Communiqué Isranet
octobre 2002
Un service de l’I.C.R.J.
l ’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme

Prof. Frederick Krantz, Directeur

Numéro 51 • vendredi le 25 octobre, 2002

Deux poids deux mesures :
L'Irak, Israël et les Nations-Unies

The Economist, 10 octobre 2002

Israël fait fi [des résolutions] des Nations-Unies et a des armes de destruction de masse. Alors, pourquoi tout ce bruit autour de l'Irak?

Aussitôt après avoir envahi le Koweït, en 1990, Saddam Hussein s'est rendu compte qu'il avait fait une erreur. Contrairement à son attente, le monde n'allait finalement pas lui permettre de maintenir sa mainmise sur les territoires [envahis par lui]. Les États-Unis étaient sur le pied de guerre. Aussi se mit-il en quête d'une porte de sortie qui lui permette de ne pas perdre la face. Une des premières idées qu'il a avancées fut celle du "parallèle". Pourquoi ne pas négocier un retrait du Koweït contre le retrait d'Israël des territoires qu'il avait occupés en 1967?

La méthode du parallèle n'a mené à rien. Mais, tandis que le monde discute des avantages d'une autre guerre menée par les Américains contre M. Hussein, l'idée est revenue sous une nouvelle forme. Israël a violé d'innombrables résolutions de l'ONU et s'est doté d'une grande quantité d'armes de destruction de masse, font remarquer ceux qui s'opposent à cette guerre. Pourquoi donc l'Irak est-il seul l'objet d'une punition supplémentaire, alors que les Israéliens s'en tirent sans rien payer?

Les Arabes ne sont plus les seuls à poser cette question. "Pas de guerre contre l'Irak, Libérez la Palestine", est devenu le slogan des manifestants pacifistes d'Europe et d'Amérique. Les deux conflits s'entremêlent dans l'esprit du public d'une manière telle que les politiciens occidentaux ne peuvent pas l'ignorer. Alors qu'il tentait de vaincre le scepticisme de son parti travailliste envers la guerre contre l'Irak, la semaine dernière, Tony Blair, le premier ministre de la Grande-Bretagne, a bénéficié des plus chaleureux applaudissement pour le passage de son discours affirmant que les résolutions de l'ONU devraient s'appliquer en Palestine tout autant qu'en Irak.

Pour beaucoup de ceux qui sont troublés par la différence entre la manière dont le monde traite Israël et celle dont il traite l'Irak, ce sont les droits et les torts qui comptent, pas les détails de loi. L'occupation par Israël de la Rive Ouest [du Jourdain] et de Gaza a duré 35 ans, contre la volonté des populations palestiniennes, qui désirent vivement -- et aux yeux du monde ont depuis longtemps mérité -- un État à eux. Mais alors qu'Israël est soutenu économiquement et diplomatiquement par l'Amérique, cette dernière est le moteur de l'opposition à l'Irak. La simple justice, pense-t-on, exige de la superpuissance un comportement équitable dans les deux conflits.

Cela semble aller de soi. Mais c'est un genre de revendication tout à fait différent que celle qui s'exprime aussi dans la discussion sur les "deux poids deux mesures". Pour elle, Israël est en infraction par rapport aux résolutions du Conseil de sécurité, exactement de la même manière que l'Irak, et mérite donc d'être traité par l'ONU avec une égale sévérité. Ce n'est pas le cas.

Que dit la loi?

L'ONU distingue deux sortes de résolutions du Conseil de sécurité. Celles qui ont trait au Chapitre Six traitent de la résolution pacifique des conflits et autorisent le Conseil à émettre des recommandations non contraignantes. Celles qui ont trait au Chapitre Sept donnent au Conseil de larges pouvoirs d'action, y compris militaires, pour traiter les "menaces pour la paix, les infractions à la paix, ou les actes d'agression". De telles résolutions, qui lient tous les membres de l'ONU, ont été chose rare pendant la guerre froide. Mais elles ont été utilisées contre l'Irak, après son invasion du Koweït. Aucune des résolutions concernant le conflit israélo-arabe ne relève du Chapitre Sept. En appliquant des sanctions -- y compris militaires -- contre l'Irak, et non contre Israël, l'ONU agit tout simplement conformément à ses propres règles.

Le caractère distinctif des résolutions afférentes au Chapitre Sept, et le fait qu'aucune n'a été prise concernant Israël, sont des faits reconnus par les diplomates palestiniens. C'est d'ailleurs l'objet d'une de leurs principales plaintes. Un rapport de l'Organisation pour la Libération de la Palestine, intitulé "deux poids deux mesures" et publié fin septembre, précisait que, depuis des années, l'ONU a confirmé le droit des Palestiniens à avoir le statut d'État, condamné les implantations israéliennes et exigé qu'Israël se retire. Mais "aucune mesure de contrainte ni quelque autre action de nature à mettre en œuvre les résolutions de l'ONU et [à faire respecter] le droit international n'ont été adoptées par le Conseil de sécurité."

Mais qu'en serait-il si, pour les besoins de la discussion, les principales résolutions du Conseil de sécurité concernant le conflit arabo-israélien avaient été des résolutions afférentes au Chapitre Sept? Le problème serait alors que la résolution 242, de 1967, prise après la Guerre des Six Jours, et fréquemment citée dans la discussion sur les deux poids deux mesures, ne dit pas ce que beaucoup de gens qui la citent pensent qu'elle signifie ( voir l'article). Elle ne demande pas à Israël de se retirer unilatéralement des territoires occupés en 1967. Elle ne condamne pas la conquête d'Israël, pour la bonne raison que la plupart des puissances occidentales, à l'époque, l'avaient considérée comme le résultat d'une guerre préventive justifiée. Elle appelle à un règlement négocié, basé sur le principe de l'échange de la terre contre la paix. C'est une question très différente.

En violation d'un bon nombre de résolutions

Dans le cas de l'Irak, le Conseil de sécurité a enjoint à M. Hussein de prendre diverses mesures unilatérales qu'il est parfaitement capable de prendre. La résolution 242 ne peut pas être mise en application de manière unilatérale, même si Israël le voulait.

Pourquoi? Tout d'abord, il y a la question des frontières. Certains des diplomates qui ont rédigé la résolution 242 ont dit ensuite que leur intention était d'autoriser quelques changements des lignes d'armistice qui séparaient Israël et ses voisins arabes avant la guerre de 1967. Durant trois décennies, s'est poursuivie une morne discussion sur la signification de l'absence d'un article défini (dans le texte anglais) avant l'expression "territoires occupés dans le récent conflit". Les Arabes affirment que la résolution exige un retrait complet du moindre pouce de territoire. Mais même si c'était le cas, la résolution ne peut être mise en application sans parvenir à un accord négocié.

