Communiqué Isranet
janvier 2002
Un service de l’I.C.R.J.
l ’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme

Prof. Frederick Krantz, Directeur

Numéro 13 • vendredi le 25 janvier, 2002

Des Intellectuels saoudiens et arabes : C’est notre éducation qui est en cause –
non la société américaine

Institut de Recherche Médiatique du Proche-Orient (MEMRI)
Dépêche Spéciale--N° . 331, 14 Janvier, 2002

En plus de l'habituel courrier des lecteurs niant toute responsabilité arabe ou musulmane dans les attentats du 11 septembre - ou alternativement, appelant les USA à s'amender en matière de politique étrangère - le quotidien londonien de langue arabe Al-Sharq Al-Awsat a publié quelques lettres appelant à un examen de conscience approfondi du monde musulman. Le 21 décembre 2001, le journal publiait une lettre de Madame le Dr Sahr Muhammad Hatem de Riyad, en Arabie Saoudite, intitulée, "Notre Culture de la Démagogie a Engendré Ben Laden, Al-Zawahiri, et les siens". La voici :

"(...) Notre mentalité à tous a été programmée, dès l'école primaire, [à croire] que [l'Islam] est tout. On a insufflé dans nos petits esprits l’ [idée que le musulman] est dans son bon droit - quelle que soit la cause qu'il défend - et qu'il triomphera - même s'il n'est armé que d'un bâton contre un tank - parce qu'il [représente] la vérité et que les autres sont dans l'erreur. On a insufflé dans nos petits esprits la [conviction] que nous détenons le monopole des bonnes valeurs..."

"On nous a enseigné que quiconque n'est pas musulman est notre ennemi, et qu’Occident signifie amollissement, licence, absence de valeurs et Jahiliya [c.-à-d. ignorance - terme employé pour décrire l'ère préislamique]. Celui qui échappe à cette programmation du milieu scolaire la retrouve sur le chemin de la mosquée, ou dans les media, ou encore dans la bouche des prédicateurs embusqués à chaque coin de rue (...) Voilà la culture qui a accordé à chacun de nous le droit de décider du sort de l'univers."

"Nous sommes devenus une société complètement soumise à ceux qui se réclament de la religion. Avec une telle mentalité, que pouvons nous répondre à ceux qui prétendent que l'Islam est la seule solution sans pour autant présenter de solution ? (...)"

" (...) Celui qui n'est pas d'accord se retient de parler et reste dans son coin, apeuré ou gêné. Et si jamais quelqu’un à qui il reste encore un peu de bon sens ose l'utiliser, il voit son sort fixé par l’un des deux [groupes suivants] :

- Les Frères Musulmans : s'il est chanceux, il sera uniquement séparé de sa femme, mais s'il est malchanceux, son sang sera versé.

- un autre groupe [le djihad islamique ou d’autres organisations du même genre] : ceux-là le tueront sans attendre, comme ils l’ont fait avec le Dr Faraj Fouda, (1) qui était à l'époque le seul à faire front, tandis que nous assistions aux faits sans intervenir, apeurés et gênés."

"(...) Nous nous sommes tournés vers ceux qui prétendent être des cléricaux, leur déléguant le pouvoir de décision dans les domaines de la médecine, la technique, la recherche spatiale et toutes les sciences du vivant. La vie continue, [alors que] nous restons enlisés."

"Nous avons commencé à vivre une vie imaginaire qui n'existe que dans nos têtes, alors que la réalité qui nous entoure est entièrement différente. C'est ce clivage [de la personnalité] qui a engendré des gens comme Ben Laden. Comme la réalité diffère de [l'image] mentale qu'il en a, il se prétend Mujahid [c.-à-d. combattant du Djihad] ; qu'il tue ou qu’il soit tué, il gagne (...)"

"Nous nous focalisons tous sur Ben Laden et ses semblables (...) et jamais sur des gens plus dangereux, qui nous bourrent le crâne de vains propos dans les écoles, les mosquées et les media, qui répandent le poison lexical sans hésitation, sans penser aux conséquences ou même réaliser qu'à notre époque, le monde entier les entend."

"Que leur importe-t-il ? Chacun d'entre eux croit détenir un mandat du ciel. Le résultat, c'est qu'ils ont dévoyé nos vies - qui l'étaient déjà avant - [et] notre religion tolérante, et ont compliqué nos relations avec le reste du monde. Combien de temps encore les musulmans devront-ils pâtir du tort qui leur a été causé ? La solution est l'Islam tel qu’il a été enseigné par le Prophète de notre nation - un Islam de tolérance - différent de celui enseigné par ceux qui contrôlent les media." (2)

La lettre du Dr Hatem a été chaleureusement saluée par l'éditorialiste libéral du journal Khaled Al-Qashtini, qui l’a nommée "meilleure lettre de l’année 2001." Cette lettre, écrit-il, "a apaisé ma détresse vieille de plusieurs années - des années de désespoir, des années de pessimisme quant à l’avenir de notre nation. Mais maintenant, je perçois une étincelle de lumière. Si nous avons encore parmi nous une femme de Riyad au cœur courageux dont la tête est remplie d'idées éclairées, et si nous possédons encore un journal capable de publier son opinion - alors l'espoir est permis. A mes yeux, c'est LA lettre de l'année 2001, et cette femme mérite le titre de 'Femme de l'Année.'" (3)

Abd Al-Salam ben Al-Hussein, du Maroc, a aussi loué Madame le Dr Hatem pour sa lettre. Ce dernier a écrit au rédacteur en chef : "Elle a mis le doigt sur une des causes du mal : les conceptions fanatiques provenant de la mauvaise compréhension du [verset du Coran qui affirme que les Musulmans sont] 'la meilleure nation de l'humanité' - expression qui ne signifie pas que toutes les autres nations sont malfaisantes. L'Islam nous a apporté d'extraordinaires valeurs humaines, ce qui ne signifie pas que les nations non-islamiques en soient dépourvues et soient confinées à la Jahiliya (...) Nous devons arrêter de nous considérer comme le centre du monde, alors même que nous vivons en marge de l'histoire. Nous devons considérer les autres nations comme constituées d'être humains, dépositaires des valeurs universelles qu’Allah a inculquées à l'homme, indépendamment de toute notion de croyance et de race (...)" (4)

