !). Mais ce mépris d'un consommateur réputé aliéné, citoyen type de nos sociétés, est-il autre chose qu'un aristocratisme fascisant ? La fascination de la mort, le rejet hautain de la multitude, le tout appuyé par quelques citations de Nietzsche, qu'est-ce d'autre qu'une des figures postmodernes du pire ? Au moins, les lecteurs de Herbert Marcuse que nous étions en 1968 considéraient l'ouvrier sans culture comme une victime de la société de consommation. Aujourd'hui, il est coupable. Presque bourreau, au même titre que les pilotes-suicide qui s'attaquèrent aux Twin Towers.

Comme la psychanalyse l'a montré, le masochisme extrême et l'extrême sadisme éprouvent l'un pour l'autre d'étranges affinités. Bourreaux ? Victimes ? Du crime considéré comme une oeuvre d'art ? C'est la pensée d'un petit noyau. Mais c'est un noyau radioactif au sein de la société intellectuelle, qui irradie vers des couches beaucoup plus larges.

Le troisième et dernier groupe est plus traditionnel. Il est plus simplement pacifiste, cimenté ou attiré par un antiaméricanisme superficiel mais tenace. Il s'agit cette fois d'une idéologie qui a vocation à persuader le plus grand nombre. Non que lesdites foules soient tentées d'approuver Al Qaida. Beaucoup de pétitions commenceront d'ailleurs par une vive réprobation des attentats. Mais ce sera, chaque fois, pour ajouter que, même si les attentats sont dangereux, odieux, ils ne valent pas que l'on mette en péril la paix mondiale, qui, elle, est LA valeur suprême. « Je dis : la paix, je dis : la paix... », ainsi que le chante Guy Béart. D'abord et avant tout la paix ! Ne pas se mêler d'ajouter la morale à la mort. Ne pas « ajouter la guerre à la guerre », comme disait François Mitterrand au début des guerres des Balkans.

Ce réflexe - estimable entre tous - vient s'inscrire sur un fond d'antiaméricanisme viscéral. Les crimes de l'Amérique, nous dit-on, pour être moins spectaculaires, n'en sont pas moins réels, plus insidieux, plus durables et plus dangereux. On y ajoutera volontiers, pour faire bonne mesure, ceux d'Israël et les terribles forfaits de Sharon. Voilà bien esquissée une doctrine qui pourrait se constituer en doctrine de masse : la paix comme bien absolu ; l'Amérique comme pays indéfendable ; Israël comme butte témoin de cette Amérique indéfendable.

L'expression publique de ces doctrines n'a pas encore donné lieu à des manifestations impressionnantes. Ni n'a même obtenu la caution de personnalités exceptionnelles. Mais cette pensée peut espérer capturer un troisième cercle qui, lui, a potentiellement vocation à s'élargir : celui des pacifistes relatifs. Les antimondialistes, beaucoup plus nombreux que les antiaméricains absolus, peuvent le rejoindre. Si tous ces groupes devaient se rapprocher, si un antimondialisme simpliste devait se transformer en antiaméricanisme, si le pacifisme pragmatique devait tourner au pacifisme absolu, comme cela fut le cas pendant la guerre du Vietnam (à cette époque, pour de bonnes raisons), alors la situation deviendrait difficile.

Qui pourra faire la différence ? Les clercs, les intellectuels eux-mêmes. Ceux d'entre eux qui ont foi dans la démocratie et qui doivent s'exprimer pour dissuader l'opinion de rejoindre les cercles de la défaite.

