Communiqué Isranet
janvier 2003
Un service de l’I.C.R.J.
l ’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme

Prof. Frederick Krantz, Directeur

Numéro 65 • vendredi le 31 janvier, 2003

L'Egypte sous la férule de Moubarak
Tangi Salaün
L'Express, 23 janvier 2003

Après le tollé suscité par un feuilleton télévisé violemment antijuifs, le conseiller du président Moubarak se fait éditorialiste pour appeler ses compatriotes à la raison.

L'événement est suffisamment rare pour être relevé: Oussama al-Baz, le plus proche conseiller du président égyptien, a pris sa plume pour publier, dans les colonnes du prestigieux quotidien cairote Al-Ahram, une série de trois articles dénonçant «l'antisémitisme, les Protocoles, le nazisme et l'Holocauste». L'intervention n'est pas anodine, puisqu'elle vient de l'éminence grise du régime, un homme qui accompagnait Anouar el-Sadate lors de son voyage historique à Jérusalem en 1977.

Cette mise au point fait écho au tollé suscité par la diffusion par la télévision d'Etat égyptienne, pendant le mois de ramadan, du feuilleton Un cavalier sans monture. La série, qui raconte la vie d'un nationaliste égyptien de 1855 à 1917, cite en effet les Protocoles des Sages de Sion, un classique de l'antisémitisme. Oussama al-Baz a beau assurer que ses articles «reflètent un point de vue personnel et n'ont rien à voir avec le feuilleton télévisé», les autorités égyptiennes cachent mal leur embarras devant l'avalanche de critiques déclenchée par sa diffusion, vilipendée par les associations juives, le Département d'Etat américain et même l'Organisation égyptienne des droits de l'homme.

«Le gouvernement ne pouvait pas donner l'impression d'endosser la référence aux Protocoles», explique l'éditorialiste d'Al-Ahram Mohamed Sid-Ahmed, qui a lui-même publié un article mettant en garde contre l'amalgame entre judaïsme et sionisme. Pour Emad Gad, spécialiste d'Israël au Centre d'études politiques et stratégiques d'Al-Ahram, l'Egypte ne se serait pas pour autant pliée aux pressions américaines. «C'est plutôt le résultat d'un dialogue. Les pays arabes veulent donner une image de tolérance depuis les attentats du 11 septembre», juge-t-il.

Le choix d'Al-Ahram n'est pas non plus innocent. Le quotidien gouvernemental est le plus respecté et le plus lu des journaux égyptiens. Mais il a aussi fait l'objet, l'an dernier à Paris, d'une plainte émanant de la Ligue contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), après la publication d'une chronique intitulée «Des galettes juives faites de sang arabe». De «tels dérapages» sont fréquents dans un pays où Israël fait toujours figure d'ennemi: articles assimilant le sionisme au nazisme, caricatures de Shimon Peres affublé d'un nez crochu ou dessins d'Ariel Sharon en vampire tatoué d'une étoile de David et d'une croix gammée...

Ecart entre le pouvoir et l'opinion publique
Depuis la signature des accords de paix de Camp David, en 1978, l'Egypte a établi des relations diplomatiques avec son voisin. Mais, pour la plupart des Egyptiens, pas question d'aller plus loin. Quiconque prône la «normalisation» est traîné dans la boue. Nul n'y échappe, pas même le Prix Nobel de littérature Naguib Mahfouz, un temps mis à l'index pour avoir accepté que ses livres soient traduits en hébreu. Et, avec le durcissement du conflit israélo-palestinien, la presse s'est encore radicalisée.

«Il est difficile d'empêcher de telles dérives dans le contexte actuel, assure Mohamed Sid-Ahmed. Les intellectuels eux-mêmes ne se sentent pas armés pour une confrontation d'idées, ils se vengent comme ils peuvent. Peu leur importe que leurs arguments soient bons ou mauvais. Ce qui compte, c'est de faire mal à l'autre et la preuve qu'il a mal, c'est qu'il réagit. C'est une logique de désespoir, comme les attentats suicides, ça ne mène à rien, mais c'est une façon de dire: ‘‘Allez au diable! ''»

«Le peuple adopte la religion de ses rois», dit un proverbe
En s'exprimant publiquement, Oussama al-Baz a marqué la distance entre la position officielle et l'opinion publique. «L'aile libérale du gouvernement a réalisé qu'il était dangereux de laisser cette tendance prendre trop d'importance», estime le dramaturge Ali Salem, régulièrement diffamé depuis qu'il a lancé, en 1994, un appel à la normalisation des relations avec Israël. «Certains n'ont pas compris que les accords d'Oslo étaient un miracle politique et que la seule alternative à la paix était ce qui se passe aujourd'hui en Palestine. Parler de normalisation tant qu'il y aura la guerre est absurde», précise-t-il.