Par exemple, la résolution appelle à un "juste" règlement de la question des réfugiés palestiniens. Ce qui signifie quoi? Les Palestiniens disent qu'une résolution de l'Assemblée générale de l'ONU, la 194, de 1948, donne à tous les réfugiés palestiniens de 1948 le droit de retourner, ou d'obtenir une compensation. Israël, qui refuse la responsabilité de leur fuite, fait remarquer que la même résolution stipule que ces réfugiés doivent être disposés à "vivre en paix avec leurs voisins", et que les Palestiniens, qui avaient rejeté la partition de la Palestine, ratifiée par l'ONU, n'étaient pas disposés à vivre en paix avec le nouvel État juif. Après plus d'un demi-siècle, la population des réfugiés est passée d'environ 700.000 à au moins 3 millions 8, rendant impossible un retour collectif total, affirme Israël. Il peut être possible de négocier un compromis sur cette question, comme Yasser Arafat et Ehud Barak l'ont tenté, sans succès, à Camp David, en 2000. Mais il n'existe aucun plan du Conseil de sécurité pour la résoudre.

Israël indique qu'il a déjà mis en application une grande partie de la résolution 242, et qu'il est prêt à mettre en oeuvre ce qui en reste. Il a restitué la terre à l'Égypte et à la Jordanie en échange de la paix. Il y a deux ans, quand il était premier ministre, M. Barak a offert la majeure partie des Hauteurs du Golan en échange de la paix avec la Syrie. Tous les accords conclus entre Israël et les Palestiniens durant le processus de paix d'Oslo étaient fondés sur la résolution 242. Israël s'est plus tard retiré des principaux centres palestiniens de population (bien qu'il y soit revenu depuis l'Intifada), en attendant la négociation d'un règlement final. Et bien qu'il y ait de fortes raisons de s'interroger sur sa sincérité, le nouveau premier ministre d'Israël, Ariel Sharon, affirme accepter la "vision" de paix de George Bush, présentée en juin, d'un retrait israélien et d'une Palestine libre, sur la base des frontières de 1967.

On affirme généralement que l'occupation d'Israël est "illégale". C'est discutable. En mars, pour la toute première fois, Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU, a qualifié l'occupation d'Israël d'illégale, mais ce n'est pas un hasard s'il n'a pas réitéré cette affirmation. Selon l'opinion de Sir Adam Roberts, professeur de relations internationales à l'Université d'Oxford, ce fut "une sérieuse erreur" que définir de cette manière l'occupation elle-même, par opposition à certaines des actions d'Israël en tant qu'occupant. Dans une lettre ultérieure au New York Times, le porte-parole de M. Annan l'a également admis. Le secrétaire général, a-t-il dit, n'avait pas l'intention de se référer à la légalité de l'occupation, par Israël, des territoires [égyptiens et Jordaniens conquis] durant la guerre de 1967, mais seulement aux manquement à ses engagements en tant que puissance d'occupation.

Voici en quoi Israël s'est mis carrément en opposition avec le Conseil de sécurité. Depuis 1967, l'ONU a rejeté toutes les tentatives d'Israël en vue de changer le statut légal et démographique des territoires conquis, en annexant Jérusalem, en appliquant la loi israélienne aux Hauteurs du Golan et en créant des implantations juives sur la Rive Gauche [du Jourdain] et à Gaza. Comment des tentatives vigoureuses de coloniser les territoires occupés peuvent-elles se concilier avec l'affirmation d'Israël selon laquelle il accepte la résolution 242 et le principe de la terre contre la paix, qui en est à la base?

Cela ne se peut pas. Le fait est qu'Israël, citant l'histoire ancienne et moderne (Jérusalem a eu une majorité juive depuis le XIXe siècle), a décidé, après la conquête de la moitié jordanienne de Jérusalem, en 1967, de faire de la ville sa capitale éternelle "unifiée". Les gouvernements travaillistes de cette période ont également commencé à parsemer la vallée du Jourdain et les Hauteurs du Golan d'implantations juives, prétendument pour défendre les nouvelles frontières contre un monde arabe toujours hostile. Après 1977, les gouvernements Likoud de Menahem Begin et de Yitzhak Shamir ont décidé ouvertement, pour des motifs religieux et idéologiques, de faire des territoires occupés une partie d'un plus grand Israël, défiant l'ONU et la logique de la résolution 242. Là, Israël ne peut pas plaider l'innocence. Tout ce qu'il peut avancer, c'est une demande d'allègement [de la sanction que ces actes pourraient lui valoir].

Légale ou pas, l'occupation a duré terriblement longtemps. Mais ce n'est pas seulement la faute d'Israël. En 1967, ce sont les Arabes qui ont rejeté la résolution 242. Ils n'ont bien sûr pas accepté les nouvelles frontières de l'Israël d'après-guerre, mais ils n'ont pas non plus reconnu ses frontières d'avant-guerre. En fait, ils n'ont pas jamais reconnu le droit d'Israël à exister. Cette attitude a persisté durant des décennies après 1967, jusqu'à ce que l'Égypte fasse seule la paix. Les Palestiniens, qui faisaient encore le serment de "libérer" toute la Palestine et de démanteler l'État juif, ont attendu plus longtemps. Ce n'est que vers la fin des années 80, environ 40 ans après la naissance d'Israël et 20 ans après la guerre de 1967, que le PLO de M. Arafat a manifesté de l'intérêt pour la solution des deux États. Conformément aux règles de "l'occupation, du fait de guerre", Israël n'aurait pas dû laisser stagner, durant ces 20 années, le statut des terres conquises. Mais ce n'est pas totalement étonnant, étant donné le rejet et le siège continus, dont il a été l'objet.

Quand les Palestiniens ont décidé qu'ils n'étaient plus déterminés à extirper son Etat, Israël a répondu. En 1993, il a signé avec le PLO un accord en vertu duquel les deux parties se sont engagées à mettre en application la résolution 242 par la négociation, mettant ainsi sur la table des négociations toutes les questions controversées -- Jérusalem, les implantations et les réfugiés. Il y a deux ans, les tractations ont échoué, déclenchant une nouvelle Intifada palestinienne et l'élection de l'inflexible M. Sharon. Les Israéliens affirment que leur acceptation de négocier les questions épineuses avec les Palestiniens remplace les résolutions de l'ONU concernant les implantations et le reste -- une vue que le Conseil de sécurité pourrait accepter si les négociations étaient remises sur les rails. En attendant, la jurisprudence du Conseil de Sécurité sur Jérusalem et les implantations reste en vigueur.