Ahmad Othman, de Londres, a exprimé un point de vue similaire à celui du Dr Hatem, dans deux lettres parues dans le même journal. Dans la première, publiée juste après le 11 septembre, il écrit : " (...) Comme d'habitude, nous accusons les autres et refusons de reconnaître nos torts. L'identité de ceux qui ont participé aux attentats du World Trade Center ne fait pourtant l’objet d’aucun doute. Il s'agit de nos jeunes, de nos fils. Nous sommes responsables de l’éducation qu’ils ont reçue. Ils ont perpétré ces attentats en pensant, à tort, qu'ils sacrifiaient leurs âmes pour la nation arabe et la foi islamique. [Personne] ne peut nier que nous – et non l'Amérique - leur avons enseigné cela au moyen de nos media, nos écoles et toutes nos actions. Nous avons appris aux jeunes, dans nos pays, à haïr l'Amérique ; nous leurs avons enseigné la sainteté du martyre [qui consiste à mourir] en entraînant nos ennemis avec nous dans la mort (...)" (5)

Environ deux mois plus tard, Othman voyait une autre de ses lettres publiée par le journal, il y écrivait : " (...) A l'heure qu'il est, il a déjà été prouvé, à coup sûr, que tous ceux qui ont participé aux attentats suicides du World Trade Center et du Pentagone (...) étaient arabes et musulmans. Il s’agit de nos fils, nés et éduqués dans nos sociétés arabes. Ces terroristes ont fréquenté nos écoles et ont été éduqués par nous. Ils ont puisé leurs informations dans notre presse et nos media. S'ils sont arrivés à la conclusion que se donner la mort et détruire la culture des autres était la seule manière d'exprimer leur identité, alors il ne fait alors aucun doute que c’est notre société qui a un problème – pas celle des victimes américaines (...)"

"Au lieu de reconnaître nos fautes en éduquant correctement nos enfants dans l’Islam, nous avons accusé les Américains et la mondialisation pour justifier les crimes de nos enfants (...). Au lieu de chercher des prétextes politiques pour justifier ces opérations terroristes, n'aurait-il pas mieux valu être honnête et participer, avec les autres peuples de la planète, à la défense de l'humanité contre ce péril, dont nous sommes les premières victimes ? (...)" (6)

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(1) Intellectuel libéral égyptien assassiné en 1992.
(2) Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 12 décembre 2001
(3) Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 2 janvier 2002
(4) Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 6 janvier 2002
(5) Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 18 septembre 2001
(6) Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 13 novembre 2001

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Télévision et radio palestiniennes détruites
par Israël : extrait des programmes

Institut de Recherche Médiatique du Proche Orient (MEMRI)

Sermon du vendredi sur la télévision palestinienne

Comme chaque semaine, la télévision de l'Autorité palestinienne a diffusé le sermon du vendredi de la mosquée du Cheikh Ijlin à Gaza. Cette semaine, le prêcheur était le Cheikh Ibrahim Madhi, qui est aussi professeur d'hydrologie et d'écologie à l'université Al-Aqsa de Gaza. Voici des extraits de son sermon, interrompu au milieu en raison de problèmes technique:

"Oh bien-aimés de Allah. Nous ne devons jamais oublier qui sont les Juifs, comment ils voient Allah, ce qu'ils pensent des prophètes et des apôtres, et ce qu'ils en disent dans leurs livres saints - c'est-à-dire dans les livres qu'ils appellent "livres saints". Nous devons toujours garder en tête la vision qu'ils ont du prophète Mahomet, la corruption dont ils souillent le monde, surtout le monde arabe et musulman.

"Oh bien-aimés de Allah, qui sont les Juifs Voilà comment ils voient Allah: ils ont dit que sa main était enchaînée, mais c'est leur main à eux qui est enchaînée, et ils sont maudits pour avoir prononcé ces mots. Selon les croyances juives, et comme il est écrit dans certains de leurs livres saints, tel le Talmud, Allah divise son temps en trois tiers: une partie du temps il pleure. Pourquoi donc Parce que son peuple [élu] est dispersé aux quatre coins du monde. Un tiers du temps il s'amuse avec les baleines, et le dernier tiers est passé à ne rien faire de particulier. Voilà quelle est leur croyance pervertie sur Allah.

"Oh bien-aimés de Allah. Une des actions maléfiques des Juifs est ce qu'on appelle l'holocauste, c'est-à-dire le massacre des Juifs par le nazisme. Mais des historiens révisionnistes ont prouvé que ce crime colporté contre une partie des Juifs, avait été manigancé par les dirigeants juifs et représentait une tactique politique. Voilà qui sont les Juifs contre qui nous nous battons, oh bien-aimés de Allah!

"Et nous, comment considérons-nous les Juifs Allah les a décrits comme des ânes qui doivent porter les livres de la Torah - mais ils ne les ont pas portés. Notre croyance, qui est la vérité, est qu'Allah est en colère contre eux. Ils sont maudits de la malédiction d'Allah dans ce monde et dans le monde futur. C'est pourquoi nous leur disons, par pure amitié: "Oh Juifs, retrouvez votre bon sens, retournez à la vraie foi: convertissez-vous à l'islam."

"Nous pensons que l'escalade de cette guerre qui nous oppose aux Juifs continuera jusqu'à ce que nous ayons vaincu les Juifs et que nous entrions à Jérusalem en conquérants, à Jaffa en conquérants. Nous ne nous contenterons pas d'un Etat palestinien avec Jérusalem pour capitale; nous proclamerons la création d'un califat islamique qui aura Jérusalem pour capitale.

"Oh bien-aimés de Allah, comme nous l'avons toujours dit: quand les guerres entre musulmans et infidèles reprennent, les martyrs et les musulmans morts au combat vont au paradis. Par contre, ceux qui ne sont pas morts pour l'islam après que le prophète Mahomet eut délivré son message. termineront dans les flammes de l'enfer." (1)

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(1) Télévision de l'Autorité palestinienne, le 21 septembre 2001

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Numéro 12 • vendredi le 18 janvier 2002

"Qui vive"
Un antisémitisme à visage absolument découvert

Alain Finkielkraut
L'Arche n°526, décembre 2001

Sur la phrase "Nous sommes tous Américains", utilisée par Jean-Marie Colombani, directeur du Monde, au lendemain du 11 septembre
Je me suis reconnu dans cette phrase; j'y ai reconnu le sentiment que j'ai éprouvé devant les images des attentats de Manhattan et de Washington. Il faut s'attacher à voir ce que cette phrase a de singulier. "Nous sommes tous", c'est une formule évidemment très ancienne. Quand on dit cela, c'est en général pour affirmer une similitude au moins théorique et symbolique face à un pouvoir qui, lui, pointe une distinction et qui désigne ceux qu'il veut persécuter. "Nous sommes tous des Juifs allemands", ça veut dire: vous n'avez pas le droit de faire la distinction que vous êtes en train de faire. Au fond, le mouvement paradigmatique, c'est celui des Danois qui revêtent l'étoile jaune lorsque les Allemands veulent isoler la population juive.