L'intervention d'Al-Baz peut-elle changer les choses? «Nous avons un proverbe qui dit que ‘‘le peuple adopte la religion de ses rois''. Il faudra du temps, mais au moins on connaît la religion du roi», soupire Ali Salem. Le gouvernement israélien lui-même ne s'y est pas trompé. «Nous saluons l'esprit positif de ces articles à l'égard du peuple juif et du judaïsme», souligne le porte-parole de l'ambassade d'Israël au Caire.

Dans ses textes, Al-Baz cherche à pallier les lacunes des manuels d'histoire égyptiens en définissant l'antisémitisme et le nazisme. La démarche peut sembler incongrue, voire superflue. Elle ne l'est pas pour les Egyptiens, qui se défendent d'être antisémites en arguant que les Arabes sont eux-mêmes sémites, comme tous les descendants d'Abraham. «L'antisémitisme, tel qu'il est défini aujourd'hui, est un concept européen fondé sur une distinction religieuse et non ethnique», leur explique Al-Baz. Cet antisémitisme s'appuie sur des «mythes» comme les Protocoles des Sages de Sion, précise-t-il, des «chimères» créées pour «justifier les persécutions contre les juifs, et parfois même l'extermination de populations entières».

Al-Baz répond ainsi à tous ceux qui ont défendu l'authenticité des Protocoles, ou simplement laissé planer le doute. Comme Mohamed Sobhi, acteur, coscénariste et producteur du Cavalier sans monture, qui a expliqué n'avoir «pas la preuve qu'il s'agit d'un texte authentique, mais pas la preuve non plus qu'il s'agit d'un faux».

Pour Al-Baz, les dérives sont d'autant moins justifiables que des communautés juives ont vécu harmonieusement en Egypte, en Syrie, en Tunisie ou au Maroc, au moins jusqu'à la création de l'Etat d'Israël. Et s'il reconnaît que la fondation de l'Etat hébreu a brouillé les cartes, il estime qu'elle n'a pas jeté les bases d'un conflit religieux, mais d'une dispute territoriale. La réaction de rejet des Arabes aurait été la même, assure-t-il, si les nouveaux venus avaient été «chrétiens, bouddhistes ou musulmans non arabes».

Les Egyptiens qui emploient «la rhétorique étrangère, inhumaine et complètement dépassée de l'antisémitisme n'ont donc aucune excuse», martèle Al-Baz, car il existe, selon lui, «des arguments rationnels pour dénoncer les mensonges et les dangers de la politique israélienne». Pour le conseiller de Moubarak, Israël et «ses soutiens à l'étranger» ont une lourde part de responsabilité dans la confusion actuelle. Comme à ses compatriotes, Al-Baz leur donne d'ailleurs des «conseils»: redéfinir Israël comme «un Etat pour tous ses citoyens» plutôt qu' «un Etat démocratique juif», cesser de taxer d'antisémitisme quiconque critique la politique israélienne ou encore arrêter la colonisation.

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Le Communiqué Isranet essaie de diffuser une grande variété d’opinions sur Israël, le Judaïsme
et le Moyen-Orient. Les articles et documents reproduits expriment l’opinion de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement au point de vue de l’Institut.

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Numéro 64 • vendredi le 24 janvier, 2003

L'Intifada des campus
Paul Bernard et Patrick Klugman
Le Monde, 22 janvier 2003

"Sionistes, fascistes, hors des facs !" On entend ces cris sur de nombreux campus français. Ils ne s'adressent pas à des militants mais à des étudiants qui ne sont plus comme les autres depuis qu'ils reçoivent des menaces de cet ordre. La tentation a longtemps été forte d'ignorer ces intimidations, de les tenir pour l'expression négligeable d'une ignorance haineuse qui est de tous les temps. A cela se joignait un réflexe devenu traditionnel chez nos coreligionnaires : la crainte qu'une trop grande publicité donnée aux actes dont ils sont les victimes ne finisse par se retourner contre eux.

Mais le silence n'est plus un refuge. La haine des juifs est devenue un fait statistique dans les universités françaises. Trois cocktails molotov ont été lancés sur le local de notre association à l'université de Jussieu. Un étudiant juif de l'université de Saint-Denis a été roué de coups parce qu'il s'était étonné de la présence, dans le hall de la faculté, d'un immense panneau sur lequel on avait dessiné une étoile de David fondue dans une croix gammée. Un professeur d'une université de la région parisienne a dû interrompre son cours, sous les menaces, parce qu'il traitait de la Shoah. La liste de ces anecdotes pourrait être assez longue pour leur ôter tout caractère anecdotique.