L'ombre nucléaire

Au cours des deux dernières années, l'Intifada a suscité une nouvelle série de résolutions. Certaines d'entre elles réprimandent les Israéliens pour leur usage "excessif" de la force, d'autres formulent des exigences spécifiques. La résolution 1435, par exemple, appelle Israël à se retirer des villes palestiniennes qu'il a récemment réoccupées et à revenir aux positions qui étaient les siennes avant que la violence ne commence, en septembre 2000. Elle a été ignorée. Mais, comme la plupart des résolutions récentes, celle-ci est à double tranchant. Elle formule aussi, à l'adresse des Palestiniens, des exigences que ces derniers ont également ignorées. Dans le cas présent, l'Autorité Palestinienne a l'obligation de cesser tous les violences et les incitations, et de déférer à la justice "ceux qui sont responsables d'actes terroristes".

Dans le long et inexpiable conflit à propos de la Palestine, les deux parties se considèrent comme des victimes. Les Palestiniens disent que leurs droits nationaux ont été usurpés par un envahisseur; les Israéliens affirment que les Palestiniens n'ont jamais accepté le droit des Juifs à l'autodétermination. L'approche de l'ONU a consisté à reconnaître la complexité de ces exigences respectives, à définir de larges principes, et à pousser à une paix négociée. Le cas de l'Irak est de loin différent. Ce pays est en conflit avec l'Organisation des Nations-Unies elle-même, du fait qu'il a refusé de se conformer aux directives claires -- et qui ressortissent au Chapitre Sept -- de renoncer à ses armes de destruction de masse.

Mais alors, qu'en est-il de l'armement nucléaire d'Israël? Son statut de puissance nucléaire non déclarée le met-il sur le même pied que l'Irak, qui a essayé d'en devenir une? Non. En 1981, la résolution 487 a réprimandé Israël pour avoir envoyer son aviation détruire le réacteur irakien Osiraq, dont Israël affirmait qu'il était utilisé pour fabriquer une arme nucléaire, malgré le certificat de bonne conduite délivré par les inspecteurs de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique. Notant qu'Israël n'avait pas signé le traité de non-prolifération nucléaire (NPT), comme l'Irak l'avait fait, l'ONU avait invité Israël à mettre ses propres installations nucléaires sous la surveillance de l'AIEA, comme le stipule le traité de non-prolifération nucléaire.

Plus de deux décennies se sont écoulées sans qu'Israël ait signé le traité de non-prolifération nucléaire. Ce qui irrite les partisans du traité, qui se sont efforcés de le rendre "universel". Mais, comme pour n'importe quel autre traité, les gouvernements sont libres de ne pas signer. Ce qu'elles ne sont pas libres de faire, c'est de signer, de recevoir l'aide nucléaire (civile) étrangère à laquelle cette signature donne droit, puis de tenter secrètement de construire une bombe. C'est cela -- il faut malheureusement le reconnaître -- que l'Irak a essayé de faire, et semble encore persister à faire. On estime qu'Israël possède un vaste arsenal nucléaire, à propos duquel il ne joue pas la carte de l'ouverture et de la sincérité -- ce qui est perçu comme une provocation par ses voisins. Mais cela ne justifie pas l'accusation de "deux poids deux mesures". Être une puissance dotée de l'arme nucléaire ne constitue pas, en soi, une infraction au droit international.

(Traduction française de Menahem Macina pour
reinfo-israel. Site Internet: www.reinfo-israel.com.)

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Le Communiqué Isranet essaie de diffuser une grande variété d’opinions sur Israël, le Judaïsme
et le Moyen-Orient. Les articles et documents reproduits expriment l’opinion de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement au point de vue de l’Institut.

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Numéro 50 • vendredi le 18 octobre, 2002

Pilar Rahola, ex-députée de la Gauche républicaine espagnole :
« La judéophobie explique l'hystérie pro-palestinienne de la gauche européenne »

Marc Tobiass
Proche-Orient.info, 2 octobre 2002

Catalane de Barcelone, Pilar Rahola est un personnage haut en couleur de la scène publique espagnole. Elle est connue pour son féminisme, son parler franc et direct. Ex-députée, Pilar Rahola a siégé pendant 8 ans au parlement central de Madrid, d'abord au sein de la Gauche républicaine, puis en tant que fondatrice du Parti pour l'Indépendance. Elle a cependant décidé de se retirer de la vie politique il y a un peu plus d'un an pour mieux se consacrer à d'autres passions. Elle vient de publier « Histoire de Ada » une métaphore sur les enfants abandonnés, ces enfants esclaves ou soldats que l'on rencontre de part le monde, quand ils ne sont pas transformés en bombe humaine. Elle a également décidé de monter au front pour dénoncer le déséquilibre flagrant dans le traitement de l'information qui couvre le Proche-orient. Son dernier texte, « En faveur d'Israël » doit être publié dans un livre ou 15 intellectuels espagnols dont Jon Juaristi, président de l'Institut Cervantès et Gabriel Alviac, célèbre journaliste au quotidien « El Mundo » se sont donnés pour mission de rétablir une vérité distordue. Marc Tobiass s'entretient avec Pilar Rahola.

Marc Tobiass: Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d'écrire « En faveur d'Israël », de participer à la publication de ce livre ?

Pilar Rahola: Depuis le début de la seconde Intifada, la presse espagnole, de droite comme de gauche, tient un discours particulièrement agressif à l'égard d'Israël. Un discours qui fait l'impasse sur la motivation des actions israéliennes et qui tend à ignorer les victimes israéliennes dans ce conflit. Dans ce contexte, une petite minorité d'intellectuels, de personnalités publiques, sensible à la question juive en général et à celle d'Israël en particulier, s'est sentie profondément interpellée par ce problème. Indignés par le retour de cette judéophobie en Espagne, nous avons, chacun de son côté, commencé à écrire des articles, à intervenir dans les média pour dénoncer cette situation. Et puis, Oracio Vasquez Real, un écrivain important en Espagne, s'est proposé de coordonner notre action, de rassembler dans un même ouvrage la vision du conflit au Proche Orient d'une quinzaine d'intellectuels espagnols d'un certain renom.