D'aucuns regrettent peut-être que l'on demande à des intellectuels de prendre fait et cause de manière aussi tranchée. Il y a chez eux une exigence de remise en cause plus forte. En eux est à l'oeuvre un radicalisme critique qui correspond mieux à leur essence. Mais n'est-ce pas en même temps un piège ? N'est-ce pas l'une des raisons qui rendaient si difficile, avant 1939, le combat antinazi en France ? Tous ces intellectuels qui avaient peur de retomber dans le « bourrage de crâne » de la guerre de 1914, toutes ces ligues des droits de l'homme, à majorité pacifiste, contre leur chef antimunichois Victor Basch ; le grand pédagogue qu'était Alain, démocrate radical sceptique ; le père de Lionel Jospin et, avec eux, tous ceux qui, à gauche, de Marcel Déat à Marceau Pivert, refusaient de démoniser l'Allemagne, fût-elle hitlérienne, en signant le manifeste « Mourir pour Dantzig » de mai 1939... Tous ceux-là n'ont-ils pas, à leur façon, accompagné le pire ?

Tout intellectuel craint d'abord de participer à une propagande. Pourtant, il s'agit de bien autre chose ici que de la « défense de l'Occident ». Il s'agit de vaincre, avant qu'il n'ait commis des dégâts irréparables, un fascisme dont la cible principale, même si elle n'est pas explicitement affirmée comme telle, est les musulmans eux-mêmes. Peut-être l'Occident n'est-il pas irréprochable. Peut-être n'a-t-il pas le droit moral de son côté pour mener cette guerre-là. Mais, s'il ne la mène pas, il livre à eux-mêmes ceux qui seront directement menacés demain : femmes, intellectuels, journalistes, minorités bafouées, écrasées, torturées, pendues, sacrifiées. Et il se rend complice, dans ces pays-là, d'un bain de sang annoncé. Le cortège des victimes, ne l'oublions jamais, est d'abord un cortège musulman. Refuser le combat, en l'occurrence, revient à choisir d'abandonner des millions d'hommes et de femmes à une violence insensée. [...]

Jean-Marie Colombani, 53 ans, est directeur et président du directoire du quotidien Le Monde. Il a publié une dizaine d'ouvrages politiques, parmi lesquels : « Portrait du président : le monarque imaginaire » (Gallimard, 1985), « Les héritiers » (Flammarion, 1992), « Le double septennat de François Mitterrrand : dernier inventaire » (Grasset, 1995), « Le résident de la République » (Stock, 1998), « Les infortunes de la République » (Grasset, 2000).

Extraits de « Tous Américains ? Le monde après le 11 septembre 2001 », de Jean-Marie Colombani (Fayard, 168 pages, 12 euro).

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Numéro 18 • vendredi le 1 mars, 2002

Le vrai crime de Daniel Pearl
Lysiane Gagnon
La Presse, 28 février 2002

Les journalistes ont été prompts à voir dans l'ignoble assassinat du reporter Daniel Pearl par des extrémistes islamistes une attaque contre leur profession. Pour Reporters sans frontières, Pearl a été «le bouc émissaire de la politique de son gouvernement». La Fédération internationale des journalistes s'indigne de ce qu'elle voit comme «une attaque à la liberté de presse».

Le diagnostic est erroné. Bien entendu, la liberté de presse ne sort pas gagnante de cette horrible affaire, mais telle n'était pas la cible des terroristes.

Je mettrais ma main au feu que ces derniers n'ont aucune opinion sur la liberté de presse. C'est là, tout simplement, un concept étranger à l'univers mental des fondamentalistes musulmans.

La liberté de presse ne pousse pas dans les arbres. Elle ne procède pas de l'instinct, non plus. C'est le produit d'une lente évolution psychosociale. Elle ne se conçoit pas en dehors de la démocratie dont elle est, à l'instar du pluralisme et de la tolérance, l'un des plus beaux sous-produits.

Ce n'est pas d'abord le journaliste qui, en Pearl, était visé. Certes, son métier l'exposait à des risques particuliers, puisqu'il a été kidnappé alors qu'il enquêtait sur les mouvement extrémistes pakistanais. S'il avait été cordonnier ou agent d'assurances, rien de cela ne serait arrivé.

Peu importe que Pearl ait travaillé pour le Wall Street Journal. Les partisans de la djihad ne font pas de distinction entre les publications américaines: ce ne sont toujours que des «instruments de propagande» du Grand Satan.