Le "Nous sommes tous Américains" est d'un autre ordre puisqu'il ne s'agit pas de marquer une similitude là où un pouvoir veut forger une distinction. Au contraire, nous reconnaissons une sorte d'indistinction, nous constatons que nous sommes tous exposés à ce type de violence, qu'elle s'est adressée à l'Amérique, qu'elle s'est catapultée contre les Twin Towers, mais qu'elle aurait pu aussi bien se catapulter contre je ne sais quel immeuble ou symbole parisien, londonien ou allemand. "Nous sommes tous Américains", c'est une réponse à l'indistinction dont les terroristes eux-mêmes nous frappent.

La deuxième chose que cette phrase m'évoque, c'est un paradoxe extrêmement douloureux. L'Amérique, c'était pour tous les hommes une citoyenneté potentielle. On ne disait pas "Nous sommes tous Américains" mais "Peut-être demain, si les choses tournent mal, pourrons-nous devenir Américains". L'Amérique, c'était comme une structure d'appel face aux tragédies de l'histoire. Et voilà tout d'un coup que la tragédie rejoint l'Amérique et que nous sommes tous Américains, c'est-à-dire que nous sommes tous vulnérables, nous sommes tous potentiellement victimes de la tragédie historique. Autrement dit, aujourd'hui, il n'y a plus de terre promise. Et ça, évidemment, c'est un deuil abyssal.

Sur la recrudescence des actes antisémites, en particulier dans les quartiers à forte population d'origine maghrébine
C'est un phénomène extrêmement grave dans la mesure où il n'est pas d'ordre national. L'antisémitisme reprend du poil de la bête au niveau mondial - comme l'a montré la conférence de Durban censée réunir tous les pays du monde contre le racisme, l'intolérance et la xénophobie et consacrée presque exclusivement à la stigmatisation non seulement d'Israël mais des Juifs et de l'Occident esclavagiste. La critique d'Israël dans le monde arabo-musulman a pris depuis quelques années une tournure violemment antisémite. À travers Israël, c'est aux Juifs qu'on s'en prend, et contre Israël on recycle les pires poncifs de l'antisémitisme apocalyptique: un peuple élu qui se croit autorisé à dominer le monde, un peuple déicide qui est né pour le crime et qui refait sur les Palestiniens ce qu'il a fait sur la personne du Christ...

Nous vivons en France les retombées et les passages à l'acte de ce discours absolument incendiaire. Et évidemment on ne peut qu'être frappé par la disproportion spécifiquement française qui consiste à pointer les actes ou les paroles antisémites lorsqu'ils viennent de l'extrême droite (ou lorsqu'on croit qu'ils viennent de l'extrême droite) et à les occulter ou à les minimiser lorsqu'ils viennent des beurs, du monde arabo-musulman.

Il faut commencer par accepter de regarder la réalité en face. Ne plus chercher d'excuse à cet antisémitisme. Ne plus donner dans ce "deux poids deux mesures" de l'antifascisme traditionnel...Ne pas chercher d'excuses, dire "Le roi est nu". C'est de l'antisémitisme et rien d'autre, et c'est un antisémitisme d'une gravité extrême, précisément parce qu'on ne peut pas culpabiliser ses auteurs: l'histoire de l'Europe, eux, ils s'en fichent.

On doit commencer par là. C'est la condition initiale pour que le travail d'intégration soit fait. Celui-ci ne peut pas être fondé sur l'hypocrisie ou l'occultation de l'horreur. Il faut être capable de rompre avec le discours islamo-progressiste en voie de constitution. Si on ne fait pas cela, à la sécession d'un certain nombre de beurs, protégés par le progressisme dominant, correspondra l'isolement grandissant des Juifs. Et ce sera un double coup porté à la République.

Sur deux écueils à éviter dans la lutte contre l'antisémitisme
Il y a d'abord le risque que tout cela apparaisse comme une conséquence, une retombée malheureuse du conflit israélo-palestinien en France, et surtout comme un problème intercommunautaire. C'est la menace de la logique multiculturaliste. L'antisémitisme est un problème universel. L'antisémitisme vise la République.
Je pense très souvent en ce moment à un texte absolument admirable que j'avais lu dans la revue Les Annales. C'était le journal du père de Pierre Vidal-Naquet, confronté à l'Occupation avant sa déportation à Auschwitz. Il doit porter l'étoile jaune, et il dit ceci: "Je ressens comme Français l'injure qui m'est faite comme Juif". L'antisémitisme, les sifflets de la Marseillaise au Stade de France, les agressions contre les pompiers et les policiers, etc., c'est une sécession globale et c'est un défi à la République française.

Le deuxième écueil, qui est plutôt une sorte de tentation, serait de penser que puisqu'Israël est attaqué sur un mode antisémite alors Israël devient forcément incritiquable. Nous pourrions être tentés de nous prévaloir d'une critique ignoble pour interdire la critique. Je crois qu'il faut raisonner autrement. Il faut refuser, de la manière la plus claire, de pactiser avec ce discours, afin de libérer demain un espace pour la politique. Il faut que la politique reprenne ses droits - c'est-à-dire la négociation, le compromis qui exigera évidemment des sacrifices d'Israël, le démantèlement d'un certain nombre de colonies et le regroupement des colons sur la base de ce qui avait été discuté et négocié à Camp David...

Sur l'actualité des analyses développées dans La réprobation d'Israël (Denoël), livre paru en 1983 où était dénoncée une nouvelle figure de l'antisémitisme qui prenait le visage de l'antisionisme
Dans ce livre, que j'ai écrit au moment de l'invasion israélienne du Liban, je plaidais pour une critique rationnelle d'Israël. J'opposais la critique d'une politique à cette réprobation un peu délirante. Mais il y avait encore à cette époque des précautions de langage. Il y avait certes des métaphores, des comparaisons obsessionnelles avec le comportement des nazis, qui étaient déjà à vomir. Mais, aujourd'hui, c'est comme si les Palestiniens disparaissaient, se laissaient engloutir dans le monde islamique et c'est comme si, en retour, ils avaient en face d'eux non pas des Israéliens mais les Juifs en général. Ben Laden dit: "les Juifs"; tout le monde dit: "les Juifs". C'est un antisémitisme à visage absolument découvert, sans la moindre précaution. Nous sommes au-delà de la honteuse résolution de l'ONU qui assimilait le sionisme au racisme. On a franchi un cran supplémentaire, j'en suis absolument convaincu.