M. Tobiass: Pour qui avez-vous écrit ce livre, et dans quelle intention ?

P. Rahola: Fondamentalement, ce livre s'adresse à la pensée collective anti-juive en Espagne. L'intention de notre livre est de provoquer un débat sur la judéophobie en Espagne. Nous sommes convaincus que la vision actuelle, tellement manichéenne, du conflit - avec les bons, toujours les Palestiniens, et les méchants, toujours les Israéliens - a des origines profondes. Elle vient du sentiment anti-juif ancestral qui existe en Espagne, et qui explique aussi l'histoire de l'Espagne. Ce sentiment s'était quelque peu assoupi après l'époque franquiste, mais il y a aujourd'hui un retour virulent de ce sentiment barbare au point que l'on peut trouver des expressions authentiquement antisémites dans la presse espagnole. De fait, c'est un livre de provocation face à la pensée unique pro-arabe en Espagne, une pensée complètement a-critique des erreurs du monde arabe en général et des Palestiniens en particulier. Nous entendons contrebalancer ce déséquilibre flagrant…

M. Tobiass: Ce déséquilibre n'est pas spécifiquement espagnol, ni la judéophobie d'ailleurs. Vous rappelez justement dans votre texte la phrase terrible de Hermann Broch dénonçant l'indifférence de l'Europe comme le pire des crimes à l'époque de la folie sanguinaire hitlérienne…

P. Rahola: Oui, je pense que l'Europe était indifférente en surface, parce qu'elle se sentait coupable en profondeur. Je crois que cette indifférence provient justement de la judéophobie. Et summum du paradoxe, c'est que l'âme juive est co-substantielle à l'Europe. L'Europe ne s'explique pas sans son âme juive, mais s'explique aussi par sa haine des Juifs. Or, toutes les tentatives réitérées de l'Europe d'expulser son âme juive sont en fait des sortes de suicides. Après l'Holocauste, après Auschwitz, c'est à dire le stade ultime du processus de destruction de l'âme juive qui a duré des siècles en Europe, l'Europe est fracassée, beaucoup de ses aspects sont morts, mais elle a aussi mauvaise conscience, elle se sait coupable. Depuis, l'Europe a cherché et trouvé dans la cause palestinienne le pardon de sa culpabilité. D'où cette attitude a-critique et manichéenne vis-à-vis de la cause palestinienne, c'est d'abord sa dernière aventure héroïque, et puis, plus les juifs sont représentés comme étant les méchants et les mauvais, moins la faute et la culpabilité sont lourdes à porter. C'est un processus de psychologie collective. De ce point de vue, il n'y a effectivement pas de différence entre la France, par exemple, et l'Espagne… C'est incroyable comment l'Europe continue à haïr son âme juive, bien qu'elle l'ait expulsée !

M. Tobiass: Selon vous, c'est donc cette judéophobie qui explique « l'hystérie pro-palestinienne » qui existe en Europe ?

P. Rahola: J'en suis convaincue… Il y a indéniablement ces derniers temps un processus très grave de désinformation dans tout ce qui touche le Proche-Orient. Il y a une sorte de folie qui pardonne tous les crimes, les abus et les erreurs de la partie palestinienne, et en même temps il y a une assertion historique qui condamne n'importe quelle erreur de la partie israélienne. Et cela au point où l'on maximalise les victimes palestiniennes, et minimise les victimes israéliennes. Comme si les victimes juives n'existaient pas sous prétexte qu'elles seraient responsables de leur propre mort ! Le plus terrible, c'est qu'il y a aussi un problème de terrorisme en Espagne, mais quand on mentionne les crimes de l'ETA, là, on parle de terrorisme, alors que si l'on mentionne les crimes du Hamas, on parle de militants, d'activistes, de résistance, d'actions de lutte… Quand on mentionne les victimes palestiniennes, on parle d'enfants, de civils, d'innocents, mais quand on mentionne les victimes israéliennes, on parle de personnes sans nom, comme pour signifier qu'il ne s'agit que de soldats, de membres de l'armée. C'est dire qu'il y a une distorsion dans la représentation du conflit, une manipulation d'autant plus dangereuse qu'elle alimente la haine et l'antisémitisme.

M. Tobiass: Vos propos font toutefois penser à un réquisitoire contre les médias européens.

P. Rahola: Ce que je veux, c'est lancer un appel à la pensée collective européenne, et plus particulièrement aux intellectuels et aux journalistes, car de mon point de vue, ils sont en train de créer une sorte de morale collective qui est la judéophobie. Aujourd'hui il faut se faire justicier, de gauche et si nécessaire antisémite pour être crédible. Ils sont arrivés au point ou, par exemple, Sharon est toujours coupable d'être coupable alors qu'Arafat est un personnage probe, innocent, un vieux résistant infatigable, une figure héroïque, une sorte de Gandhi, bref un personnage affublé de tous les oripeaux romantiques bien qu'il s'agisse en réalité du chef d'une oligarchie qui a plein de sang sur les mains. Les comptes rendus du Proche-Orient s'accompagnent toujours de professions de foi qui amplifient la culpabilité des juifs et des Israéliens et qui occultent totalement la culpabilité des Palestiniens. Israël n'est pas un pays qui essaye tant bien que mal de survivre depuis 50 ans, mais un pays réduit à une seule image : un pays qui occupe les Territoires et dont la vocation est de rendre misérable la vie des pauvres Palestiniens. On réinvente l'histoire de la Terre Sainte. On réinvente l'histoire du conflit. Tout se passe comme s'il y avait une consigne : ne jamais rappeler les fautes et les erreurs des Palestiniens, ne jamais rappeler leurs alliances avec des pays dangereux comme l'Irak, pour mieux faire porter l'opprobre sur les États-Unis et Israël. Les raisons profondes de cette guerre ne sont jamais explicitées, jamais commentées.

M. Tobiass: Il y a une remarque dans votre texte qui m'a fait froid dans le dos. Vous dites que la judéophobie est en dernière instance le dénominateur commun entre l'Europe et le Palestinien.

P. Rahola: C'est vrai qu'il y a en Europe des gens qui ne sont pas juifs et qui sont sensibles et respectent cette âme juive qui est aussi au fondement de l'Europe, mais ils représentent une minorité. La majorité, l'inconscient collectif européen, lui, ne comprend pas, n'assimile pas, n'accepte pas le phénomène juif. Et c'est là que se situe la rencontre fondamentale entre l'Européen et le Palestinien. L'identité palestinienne n'est pas seulement un phénomène récent, elle s'est surtout construite sur la haine d'Israël, sur la haine du juif. Si l'Europe s'explique à partir de sa composante juive et de sa haine du juif, comme les deux faces d'une même médaille, l'identité palestinienne ne s'explique, presque exclusivement, qu'à partir de sa composante anti-juive. C'est pour cela que les Palestiniens ont tant de mal à mettre un terme à leur violence, car si les Palestiniens renonçaient à leur haine du juif, ils perdraient du même coup une part substantielle de leur identité C'est dire que, pour dépasser cette violence, il leur faudrait dépasser cette haine et donc changer d'identité. Ils leur faudraient alors se réinventer. C'est sur la base de cette haine que le Palestinien rencontre et s'accorde avec l'Européen ; souvent cela se passe avec des gens de gauche, ce qui est une véritable calamité pour des gens comme moi, car nous sommes de gauche, nous sommes européens, mais n'acceptons pas la judéophobie, comme nous n'acceptons pas cet anti-sionisme qui justifie et alimente aujourd'hui l'antisémitisme de la gauche espagnole.