Quelque chose s'est produit, dont l'aveu nous coûte, parce que nous aimons notre pays : les étudiants juifs de France ont peur. N'exagérons pas l'importance de cette peur : nous ne ferons pas aux victimes des persécutions passées l'outrage de comparer ce qu'elles ont vécu avec ce qui nous arrive aujourd'hui. Mais il est de moins en moins indifférent, sur nos campus, de porter un nom juif, de respecter les règles du judaïsme, ou d'arborer, en guise de bijou, une lettre hébraïque.

Les juifs redeviennent, comme au temps de l'antisémitisme triomphant, coupables de tous les maux. Il n'est guère d'événement social, militaire ou politique, de drame national ou international, dont on ne les tienne responsables.

Les étudiants juifs sont constamment pris à partie sur les menaces de guerre en Irak. Parce qu'ils sont juifs, on les somme de s'expliquer (cette injonction leur est parfois, comme à l'université de Nanterre, adressée par écrit) sur les choix stratégiques du président Bush.

Que peuvent-ils répondre, sinon qu'ils sont fatigués de porter le poids du monde sur leurs épaules, qu'ils aimeraient ne plus avoir à souffrir de ce qu'ils sont, qu'ils demandent que leur soit départi un peu de cette innocence et de cette irresponsabilité si généreusement accordées à tous ceux qui ont leur âge ? Ils voudraient simplement ne plus être comptables de tout, et c'est un sentiment de lassitude plutôt que d'exaspération que nous exprimons en leur nom, en disant que, maintenant, nous en avons assez.

Nous en avons assez d'être les victimes d'une obsession. Nous en avons assez d'être agressés par ceux qui, par désœuvrement autant que par idéalisme, par paresse autant que par conviction, croient avoir trouvé leur Vietnam dans une Palestine qui est plus un prétexte qu'une cause.

Nous en avons assez que, pour ceux-là, la Palestine, l'Irak et la "mondialisation" ne soient qu'un seul conflit, contre un seul ennemi : le juif. Nous en avons assez de voir le droit inaliénable des Palestiniens à disposer d'un Etat souverain, pour lequel nous sommes prêts à militer, dévoyé au profit d'un délire où s'exaltent les thèmes les plus abjects de l'antisémitisme millénaire. Nous en avons assez d'entendre des allusions à notre richesse prétendue, à notre pouvoir supposé. Nous en avons assez de voir souillés les mots de "paix" et de "justice" qui servent à justifier l'idéologie de la mort et le suicide mis au service du meurtre.

Au nom de la Palestine, tout est permis. A l'université Paris-X, on organise, sous le regard bienveillant de l'administration, une "Journée de la terre" (palestinienne, bien sûr, il n'y a pas d'autre terre) au cours de laquelle une jeune femme déclare, sous les applaudissements de plusieurs centaines de personnes : " Je suis prête à me faire exploser !" Quelques étudiants juifs ont tenté de parler : ils n'ont pas pu. Quand, dans cette même université, on veut organiser une conférence sur le génocide nazi, l'administration l'annule, faute de pouvoir "garantir la sécurité des intervenants". A l'Institut national des télécommunications, un élève reçoit un message où il est traité de "chien juif enragé". L'école, au nom de l'ordre public, choisit de sanctionner au même titre l'offenseur et l'offensé.

A la Sorbonne, dans un amphithéâtre bondé, on célèbre les " martyrs"d'une cause à la complexité de laquelle on n'entend rien. Un étudiant juif prend le micro, il doit finalement le lâcher sous les cris de : "Sors ! Sors ! Sors !"

Nous avons renoncé à comprendre pourquoi la guerre israélo-palestinienne retient, à l'exclusion de la plupart des autres sujets, l'attention des étudiants et des professeurs de France. C'est une mode, certes inspirée par la pitié ou par la solidarité avec le plus faible, mais suspecte parce qu'exclusive. Personne ne songe à s'inquiéter du massacre des chrétiens au Soudan ou au Nigeria, ni de l'occupation du Tibet par la Chine, du Liban par la Syrie, de la Tchétchénie par la Russie. Lorsque les facultés Paris-VI et Grenoble-II ont l'idée de punir des universitaires à cause de leur nationalité, c'est, comme par instinct, vers l'Etat juif qu'elles se tournent. Il n'est pas étonnant que les étudiants juifs aient envie de crier : "S'il vous faut absolument des adversaires pour donner un sens à votre vie, il est temps que vous en trouviez d'autres que les juifs !"