Sur l'article de Barbara Spinelli "Le judaïsme sans mea culpa" publié par La Stampa (dans cet article, qui a provoqué une vive polémique en Italie, l'auteur appelle les Israéliens et les Juifs à faire acte de repentance envers les Palestiniens et l'Islam, présentant Israël comme le seul pays qui continue, après le 11 septembre, d'être convaincu de son invulnérabilité)
Avec cet article de Barbara Spinelli - qui a une grande autorité morale en Italie et hors d'Italie, qui a participé à certains des grands combats de la gauche antitotalitaire - se ferme la boucle ouverte le 7 décembre 1970 par le chancelier Willy Brandt, en visite officielle en Pologne, quand il s'est agenouillé devant le monument du ghetto de Varsovie. La repentance commence là; elle va, de 1970 à nos jours, s'approfondir en Allemagne et s'élargir à d'autres pays. On est allé de repentance en repentance. La France l'a fait au travers du discours de Jacques Chirac sur Vichy peu après son intronisation, puis avec le procès Papon. L'Église l'a fait. On pouvait s'en féliciter, penser que cette attitude était légitime et qu'elle prouvait une certaine maturité de la part des grandes nations européennes.

J'ai commencé à m'en méfier lorsque j'ai vu un certain nombre d'Allemands se mettre à faire la leçon et à dire: il est temps pour toutes les nations de prendre un virage post-national, et le meilleur moyen de prendre ce virage c'est justement d'introduire une distance avec leur passé criminel. L'Allemagne s'est à nouveau retrouvée en situation d'impérialisme moral. Alors, déjà, ce tournant commençait à m'agacer. Mais je ne pensais pas que les choses pourraient aboutir là où elles ont finalement abouti, c'est-à-dire aux propos de Barbara Spinelli qui, contemplant l'admirable spectacle de la repentance, se dit que tous les peuples font leur mea culpa, s'agenouillent comme Willy Brandt, et que les seuls à ne pas s'agenouiller sont les Israéliens. Ce ne sont donc peut-être pas les nouveaux nazis de l'histoire, mais ils constituent le peuple le plus dangereux puisqu'il est invulnérable à la mauvaise conscience. L'autre ne s'insinue pas en lui. Il déploie son être dans toute sa spontanéité glorieuse et impérialiste.

C'est là que le cœur se serre, parce qu'on se dit qu'on a brandi le "devoir de mémoire" - c'était cela, le sens de la repentance - pour condamner l'antisémitisme partout où il se manifestait. Or, au bout du "devoir de mémoire", qu'est-ce que l'on trouve? La haine des Juifs, coupables, eux, de ne pas avoir su produire un "devoir de mémoire " correct et acceptable. C'est un paradoxe stupéfiant et même insoutenable.

On s'est longtemps dit: il y a le devoir de mémoire d'un côté, et de l'autre l'oubli qui peut mener à la haine. Eh bien, maintenant, il faut penser ensemble le devoir de mémoire et la montée de la haine. Plus la mémoire sera présente, plus les Juifs risquent d'être accusés de ne pas être des gens aussi bien que les Allemands qui ont su faire vis-à-vis des Juifs ce que les Juifs ne savent pas faire vis-à-vis des Palestiniens.

Nous sommes évidemment en plein délire. Ce délire consiste à faire croire que les Israéliens - qui ont certes des choses à se reprocher vis-à-vis des Palestiniens - se sentent invulnérables et que c'est le seul peuple de la terre à continuer de se sentir invulnérable après le 11 septembre. En fait, c'est tout le contraire: après les attentats, ce sont les Américains qui se sont sentis israéliens. La vulnérabilité des Américains, c'est le quotidien d'Israël....

Sur l'article de la journaliste Sara Daniel dans Le Nouvel Observateur (selon cet article, consacré principalement aux "crimes d'honneur" commis contre les femmes arabes, des soldats israéliens auraient violé des femmes palestiniennes en sachant que cela entraînerait leur assassinat par leurs propres familles)

On a du mal à penser que cette assertion résulte d'une erreur technique. Elle s'intègre dans un raisonnement. Il ne s'agit pas de chercher noise au Nouvel Observateur. Simplement, il y a là quelque chose de très révélateur. Vous avez un article consacré à certains des aspects les plus effrayants de l'Islam et de l'islamisme. En Occident, on a du mal à adopter, vis-à-vis d'une civilisation étrangère, une attitude critique. On ne veut surtout pas avoir l'air arrogant ou condescendant. La honte du colonialisme continue de peser sur notre compréhension du monde. Il devient par conséquent quasiment obligatoire, comme s'il s'agissait de soulager sa mauvaise conscience, d'introduire Israël dans une affaire où Israël n'a rien à voir. Même quand on parle des crimes d'honneur en Islam, les plus coupables de tous, ce sont les Israéliens.

Il faut être très attentifs car cela devient un sport à la mode, un réflexe conditionné. Le 11 septembre, la cause, l'origine, c'est Israël. Et si la cause, c'est Israël, le responsable c'est Israël.

Ici, à qui profitent les crimes d'honneur? Presque à Israël, puisque les Israéliens sont accusés par une rumeur de violer des femmes palestiniennes en sachant qu'elles seront tuées. Donc, ils pratiquent un crime contre l'humanité. Un crime plus grave qu'une vieille et horrible coutume dont ces gens n'arrivent pas à se défaire. Un crime commis de sang-froid par des Occidentaux bercés par les droits de l'homme et qui n'ont donc aucune excuse culturelle à faire valoir.

Il y a là une tentation de toujours désigner Israël comme cause de tous les maux. Cette tentation peut renforcer notre sentiment paranoïaque. Et j'ai envie de supplier tous ces gens qui ne prient que pour que justice soit faite aux Palestiniens: si vous nous rendez paranoïaques, il n'y aura de justice pour personne.

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Réplique à un texte de Denis Gaumond:
Les mensonges qui tuent

Les Palestiniens ont toujours eu des options politiques et, à chaque occasion, ils ont choisi une stratégie qui les a menés dans un cul-de-sac

Stephen Schecter
Le Devoir, 17 janvier 2002

Dernièrement dans Le Devoir paraissait un texte malheureux de Denis Gaumond, texte dont l'auteur s'est permis quelques réflexions sur le conflit israélo-palestinien. Ces réflexions étaient aussi lamentables qu'erronées, mais comme elles reflètent sans doute ce qui passe aujourd'hui pour une idée politique dans une bonne partie de la classe intellectuelle, je crois qu'elles méritent quelques correctifs.