M. Tobiass: Cette légitimation de la haine n'est-elle pas en fait le véritable obstacle à la paix ?

P. Rahola: Indiscutablement. Je crois que l'Europe est directement responsable, et pas seulement du conflit. Car enfin, qui, sinon l'Europe, a créé le problème juif dans le monde ? D'une certaine manière on peut même dire que l'Europe est le véritable fondateur de l'État d'Israël. L'Europe a expulsé ses juifs, ses juifs espagnols, ses juifs russes, ses juifs francais ou allemands. Elle les a expulsés de son corps, bien qu'ils se sentaient profondément européen…

M. Tobiass: Vous vous dites de gauche et, pour vous, être de gauche est avant tout une position existentielle face à la vie, face à la société. Mais, dites-vous, quand cette position vitale se transforme en idéologie, elle devient parfois une excuse pour canaliser des dogmes a-critiques, un manichéisme simplificateur, voire un racisme. Vous, qui avez été une parlementaire de gauche, comment vivez-vous cette contradiction ?

P. Rahola: Les gens de gauche ont un problème réel en Espagne. Nous sommes en quelque sorte les héritiers de la révolution francaise, nous avons été influencés par des grands idéologues comme Sartre et Camus, et aussi par mai 68. C'est dire que la pensée globalisante de la gauche espagnole est francaise. Or, la France est fondamentalement anti-américaine… D'où notre anti-américanisme qui frise parfois le pathologique, un anti-américanisme qui est aussi antisémite. Ce qui explique dans une certaine mesure que la gauche espagnole soit antisémite. Évidemment, des gens comme moi vivent très mal cet état de fait. Je crois que si la gauche a échoué en tant que grande idéologie du monde, c'est qu'elle n'a pas réussi à rompre avec les pires des pensées dogmatiques. La gauche peut être très progressiste, mais aussi très dogmatique. Elle s'est malheureusement amourachée de grands dictateurs comme Pol Pot, Mao, et Staline, et maintenant elle est amoureuse d'Arafat ! Alors que la gauche devrait être critique, et tout d'abord envers elle-même.

M. Tobiass: Et aujourd'hui, quel est le dogme qui vous inquiète le plus ?

P. Rahola: Le plus aberrant est de voir aujourd'hui des dirigeants de gauche saluer et célébrer des leaders arabes, bien qu'il s'agisse d'intégristes. Par exemple, dans les débats qui ont suivi les attentats du 11 septembre, on a entendu ici un discours anti-américain, faisant fi des victimes, ce qui est déjà terrible en soi ! Et qui cherchait à dédramatiser, avec ce tiers-mondisme de pacotille qui caractérise certains cénacles de gauche, le danger que représentent des personnages comme Ben Laden, qui est pourtant un fasciste authentique. Je crois que le monde reste aveugle pour l'instant devant le plus grand totalitarisme du 21ème siècle, qu'est l'intégrisme islamique. Or nous devons nous préparer sérieusement devant cette menace : pour moi, ce totalitarisme est sans aucun doute comparable au stalinisme et au nazisme, les plus grands fléaux du 20ème siècle.

M. Tobiass: Pour achever cet entretien Pilar Rahola, j'aimerais citer une phrase de votre texte. Vous dites : « En faveur d'Israël », c'est la forme la plus intelligente, raisonnable, prudente et honnête d'être en faveur de la Palestine.

P. Rahola: D'abord je n'accepte pas que la défense de la cause palestinienne soit l'excuse d'une nouvelle épidémie d'antisémitisme. Si l'Europe avait eu un discours critique n'hésitant pas à dénoncer les graves erreurs permanentes de la partie palestinienne, si l'Europe avait été plus critique avec les Palestiniens, nous serions aujourd'hui plus près d'une solution. Mais Arafat jouit d'un soutien et d'une légitimité en Europe qui l'amènent à ne jamais perdre une occasion de rater les occasions de paix. Je crois que si l'Europe était plus critique envers Arafat, envers les différents aspects de la violence palestinienne, si elle était plus dure dans ses déclarations, les Palestiniens seraient alors obligés de se démarquer de la violence et des attentats-suicides. Le sens de la justice recommande la création d'un État palestinien à côté de l'État d'Israël, mais non à la place d'Israël. Or, dans le fond, l'Europe est mal a l'aise avec l'existence d'Israël, et on peut même dire que l'existence de cet état provoque un ressentiment, une colère dans les cadres de la pensée de la gauche européenne. Même si cela n'est pas avoué, beaucoup d'Européens estiment qu'un État palestinien doit supplanter l'État d'Israël. Mais pour nous qui sommes en faveur d'Israël, qui sommes pour des relations de bon voisinage, pour la coexistence entre l'État d'Israël et un État palestinien, notre manière de dire OUI a un État palestinien, est aussi une manière de dire OUI à l`existence de l'État d'Israël.

(« Proche-Orient » est une association française à but non lucratif.
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Numéro 49 • vendredi le 11 octobre, 2002

Le procès Barghouti en Israël : terrorisme contre démocratie
Shaul Amor, Ambassadeur d'Israël à Bruxelles
Le Soir, 3 octobre 2002

Le procès de Marwan Barghouti, qui s'est ouvert en Israël, revêt une importance toute particulière. Il ne s'agit pas seulement d'une procédure de droit commun contre un homme qui a recouru au terrorisme, au meurtre et à l'assassinat. Ce procès soulève une question fondamentale : comment les démocraties doivent-elles combattre le terrorisme ?

Depuis que la direction palestinienne a tourné le dos aux négociations de Camp David, en optant pour la voie du terrorisme, Israël est confronté, ces deux dernières années, à ce dilemme, qui revêt de nombreuses formes : comment un Etat de droit peut-il faire face à une situation aussi exceptionnelle ? Comment assurer le respect des libertés publiques face aux assauts du terrorisme ? Comment permettre le libre accès de l'aide humanitaire, lorsque des terroristes se cachent dans des ambulances et abusent d'emblèmes médicaux ? Comment respecter la liberté d'expression et de culte, lorsque les écoles et les mosquées se font le relais de l'incitation à la violence ? Comment autoriser la liberté de mouvement des travailleurs, en empêchant des terroristes suicidaires d'atteindre le cour des villes en Israël ?