Ses geôliers n'ont pas davantage attaché d'importance au fait que Pearl, un idéaliste qui avait le coeur à gauche, ait été sympathique à leur cause. Comme le signale dans Libération son ami Maati Kaabad, Pearl avait appris l'arabe; il «était constamment à l'écoute de l'Islam et des musulmans (dont) il voulait transmettre à ses lecteurs les attentes, les malaises et les espoirs».

Il suffisait que cet homme soit Américain. Il suffisait surtout qu'il soit juif.

* * *

Dès sa capture, ses geôliers, faisant fi des convictions de Pearl, l'avaient accusé d'être un agent des services secrets israéliens - ce même Mossad à qui une bonne partie du monde arabo-musulman impute la responsabilité des attentats du 11 septembre.

Dans la vidéo réalisée par ses ravisseurs, Daniel Pearl déclare que son père et sa mère sont juifs et qu'il est allé en Israël. La scène du meurtre a été juxtaposée à celle de l'aveu. Immédiatement après cette «confession», une main apparaît par derrière pour lui saisir la tête, pendant qu'une autre main lui tranche la gorge avec une lame. (C'est vraisemblablement un montage, car Pearl porte des traces de blessures au couteau à la poitrine et ne réagit pas lorsque la lame le touche).

Le message est clair: ce sont sa judéité et ses séjours en Israël (où son père est né et où vit sa grand-mère) qui constituent le crime justifiant sa mort. (On ne peut entrer dans un pays arabe, sauf en Égypte, avec un passeport portant le sceau de la douane israélienne. Même au Liban, l'une des conditions pour être accrédité au prochain Sommet de la francophonie est que votre passeport ne porte pas un tampon d'Israël.

C'est pourquoi les douaniers israéliens s'abstiennent d'estampiller les passeports quand on le leur demande.)

Toujours selon le compte rendu de l'agence de presse pakistanaise à laquelle la vidéo a été remise, on voit ensuite en gros plan la tête de Pearl, qui a été décapité, pendant qu'une voix «off» dit en ourdou que si les exigences des ravisseurs (fin des «atrocités contre les musulmans à travers le monde», libération des prisonniers de Guantanamo et livraison de F-16 au Pakistan) ne sont pas acceptées, le même sort attend «les Américains et les Juifs». Pearl a eu le malheur d'être les deux à la fois...

Ce sont donc, très explicitement, les juifs et les Américains qui sont visés à travers lui. Son statut de reporter est accessoire. C'est, une fois de plus, le juif qui incarne ce que honnit par-dessus tout l'extrémisme islamiste (tout comme d'ailleurs le fascisme de l'avant-guerre): le cosmopolitisme, le libéralisme et la modernité.

* * *

Pis encore, cette vidéo ne semble pas avoir été produite dans le but premier d'intimider les Occidentaux. Il s'agit plutôt d'un instrument de propagande à l'intention des musulmans, histoire d'intensifier le recrutement pour la guerre sainte. Certains observateurs croient que des copies sont déjà en circulation dans les mosquées extrémistes.

Tout comme celle où ben Laden se félicite du succès de l'opération contre le World Trade Center, cette vidéo présente le macabre rituel comme un objet de fierté, un acte à la gloire de Allah, un geste à imiter.

L'aspect cérémonial du meurtre de Daniel Pearl n'a pas échappé au criminologue Jean-Paul Brodeur, qui signalait cette semaine dans Le Devoir que la vidéo est sortie au moment de la fête musulmane d'Aïd-el-Adha, qui commémore le sacrifice de son fils par Abraham. Le fait que Pearl ait été exécuté à l'arme blanche plutôt que par une arme à feu évoque les amputations et les décapitations prescrites par la charia.

Au Pakistan, cependant, la décapitation est illégale et passible de la peine de mort... sauf si la victime est un non-musulman.

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