Rappel historique
Tout d'abord, M. Gaumond se trompe s'il croit que ce conflit ne dure que depuis 34 ans. Ce conflit sévit sur la région depuis au moins un siècle. L'émergence du Moyen-Orient moderne, à la suite de l'effondrement de l'empire ottoman, a été l'une des aventures les plus rocambolesques de l'histoire moderne et il serait impossible de tout relater dans ces quelques paragraphes. Mais ce rappel historique est important, ne serait-ce que pour souligner qu'Arafat n'a pas cédé plus de 75 % de la Palestine historique, comme le prétend M. Gaumond. Ce sont plutôt les Juifs qui y ont renoncé en acceptant la réalité géopolitique de la région dans la période suivant la Première Guerre mondiale. Et c'est justement là que réside une bonne partie de la clé de ce conflit. M. Gaumond prétend que les Palestiniens n'ont d'autre choix que de résister par le terrorisme suicidaire à une politique délibérée d'expansion de la part d'Israël. Cependant, les Palestiniens ont toujours eu des options politiques et, à chaque occasion, ils ont choisi une stratégie qui les a menés dans un cul-de-sac.

Contrairement à ce que croit M. Gaumond, ce n'est pas l'implantation des colonies qui gît au coeur de ce conflit. Ce ne sont même pas quelques lopins de territoire. C'est le refus de la part des Palestiniens d'accepter la présence d'un État juif en Israël qui fait perdurer la guerre. Arafat, malgré sa signature des accords d'Oslo, n'a jamais expliqué cela au peuple palestinien. Il dit une chose en anglais et une autre en arabe, une chose à CNN et une autre à sa population. Récemment décédé, le stratège palestinien Husseini, lors de sa dernière entrevue, avait bien expliqué que Jérusalem et le droit de retour n'étaient qu'une étape vers la reprise de toute la Palestine de la mer à la rivière, c'est-à-dire de la Méditerranée à la Jordanie...

Démocratie
Cependant, le plus triste dans l'article de M. Gaumond a trait à sa conception assez erronée de la démocratie. Il prétend que l'assassinat d'Yitzhak Rabin en 1995 reflète mal la démocratie israélienne. Dirait-il la même chose du Québec parce que des terroristes du FLQ y ont assassiné Pierre Laporte en 1970? Israël n'a pas encore mis en oeuvre les résolutions de l'ONU, affirme-t-il. Sans entrer dans le labyrinthe de la politique internationale, on peut signaler que l'Autorité palestinienne n'a pas respecté les accords d'Oslo. Et puis? Quel rapport avec la démocratie? La professeure Annette Paquot [Communiqué Isranet No. 7, 14 Decembre] a eu bien raison de vanter la démocratie israélienne, parce que la démocratie, c'est avant tout l'institutionnalisation de la dissidence par les élections, la liberté de la presse, le recours aux tribunaux indépendants, bref, l'inscription du droit à l'opposition partout dans la société. Israël est une démocratie exemplaire de ce point de vue tandis que l'Autorité palestinienne prêche par défaut. C'est un régime dictatorial et corrompu qui souffre par conséquent de ce vice fondamental. Et c'est cela qui gît au coeur de ce conflit et qui explique pourquoi il dure.

Comment se fait-il qu'Israël a accepté la partition de la Palestine sous le mandat britannique en 1948 et que les Palestiniens l'ont refusée? Comment se fait-il que les pays arabes, y compris les Palestiniens, ont lancé tant de guerres contre Israël tout en les perdant? Bref, comment se fait-il que les Palestiniens ne peuvent jamais apprendre de l'expérience du passé et accepter un compromis? Je crois que la réponse se trouve dans l'absence de démocratie. Car c'est le propre des sociétés démocratiques, grâce à la dissidence qui les traverse constamment, d'apprendre de leurs erreurs, de faire des compromis, de porter de temps à autre l'opposition au pouvoir plutôt que de la tuer. En l'absence d'une culture démocratique, on lit la réalité par le prisme de l'idéologie, et lorsque la réalité ne répond pas, on répond par la terreur. Et quand on est loin du conflit, comme l'est M. Gaumond, on répond par l'indignation et la morale mal placées.

La haine récolte la haine
Les derniers propos de son texte sont lamentablement exemplaires de ce genre de réaction, où il insinue que c'est la puissance du lobby juif et de son argent qui explique l'appui des États-Unis à Israël. Ainsi M. Gaumond reprend les pires calomnies antisémites traditionnelles, calomnies courantes aujourd'hui dans la presse arabe, mais, hélas, M. Gaumond ne lit pas ces journaux. Cependant, s'il les lisait, il découvrirait que la classe intellectuelle arabe pense que la destruction du World Trade Center était un complot juif et que Les Protocoles de Sion sont authentiques. S'il lisait la presse arabe, il découvrirait que des mosquées sous le contrôle d'Arafat émettent chaque vendredi des propos incendiaires contre les Juifs et contre Israël, propos diffusés sur la télévision et la radio palestiniennes, déclarant que tous les Juifs méritent d'être tués. Voilà ce qui explique, M. Gaumond, que le conflit dure, car la haine ne fait que récolter la haine. Les Palestiniens se vantent que si Israël veut la guerre, ils lui livreront la guerre. Et voilà qu'ils l'ont. Avec des amis comme M. Gaumond, je me demande si les Palestiniens ont besoin vraiment d'ennemis.

(Stephen Schecter est professeur au département
de sociologie de l'Université du Québec à Montréal.)

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Le Communiqué Isranet essaie de diffuser une grande variété d’opinions sur Israël, le Judaïsme et le Moyen-Orient. Les articles et documents reproduits expriment l’opinion de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement le point de vue de l’Institut.

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Numéro 11 • vendredi le 11 janvier, 2002

Extraits des écrits du Dr. Martin Luther King:
"Quand les gens critiquent le sionisme...ils pensent les Juifs"

Traduction par N. Lipszyc

"... Tu déclares, mon ami, que tu ne hais pas les Juifs, que tu es seulement antisioniste. A cela je dis, que la vérité sonne du sommet de la haute montagne, que ses échos résonnent dans les vallées vertes de la terre de Dieu : Quand des gens critiquent le sionisme, ils pensent Juifs, et ceci est la vérité même de Dieu.

" L'antisémitisme, la haine envers le peuple juif, a été et reste une tache sur l'âme de l'humanité. Nous sommes pleinement d'accord sur ce point. Alors sache aussi cela : antisioniste signifie de manière inhérente antisémite, et il en sera toujours ainsi.