La bataille de la démocratie contre le terrorisme a trouvé un terrain nouveau, avec la décision du Procureur Général d'Israël de juger Marwan Barghouti en audience publique, pour actes de terrorisme. La décision n'était pas difficile. Les atrocités pour lesquelles il est inculpé, la solidité des preuves à son encontre sont passibles de poursuites dans n'importe quel Etat de droit. Ces actes de terrorisme comprennent l'organisation et la coordination actives d'innombrables attaques et fusillades - y compris l'une tuant 6 invités à une fête de bar-mitsvah à Hadera, ainsi que l'obtention d'armes et le financement de douzaines d'autres attaques faisant de très nombreux tués et des centaines de blessés.

La décision n'était pas difficile mais elle est courageuse : elle atteste de la volonté de l'Etat de droit israélien de rester et de demeurer un Etat de droit nonobstant les coups de butoir que le terrorisme palestinien lui assène quotidiennement. Nonobstant la volonté déjà avérée de la défense de Barghouti de récupérer ce procès à des fins politiques.

Il convient de rappeler une série d'éléments : c'est Barghouti qui est jugé, et non Israël. Par conséquence, toute tentative visant à détourner l'attention du rôle personnel de Barghouti dans des actes de terrorisme, au détriment de la question de la compétence d'Israël de le juger, est inacceptable. Il est incontestable que la justice israélienne est
compétente pour juger l'assassin présumé de citoyens israéliens innocents sur le territoire israélien.

Deuxièmement, le procès n'est pas une négociation - et les opinions politiques de Barghouti ne sont pas à l'ordre du jour. Barghouti a tenté, à plusieurs reprises, de se présenter comme un modéré, plus particulièrement comme un partisan d'une solution de deux Etats au conflit. Non seulement ses liens étroits avec des organisations vouées à la destruction totale d'Israël et sa participation personnelle à des actes terroristes jettent un doute sérieux sur cette image, mais de plus, les opinions politiques de Barghouti ne doivent pas interférer sur la procédure en cours.

Le terrorisme est punisable pour ses actes, et non pour la cause qu'il prétend servir. Quiconque orchestre, finance et incite au meurtre de civils innocents - même pour servir les objectifs les plus nobles et les plus modérés - est un terroriste. Et à ce titre redevable de ses actions devant la Loi. Barghouti ne saurait faire exception à la règle.

Comme tout prévenu dans un tribunal israélien, Barghouti a droit à un procès équitable et contradictoire. Il a la faculté de se faire assister de l'avocat de son choix et bénéficie de toutes les garanties de procédure prévues par le système judiciaire reconnu d'Israël. Mais en dépit de ces garanties, il est à craindre que l'on sera témoin, dans les semaines à venir, d'une tentative de Barghouti d'utiliser l'une des tactiques de base du terrorisme, la prise d'otages. On ne peut lui permettre la moindre tentative de prendre en otage son procès pénal à des fins politiques. Il en va du respect de l'Etat de droit. Accepter la politisation du procès Barghouti serait une défaite de la démocratie face au terrorisme.

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Terrorisme : la pauvreté n'est pas coupable
Daniel Cohen
Le Monde, 6 octobre 2002

Les événements du 11 septembre 2001 ont obligé les pays riches à répondre à une question qu'on ne leur posait (peut-être) pas : la misère et le sous-développement sont-ils responsables du terrorisme ? Donnant implicitement raison à ceux qui répondent positivement, les pays riches ont multiplié au cours de l'année écoulée les signes d'un intérêt renouvelé pour les pays pauvres. Au cours de la conférence de Monterrey, en mars dernier, ils ont juré d'accroître leur aide au développement de plus de 30 %. Le président Bush déclarait à l'ouverture de la conférence : "Nous luttons contre la pauvreté parce que l'espoir est la réponse au terrorisme."

On ne peut évidemment que se réjouir de cet intérêt, on n'ose dire nouveau, pour les pays en développement et applaudir tout ce qui pourrait marquer l'arrêt de la lente érosion de l'aide enregistrée depuis la fin de la guerre froide. "Tout" ce qui pourra mettre la question de l'aide aux pays pauvres au cour du débat public est a priori bon, la question toutefois est de savoir si ce "tout" doit inclure Ben Laden. Les pays riches ne font-ils pas une mauvaise inférence en supposant, sans le dire, que les attentats du 11 septembre pourraient être une mauvaise réponse à une bonne question ? En liant la lutte contre le terrorisme et l'aide au développement, ne fait-on pas courir indûment aux pays pauvres le risque de faire dépendre l'intérêt qu'on leur porte de l'intensité de la menace terroriste, ce qui conduirait à un double risque : de voir, d'une part, cet intérêt s'éroder en cas de
recul du terrorisme ; de convaincre, d'autre part, les pays pauvres de la réalité (fabriquée) d'un lien qui n'existerait pas sinon ?

L'idée selon laquelle l'aide au développement économique aide la lutte contre le terrorisme reprend sans le dire la vieille équation du XIXe siècle : classe laborieuse == classe dangereuse. Or rien n'est moins évident. Dans un article fascinant intitulé "Education, Poverty, Political Violence and Terrorism" (publié par le National Bureau
of Economic Research), Alan Krueger et Jitka Maleckova mettent finement en garde contre l'idée d'un lien mécanique entre situation économique et propension au "terrorisme politique" (entendu comme violence contre des civils à des fins politiques). Que voler une voiture ou un téléphone portable soit le fait des plus pauvres ne devrait pas surprendre. Pas plus ce faisant qu'on ne devrait être étonné qu'il y ait deux à trois fois plus de vols de voitures dans les pays riches que dans les pays pauvres (selon les données collectées par les Nations unies). Mais voler une voiture n'est pas tout à fait la même chose qu'allumer une bombe.

En restreignant l'analyse à ce qu'ils appellent les "crimes de haine" commis aux Etats-Unis, Krueger et Maleckova montrent qu'il est difficile de déceler une corrélation entre ces actes et le niveau d'éducation ou de richesse de leurs auteurs ou de la région à laquelle ils appartiennent. Une étude portant sur 3 100 comtés américains (l'équivalent de nos communes) montre qu'il n'existe aucun lien entre l'existence d'organisations racistes
telles que le Ku Klux Klan et le niveau de chômage, le taux de divorce, le pourcentage de Noirs ou l'inégalité de revenu entre les Noirs et les Blancs. Le pourcentage de la population adulte ayant un diplôme d'études supérieures aurait en fait une influence positive sur la probabilité qu'un tel groupe se constitue.

DES AUTEURS D'ATTENTATS AISÉS
De même, une analyse des attentats anti-immigrés en Allemagne montre que, si la fracture Est-Ouest est très forte, la situation économique au sein de chacune de ce qui reste des deux Allemagnes ne joue aucun rôle prédictif. Une étude sur la ville de New York des attentats anti-noirs, anti-juifs, anti-asiatiques ou anti-homosexuels montre également que le cycle économique n'a aucune incidence sur ceux-ci. Antérieurement déjà, dans l'histoire américaine, le lynchage des Noirs n'avait nullement augmenté pendant la grande crise des années 1930 : la situation économique ne semble pas être la question.

Les mêmes résultats s'observent au Moyen-Orient. Une enquête réalisée par le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR), un centre de recherche dont le siège est à Ramallah, a porté sur la question de savoir si les Palestiniens étaient optimistes ou pessimistes sur leur situation économique entre 1998 et 2000, avant le début de l'Intifada. La majorité a répondu qu'ils étaient optimistes, ce que confirme la baisse du taux de chômage enregistré au cours de cette période. Le diagnostic s'étend aux auteurs des attentats. Une enquête sur les membres du Hezbollah libanais permet de montrer qu'ils viennent de milieux plus favorisés que la moyenne, tant du point de vue de leur revenu que de leur niveau d'éducation. Une étude publiée pour les Nations unies sur les auteurs des attentats-suicides en Israël montre également qu'aucun d'entre eux n'était, selon le rapport, "sans éducation, pauvre, ou simplement dépressif ; la plupart viennent de la classe moyenne et, sauf ceux qui sont fugitifs, tous occupaient un emploi. Deux d'entre eux étaient les fils de millionnaires".

Plus généralement, une enquête réalisée par l'agence palestinienne PCPSR précitée montre qu'à la question : "A votre avis, y a-t-il des circonstances qui justifient l'usage du terrorisme pour parvenir à des fins politiques ?" 50 % des personnes interrogées répondent en moyenne positivement, ce qui est évidemment en soi le cour de la question, mais ce pourcentage baisse à 40 % pour les ouvriers-employés tandis qu'il monte à 60 % pour les cadres et les professions intermédiaires. Plus généralement, un lien positif entre éducation et assentiment des attaques contre Israël peut être établi. On pourrait y voir le signe d'une frustration économique des élites palestiniennes, mais le même phénomène s'observe en fait en Israël. Les militants du Gush Eimonim (le Bloc de la foi) auxquels on doit les actes les plus violents contre les Palestiniens sont mieux éduqués et occupent des activités professionnelles significativement mieux rémunérées que le reste de la population israélienne.

Il serait donc imprudent de conclure que la pauvreté des personnes ou des pays est en tant que telle responsable de la violence politique. Les pays riches (et démocratiques) en font l'expérience eux aussi, sans lien apparent avec la pauvreté. Une étude portant sur 350 personnes engagées dans l'Armée rouge japonaise, la bande à Baader, l'IRA, ou les Brigades rouges a montré que la grande majorité des auteurs d'attentats ne sont pas pauvres : les deux tiers ont fait des études supérieures et viennent de milieux aisés. L'image du "terroriste" recruté dans les bidonvilles de la grande pauvreté apparaît à l'opposé de la réalité.

Dire cela n'est pas équivalent à nier le lien qui existe entre pauvreté et violence en général. Selon une étude récente du Journal of Criminology (d'avril 2001) portant sur les Etats-Unis et le Canada, les inégalités de revenus au niveau local (mais non le niveau de revenu lui-même) expliqueraient ainsi pour une part importante que les taux d'homicides soient si différents entre les deux pays. Lutter contre les inégalités et l'exclusion reste donc non seulement un bien en soi, mais sans doute la meilleure manière d'éradiquer la violence tout court. Quand il s'agit de violence politique, mieux vaut pourtant savoir que le développement économique n'est pas la question principale.

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Le Communiqué Isranet essaie de diffuser une grande variété d’opinions sur Israël, le Judaïsme
et le Moyen-Orient. Les articles et documents reproduits expriment l’opinion de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement au point de vue de l’Institut.

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Numéro 48 • vendredi le 4 octobre, 2002

Israël, unique démocratie (perfectible) du Proche-Orient
Claude Klein
Le Monde, 26 septembre 2002

Tout ce qui apparaît dans l'étrange liste d'Eric Hazan n'est pas faux. Cependant, tout n'y est qu'approximation, mise hors de contexte, amalgame et aussi inexactitudes.

A l'évidence, Eric Hazan ("De la démocratie en Israël", Le Monde du 6 septembre) a lu le poète Jacques Prévert. Sinon, comment comprendre son inventaire, qui fait flèche de tout bois. Tout y passe : la mortalité infantile des Arabes israéliens, l'accès à l'université, les terres, l'Intifada, le plan gouvernemental d'austérité, la liberté de la presse, Ilan Pappé et l'université de Haïfa...

Son inventaire est d'ailleurs loin d'être complet et je tiens à sa disposition une bonne quinzaine de sujets pour lesquels la seule démocratie du Proche-Orient prête sérieusement le flanc à la critique.

Il faut, à vrai dire, une curieuse orientation intellectuelle sinon une forme d'esprit quelque peu bizarre pour se lancer dans le genre d'exercice que représente le point de vue de M. Hazan. On pourrait suggérer d'appliquer le même type d'approche à la plus grande démocratie du monde (l'Inde) ou à la plus forte (les Etats-Unis), etc. Mais sans doute personne n'est-il tenté par ce genre. Seul Israël fait l'objet de tels soins attentionnés.

Eric Hazan est prudent, cependant. Il n'est pas question, écrit-il, "de mettre Israël et sa démocratie sur le même plan que les dictatures de férocité variable qui l'entourent". Bien entendu. Sauf peut-être à rappeler que ces "dictatures" qui l'entourent sont précisément les Etats auxquels Israël se mesure, y compris, d'ailleurs, l'Autorité palestinienne ?

Peut-on imaginer un seul de ces voisins dans lequel il serait possible de publier ne serait-ce que l'ombre d'une critique ou d'un inventaire du genre de celui qui est présenté par Eric Hazan à l'encontre d'Israël ? J'ose espérer qu'un jour nos détracteurs ne rejoindront pas ceux qui, aujourd'hui, avouent avoir négligé l'importance de la liberté d'expression en Europe de l'Est.

Ce n'est pas, par ailleurs, que tout ce qui apparaît dans cette étrange liste soit faux. Cependant, tout n'y est qu'approximation, mise hors de contexte, amalgame et aussi inexactitudes. Puisqu'il faut bien s'y mesurer, faisons-le.