"Pourquoi en est-il ainsi? Tu sais que le Sionisme n'est rien moins que le rêve et l'idéal du peuple juif de retourner vivre sur sa propre terre. Le peuple juif, nous disent les Ecritures, vécut en union florissante sur la Terre Sainte, sa patrie. Ils en furent expulsés par le tyran de Rome, les mêmes Romains qui assassinèrent si cruellement Notre Seigneur. Chassé de sa patrie, sa nation en cendres, le peuple juif fut forcé d'errer sur le globe. Encore et encore, le peuple juif souffrit aux mains de chaque tyran qui vint à régner sur lui.

"Le peuple noir, sait, mon ami, ce que signifie souffrir les tourments de la tyrannie, sous un joug que l'on n'a pas choisi. Nos frères en Afrique ont supplié, plaidé, demandé, EXIGE la reconnaissance et la réalisation de leur droit naturel de vivre en paix sous leur propre souveraineté, dans leur propre pays.

"Pour quiconque chérit ce droit inaliénable de toute l'humanité, il devrait être si facile de comprendre, de soutenir le droit du Peuple Juif à vivre sur l'antique Terre d'Israël. Tous les hommes de bonne volonté se réjouiront de la réalisation de la promesse de dieu, que son Peuple retourne dans la joie sur la terre qui lui a été volée. C'est cela le Sionisme, rien de plus, rien de moins.

"Et qu'est l'antisionisme ? C'est le déni au peuple juif d'un droit fondamental que nous réclamons à juste titre pour le peuple d'Afrique et accordons librement à toutes les nations de la terre. C'est de la discrimination envers les Juifs, mon ami, parce qu'ils sont Juifs. En un mot, c'est de l'antisémitisme.

"L'antisémite se réjouit de chaque occasion qui lui est donnée d'exprimer sa malveillance. L'époque a rendu impopulaire, à l'Ouest, de proclamer ouvertement sa haine des Juifs. Ceci étant le cas, l'antisémite doit à chaque fois inventer de nouvelles formes et de nouveaux forums pour son poison. Combien il doit se réjouir de la nouvelle mascarade! Il ne hait pas les Juifs, il est seulement antisioniste.

"Mon ami, je ne t'accuse pas d'antisémitisme délibéré. Je sais que tu ressens, comme je le fais, un profond amour pour la vérité et la justice, et une révulsion envers le racisme, les préjugés, la discrimination. Mais je sais que tu as été trompé, comme d'autres l'ont été, en te faisant croire que tu pouvais être antisioniste tout en restant fidèle aux principes que nous partageons toi et moi du fond du coeur. Que mes paroles sonnent dans les profondeurs de ton âme : quand les gens critiquent le sionisme, ne te trompe pas, ils pensent les Juifs. "

(Extrait de M.L. King Jr., "Letter to an Anti-Zionist Friend," Saturday Review XLVII [Aug. 1967], p. 76. Reprinted in M.L. King Jr., This I Believe: Selections from the Writings of Dr. Martin Luther King Jr. [New York, 1971] pp. 234-235.)

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Numéro 10 • vendredi le 4 janvier, 2002

Un entretien avec Ariel Sharon, Premier ministre israélien, au lendemain de l'appel de Yasser Arafat à la cessation des violences contre Israël
L'Express, 27 décembre, 2001

Alain Louyot a rencontré Ariel Sharon, pour le premier entretien du chef du gouvernement israélien avec un média français depuis l'aggravation du conflit.

Que pensez-vous de la dernière déclaration de Yasser Arafat, jugée «constructive» par Washington?

Nous sommes las et fatigués des mots, des déclarations et des promesses sans lendemain. Ce qui nous importe, désormais, ce sont les actes et les résultats concrets. A peine Arafat avait-il fini son intervention télévisée que nous avons de nouveau essuyé des tirs de mortier. Et ces tirs continuent à l'heure où je vous parle. En outre, Hamas et le Jihad islamique ont annoncé, aussitôt après son discours, qu'ils poursuivraient leurs attaques. Quant au Fatah, il n'est pas en reste, bien qu'il soit sous le contrôle absolu d'Arafat. Voilà pourquoi, en résumé, nous ne nous laisserons plus bercer par de belles déclarations.

Cette fois, pourtant, Arafat a été plus loin que d'ordinaire en exigeant que les Palestiniens cessent l'Intifada et toutes les opérations armées contre Israël...

Je crois savoir que vous n'êtes en Israël que pour un jour seulement, à l'occasion de cette interview. Alors, si vous voulez que j'énumère toutes les promesses non tenues d'Arafat, tous ses mensonges, croyez-moi, cela prendra plus d'une journée, et vous raterez votre avion! Le nombre de fois où les Palestiniens ont annoncé un cessez-le-feu sans le respecter dépasse l'imagination!...

L'Union européenne vient pourtant de réaffirmer qu'elle considérait Arafat comme le «seul représentant légitime du peuple palestinien» et les Etats-Unis assurent qu'ils continueront à parler avec lui en tant que «leader élu».

Elu? Ce fut plus une sélection qu'une élection! En outre, le «président» Arafat s'est disqualifié en tant que leader en refusant de prendre les décisions stratégiques nécessaires pour combattre le terrorisme. Il s'est disqualifié en trahissant les espoirs de son peuple et en se dérobant, au lieu de s'engager résolument dans le processus de paix...

Mais comment pourrait-il se montrer efficace alors qu'il est bloqué à Ramallah et que la police palestinienne est prise sous les bombardements?

Arafat n'a pas besoin de se déplacer pour donner des ordres. Vous n'imaginez quand même pas que c'est lui qui va aller passer les menottes aux terroristes!...Dans cette ville [Ramallah], où se trouve en ce moment Arafat, il y a plusieurs hauts responsables du Front populaire de libération de la Palestine qui sont impliqués dans le meurtre [le 17 octobre dernier] de notre ministre du Tourisme Rehavam Zeevi. Ses deux assassins sont aussi à Ramallah. Arafat connaît leurs noms et sait très bien où les trouver...Je l'ai d'ailleurs dit à Jacques Chirac, que j'ai eu longuement, hier, au téléphone: comment pouvez-vous penser, monsieur le Président, que je puisse laisser Arafat sortir de Ramallah tant que des meurtriers palestiniens s'y promèneront librement?...

Ne craignez-vous pas une radicalisation si la situation continue de se dégrader et qu'ainsi vous vous retrouviez avec pour seuls interlocuteurs les extrémistes de Hamas ou du Jihad, avec leurs exigences maximalistes?