Ainsi, les premiers chiffres présentés – ceux de la mortalité infantile – sont, dans l'ensemble, assez proches de la réalité (fournie, il faut peut-être le rappeler, par l'Annuaire statistique d'Israël). Encore faut-il distinguer entre les Arabes musulmans (la grande majorité), les Arabes chrétiens et les Druzes. C'est alors que l'on s'apercevra de ceci : si la mortalité infantile des Arabes musulmans est effectivement élevée (9,1 ‰ en 2000), celle des Arabes chrétiens n'est que de 3,9 ‰, inférieure à celle des Juifs (4 ‰), celle des Druzes étant de 6,3 ‰. M. Hazan découvrira peut-être ainsi le poids et l'influence des modes de vie traditionnels, à moins qu'il ne veuille aussi accuser Israël du fait que le taux de fécondité des Arabes musulmans est près du do! uble de celui des Juifs ! Autant écrire que le taux de divorce des Arabes musulmans n'est que la moitié de celui des Juifs et vouloir en tirer les conclusions que l'on désire...

Il en va de même pour les chiffres relatifs aux Bédouins du Néguev. Ce que le propos cache, c'est la double critique contradictoire : d'une part, celle qui regrette que l'urbanisation et la modernisation ne soient pas plus rapides et, d'autre part, celle qui déplore que l'Etat d'Israël porte atteinte à des formes de vie traditionnelles. Je suis d'ailleurs tout à fait prêt à reconnaître que les Bédouins ont été scandaleusement négligés.

Les remarques concernant l'accès aux études supérieures (qui n'ont pas de support chiffré) sont, quant à elles, dénuées de tout fondement. Tout enseignant dans une université israélienne sait, au contraire, que les étudiants arabes sont entrés en force et en nombre dans les diverses facultés et que, par ailleurs, jouissant d'une grande liberté d'expression, ils ne manquent pas de l'utiliser pour manifester leur soutien aux Palestiniens des territoires.

Il est par ailleurs exact qu'il n'y a pas d'université arabe israélienne, tout comme il est exact que l'accès à la haute fonction publique n'est pas facile.

La question de la terre et des "spoliations" est beaucoup plus sérieuse. Nous sommes nombreux à penser, en Israël, que la politique menée dans ce domaine prête à critique. Cela dit, avancer que l'Etat détient actuellement 93 % des terres alors que les Juifs, à titre privé ou à travers l'Agence juive, ne détenaient que 7 % avant 1948 recèle la réponse.

Au demeurant, le chiffre de l'appropriation, s'il est élevé, est loin d'atteindre 93 %. Mais il faut comprendre que la construction de l'Etat juif, l'accueil des millions d'immigrés n'auraient pu se faire sans cette transformation de la propriété foncière. Dans une très large mesure, il s'agit d'une conséquence logique du changement de souveraineté.

Il reste que cette appropriation des terres s'est faite dans de très mauvaises conditions. On peut dire aujourd'hui qu'il y a à cet égard une prise de conscience (dont atteste la décision de la Cour suprême qui exige qu'il soit mis fin à certaines discriminations).

Les manifestations d'octobre 2000, qui ont entraîné la mort de treize citoyens israéliens, ont aussi provoqué une onde de choc dans ce pays. Il faut avoir suivi les travaux de la commission d'enquête mise en place pour comprendre le sérieux de la démocratie israélienne. Il faut avoir entendu les ministres de l'époque (y compris le premier ministre Ehoud Barak) ainsi que les chefs de la police interrogés et mis littéralement sur le gril pour apprécier ce qu'est une démocratie qui se pose des questions. On aimerait parfois voir ce genre de travail, en France par exemple. Je gage que les conclusions de la commission, qui seront connues dans quelques mois, feront l'effet d'un tremblement de terre dans la classe politique et dans le pays.

Des trois projets rapportés par Eric Hazan (limitation de la cession de terres aux seuls Juifs, exigence d'une déclaration de loyauté pour voter et possibilité de retirer la citoyenneté israélienne à certains Arabes), les deux premiers ont été rapidement écartés et ont connu un blâme universel. Il est malheureusement vrai que certains milieux ont présenté ces projets, mais doit-on pour autant blâmer l'ensemble du pays ? Ira-t-on condamner la France parce que, dans les villes tenues par le Front national, il y a eu des tentatives de ne verser certaines allocations qu'aux seuls Français ?

La possibilité du retrait de la nationalité à des personnes soupçonnées d'actes de déloyauté à l'égard du pays figure dans la loi depuis 1952. Elle n'avait jamais été appliquée jusqu'à ce que Nahad Abou Kichaq soit déchu, le 9 septembre, de la nationalité israélienne. En toute hypothèse, ce retrait ne pourrait se faire que sous le contrôle de la Cour suprême, qui devra définir les critères de la "déloyauté". Et c'est probablement ce qui se fera dans le cas de Nahad Abou Kichaq. Il reste que la question de savoir comment il convient de traiter (au-delà de la simple répression pénale) un national coupable de complicité dans des attentats est plus que sérieuse.

Je passe sur le plan d'austérité qui, par ailleurs, soulève un tollé général et qui frappe indistinctement. Là aussi, la Cour suprême est gardienne du principe d'égalité.

Je voudrais terminer sur Ilan Pappé. Faut-il encore répéter qu'Ilan Pappé n'a pas été chassé de l'université de Haïfa et qu'il ne le sera pas ? Que jamais personne n'a été chassé d'une université israélienne ? Que les universitaires de ce pays jouissent d'une liberté d'expression très grande, que s'y côtoient religieux et laïques, hommes et femmes de l'extrême gauche à l'extrême droite ? Que les seules règles auxquelles soient tenus les universitaires sont celles de la rigueur et de la probité intellectuelles ? Que ces seuls motifs peuvent mener à des sanctions disciplinaires (y compris évidemment en cas de manquements à l'honneur) ? Qu'Ilan Pappé enfin, malgré une attitude plus qu'ambiguë, sur le plan scientifique, n'est pas sérieuseme! nt inquiété ?

La vérité est simple : oui, la démocratie israélienne est loin, bien loin d'être parfaite. Il faudrait plutôt s'étonner du fait qu'elle ait pu se maintenir à travers cinquante-quatre années de vicissitudes et de guerres. Nous essayons d'être vigilants et nous menons un combat difficile, malgré les circonstances. Je continue de penser qu'Israël est la seule démocratie du Proche-Orient. Une présentation aussi tendancieuse que celle d'Eric Hazan n'est pas faite pour nous aider.

(Claude Klein est professeur à la faculté de droit
de l'Université hébraïque de Jérusalem.)

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Prof. Jean Ouellette (Univ. de Montréal)
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