Mais pourquoi donc n'évoquez-vous pas aussi la garde présidentielle d'Arafat, la fameuse Force 17, qui a des relations étroites avec le Hezbollah? Vous imaginez un pays où la garde présidentielle entretiendrait des relations avec une organisation terroriste? Avec les membres du Tanzim [noyau dur du Fatah], appointés par Arafat, et le Front populaire de libération de la Palestine, ils sont à eux seuls responsables de plus du tiers des victimes israéliennes! Reste que je doute fort que Hamas puisse se substituer un jour à Arafat. Je ne crois pas à un tel danger...

Actuellement, estimez-vous qu'Israël est en guerre?

Vous savez, nous sommes un minuscule pays qui est le seul endroit au monde où les juifs ont enfin la possibilité de défendre leur vie par eux-mêmes, de prendre en main leur destin. Si l'on rapporte nos chiffres des victimes du terrorisme à la proportion d'un pays comme la France, cela signifie que, en un an seulement, il y aurait eu chez vous 2 420 tués et 23 800 blessés! Nous ne pouvons pas nous laisser massacrer sans rien faire! Lorsque nous savons qu'une attaque suicide se prépare, nous avertissons aussitôt l'Autorité palestinienne. Si elle n'entreprend rien pour l'empêcher d'avoir lieu, alors nous agissons; si elle n'arrête pas les terroristes, c'est nous qui le faisons. En parlant hier au téléphone avec le président Chirac...je lui ai dit que j'étais en train de lire un ouvrage terrible sur la guerre d'Algérie. Un livre dont le titre en hébreu signifie: «La guerre sauvage pour la paix». Je sais que le président Chirac s'est battu en tant qu'officier durant ce conflit et qu'il a même été décoré pour sa bravoure. Aussi, très amicalement, je lui ai dit: «Monsieur le Président, comprenez que nous, ici, nous sommes comme en Algérie. Nous n'avons aucun endroit où aller. Et d'ailleurs nous n'avons nullement l'intention de partir.»...

Etes-vous disposé à faire des concessions pour la paix?

Oui. Je suis même prêt à consentir à des compromis douloureux pour obtenir une véritable paix, une paix durable. Mais je ne ferai jamais le moindre compromis, ni aujourd'hui ni demain, tant que la sécurité des citoyens israéliens sera en jeu ou que l'existence de l'Etat d'Israël se trouvera menacée. J'ai été élu par le peuple d'Israël, et c'est mon premier engagement à son égard...

Que faudrait-il pour reprendre les négociations?

Il faudrait sept jours de cessez-le-feu total, puis, comme nous en sommes convenus avec les Américains, obtenir une période de calme de six semaines pour que la confiance soit rétablie. Ensuite seulement nous pourrons commencer à discuter. Mais Arafat ne se rend pas compte qu'il est peut-être en train de perdre sa toute dernière chance d'obtenir un accord de paix avec Israël. Même la gauche israélienne y croit de moins en moins...

Espérez-vous obtenir un accord politique tant que vous serez au pouvoir?

J'ai 73 ans. J'ai participé à de nombreuses guerres, j'ai commandé les unités les plus prestigieuses de Tsahal: les commandos, les parachutistes... Mes meilleurs amis sont tombés sur des champs de bataille et moi-même j'ai été par deux fois grièvement blessé. Il m'a souvent fallu prendre des décisions qui engageaient la vie et la mort d'autrui. Alors, mieux que d'autres hommes politiques, je sais sans doute combien la paix implique la sécurité...Je n'ai plus d'ambition politique, désormais, mais ce que je veux par-dessus tout, avant de m'en retourner m'occuper de ma ferme, c'est obtenir un accord politique sûr et durable entre Israël et le monde arabe. Voilà mon objectif, tant que je resterai au pouvoir. Mais, évidemment, pour l'atteindre, il me faudra un partenaire fiable....

Propos receuillis par Alain Louyot

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Elie Barnavi: “L’Etat palestinien sera
souverain, avec Jérusalem-Est pour capitale”

Courrier international, 2 janvier, 2002

Né à Bucarest en 1946, Elie Barnavi arrive en Israël en 1961. En 1971, cet historien des guerres de religion se rend pour la première fois en France où il se lie à François Furet. Trente ans plus tard, en décembre 2000, il est nommé ambassadeur d’Israël à Paris. Proche de la gauche israélienne, il défend aujourd’hui la politique de répression d’Ariel Sharon, tout en restant optimiste pour l’avenir du processus de paix…

Est-il encore pertinent, après quinze mois d’Intifada et plus de mille morts, de parler du processus de paix d’Oslo ? Yitzhak Rabin est-il mort pour rien ?
Oslo n’est pas un coup pour rien, ce fut une étape essentielle de la reconnaissance mutuelle entre Israéliens et Palestiniens. A mes yeux, elle est irréversible. Oslo me pousse à penser que le conflit est proche de sa fin. Quant à Rabin, oui, il est mort pour rien. Sa mort aurait pu être l’occasion pour le camp de la paix israélien de saisir son héritage. Mais il a été incapable de le faire. La mort de Rabin a retardé énormément la finalisation d’un traité de paix. Rabin vivant, les choses se seraient passées différemment.

Que pensez-vous des effets du 11 septembre sur le conflit israélo-arabe ?
Le 11 septembre aura été une mauvaise affaire pour Arafat et l’Autorité palestinienne. Les règles du jeu ont changé. Le terrorisme est encore moins bien compris et moins bien accepté par la communauté internationale. Arafat a joué habilement en essayant d’éviter le piège dans lequel il était tombé durant la guerre du Golfe. Il a réussi à limiter les dégâts, mais les dégâts sont là. Le changement des règles mondiales nous a permis, nous Israéliens, de nous faire comprendre aux yeux de la communauté internationale.

Quel est l’impact de l’Intifada sur la société israélienne ?

L’Intifada a uni le peuple d’Israël autour de son gouvernement et autour des positions les plus intransigeantes. Elle a de plus précipité une crise économique. Mais elle a surtout réduit dramatiquement le camp de la paix israélien. Sa désorganisation résulte du désespoir, de la lassitude vis-à-vis du processus de paix et surtout vis-à-vis des Palestiniens et d’Arafat. Le bilan de ces quinze mois de guerre est dès lors largement négatif.

Plus précisément, quel est aujourd’hui l’état de la gauche israélienne ?
Elle est profondément désunie. Son pivot historique, le Parti travailliste connaît la crise la plus grave de son histoire, avec une moitié du parti au sein du gouvernement d’union nationale et l’autre à l’extérieur, dans l’opposition. De plus, l’élection de Benyamin Ben Eliezer [le 28 décembre 2001] à la tête du parti laisse un goût très amer. Du fait de l’Intifada, le Parti travailliste est incapable d’élaborer un programme précis. Il faudrait une perspective politique claire pour redevenir pertinent, car, en termes de valeurs, la gauche israélienne correspond à quelque chose de tout à fait authentique, de profond au sein de la société.

Cependant, le camp de la paix ne doit-il pas se remettre en cause ?
Non, je ne crois pas. Je distingue deux niveaux d’analyse de l’attitude des “colombes” depuis Oslo. Au niveau stratégique, la volonté d’ouvrir des négociations sérieuses avec les Palestiniens et d’aboutir à la reconnaissance mutuelle et une solution à deux Etats reste la bonne stratégie. Il n’y en a pas d’autres à ma connaissance. Au niveau tactique, des erreurs ont été commises, mais elles ne sont pas l’apanage de la gauche. La classe politique israélienne dans son ensemble doit se poser ces questions. Concernant la stratégie, un clivage se forme entre les défenseurs du partage et les défenseurs de l’occupation des Territoires pour des raisons sécuritaires, religieuses ou historiques. Le véritable clivage est idéologique et philosophique. Le grand désarroi du camp de la paix peut rappeler aux Français ce qui s’est passé avec la gauche au temps de la guerre d’Algérie.

Israël n’a-t-il pas sa part de responsabilité dans la situation actuelle ?
Tout au long de la négociation, notamment à Camp David [juillet 2000] et à Taba [janvier 2001], le gouvernement d’Ehoud Barak a certes commis des erreurs tactiques. Mais, dans la hiérarchie des erreurs, Arafat est, j’en suis persuadé, celui qui porte la responsabilité stratégique la plus lourde. Dans l’ensemble, la stratégie d’Israël qui consiste à coincer Arafat pour le pousser à faire cesser les violences est la bonne stratégie, et je pense que l’Occident l’a plus ou moins compris. L’arrêt du terrorisme est une condition sine qua non pour une reprise du processus de paix. Nous avons en face de nous un leader palestinien fantasque, imprévisible, menteur. Il a réagi aux négociations et aux offres faites par Israël par la violence. Ce faisant, il se retrouve dans un trou entouré par des blindés israéliens. Comment diable s’est-il mis dans ce pétrin ?

Que pensez-vous de la politique d’Ariel Sharon ?
Si M. Barak avait été aux affaires et non M. Sharon, la répression de l’Intifada aurait été la même, voire plus dure. Il faut bien comprendre que, vu d’Israël, la politique de M. Sharon est caractérisée par la retenue. Il est poussé à en faire beaucoup plus par son aile droite et par l’opinion israélienne, son aile gauche le réfrène. Il tient une espèce de juste milieu selon l’opinion. Il y a une logique militaire à cela. A un soulèvement militaire, nous opposons une répression militaire. En revanche, le Parti travailliste apporte une alternative concernant la logique politique. Si nous aboutissons à un cessez-le-feu qui tient la route, le processus politique reprendra ses droits et nous pourrons voir comment travaillistes et Likoud peuvent continuer à vivre ensemble. Tant que la violence continue, il n’est pas important de savoir qui est à la tête du gouvernement. Pour l’instant, M. Sharon dit avoir un plan, qu’il ne veut pas dévoiler pour ne pas commencer les négociations en position de faiblesse. Si l’on veut que l’occupation cesse, il faut que les Palestiniens arrêtent les violences. La Cisjordanie n’est pas le Liban : les Palestiniens ont du mal à le comprendre, nous négocierons notre retrait.

Les accords d’Oslo ont mené à la reconnaissance mutuelle des deux peuples, mais pourquoi dès lors avoir continué la colonisation ?
Cela n’allait pas contre la lettre d’Oslo, mais je suis d’accord pour dire que cela allait à l’encontre de l’esprit d’Oslo. L’idée de Barak était de ne pas ouvrir un front intérieur contre les colons. Barak a préféré négocier avant de démanteler. En effet, un accord avec les Palestiniens supposait obligatoirement le démantèlement de la plupart des colonies, en dehors de trois blocs qu’il voulait annexer à l’Etat d’Israël. Même si cette décision avait une logique politique interne, j’aurais décrété à sa place le gel des colonies. Quant à Arafat, il a cru pouvoir faire céder Israël sur toute la ligne, y compris sur Jérusalem, sur le droit de retour des réfugiés… Il s’est fait des illusions. Il dit aujourd’hui qu’il veut revenir à Taba. Si les Palestiniens avaient voulu signer à Taba, Barak aurait signé un accord-cadre… Avec un tel accord, la situation ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

Que pensez-vous de l’envoi d’observateurs internationaux ?
Cela ne fonctionne que si les deux parties arrivent à un accord. Dans la situation actuelle, les observateurs trouveront toujours plus facile d’observer les mouvements d’une armée que ceux de mouvements terroristes. Nous risquons de nous trouver dans une situation où les terroristes poursuivraient leurs opérations et où les mains d’Israël seraient liées. C’est là la principale réticence d’Israël.

Quelle est aujourd’hui la place des Arabes israéliens ?
1,2 million d’Arabes sont citoyens d’Israël. C’est une population qui est de plus en plus israélienne dans sa structure sociale, son niveau d’instruction, dans ses réflexes politiques, et, en même temps, cette population s’est profondément “palestinisée”. Il existe un véritable problème d’intégration qu’il faudra aborder dans le cadre de la citoyenneté israélienne. Ils sont là pour rester et pourtant ils soutiennent leurs frères en lutte contre Israël. Ce paradoxe se surajoute aux tensions de la société israélienne : la suspicion mutuelle, les différences de traitement avec égalité formelle et inégalité de fait, et une classe politique arabe israélienne irresponsable.

Etes-vous aujourd’hui optimiste pour l’avenir ?
A court terme, je ne peux être optimiste. A long terme, je suis définitivement optimiste. Cet optimisme dérive de l’incapacité d’imaginer une alternative à la coexistence. La solution de deux Etats vivant côte à côte est la seule viable. L’Etat palestinien sera à terme une entité politique souveraine, avec Jérusalem-Est pour capitale. Mais avant cela, il faut pouvoir revenir à la discussion politique, en passant par l’arrêt définitif des violences. Arafat et les autres passeront, les Israéliens et les Palestiniens seront toujours là.

Propos recueillis par Philippe Jacqué

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