Le conflit du Proche-Orient s'est, en somme, déplacé dans nos universités. Faute de pouvoir vibrer pour une cause qui les touche directement, des étudiants français jouent le rôle des Palestiniens, et aux juifs, malgré eux, revient le rôle des Israéliens : c'est une mauvaise pièce dont le titre pourrait être "L'Intifada des campus".

L'université, parce que, depuis trente-cinq ans, elle a peur d'être tenue pour autoritaire, et parce que la police ne peut y entrer sans l'accord de l'administration, tend à devenir une zone de non-droit. Les plus faibles y sont les victimes de l'ignorance, de la mode et de la force. Le lieu où devrait s'enseigner le sens de l'interdit semble être l'un des seuls où tout est permis. Les étudiants juifs sont seuls.

C'est l'affaire de la République. L'un des innombrables messages électroniques que je pourrais verser au dossier (Internet est devenu l'outil de la haine impunie) s'adresse à un étudiant juif, et se termine par ces mots : "Je t'emmerde, petit Sharon, tout comme les Palestiniens emmerdent ceux qui leur ont piqué leur patrie. Signé : le déraciné qui cherche vainement à quoi s'attacher."

C'est à la République française qu'il revient de donner à ce déraciné quelque chose à quoi il puisse s'attacher. Il est malheureux que tant d'étudiants français se reconnaissent si peu dans leur pays, qu'ils jugent nécessaire, pour exister, d'y importer des guerres étrangères. Nous, les étudiants juifs de France, nous ne voulons pas être la cible de ceux qui, n'ayant plus de racines, empruntent celles des autres. Nous estimons rendre service à notre pays en lui disant, calmement et dignement : "Ça suffit."

(Paul Bernard est secrétaire national de l'union des étudiants
juifs de france [UEJF]. Patrick Klugman est président de l'UEJF.)

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Numéro 63 • vendredi le 17 janvier, 2003

Une Grande Amitié ?
Ce que la France voit en l'Irak

Michel Gurfinkiel
The Weekly Standard, 28 octobre 2002

L'histoire d'amour de la France moderne avec l'Irak a été passagèrement annoncée en l'année 803, lorsque Harun Al-Rashid, légendaire Calife Abbasside de Bagdad, envoya une ambassade au tout aussi célèbre Empereur Charlemagne, roi des Francs. Débuts prometteurs : les cadeaux du Calife à l'Empereur incluaient des épées damascènes incassables, une clepsydre et un éléphant. Néanmoins, de nombreux siècles allaient s'écouler avant que les deux pays ne soient en contact régulier. Entre-temps, les envahisseurs mongols du 13e siècle avaient brûlé les villes antiques de l'Irak, dévasté le système d'irrigation le long du Tigre et de l'Euphrate, et passé 90 pour cent de sa population au fil de l'épée.

Même vers la fin du 19e et le début du 20e siècle, alors que les Français étaient présents dans beaucoup de pays arabes-- le Maghreb, l'Egypte, la Syrie, et Liban -- ils étaient restés hors d'Irak, à l'époque province ottomane et domaine réservé des Allemands jusqu'en 1917, quand elle tomba entre les mains des Anglais comme monarchie Hashemite nominalement indépendante. Il a fallu attendre la révolution républicaine irakienne de 1958, le coup d'État le plus brutal et le plus sanglant jamais mené dans un pays arabe, pour que la relation change. L'Union Soviétique avait remplacé la Grande-Bretagne comme puissance étrangère la plus influente à Bagdad et la France arrivait juste derrière elle.

Deux hommes veillèrent à ce rapprochement. Le premier était le Président Charles de Gaulle. Chef de la résistance pendant la deuxième guerre mondiale, le Général de Gaulle avait fait un retour politique en 1958 et avait instauré la Cinquième République, consacrée à la renaissance de la France comme grande puissance. Cela entraînait la modernisation de l'économie domestique et la remise en question de la division du monde d'après-guerre entre les superpuissances, les Etats-Unis et l'Union Soviétique en particulier, en défiant les Etats-Unis comme puissance occidentale suprême.

Une manière de promouvoir ces deux objectifs simultanément était de soutenir le nationalisme du Tiers-Monde. En moins de quatre ans, de Gaulle transforma le vieil Empire colonial en Afrique en une constellation lâche d'États-clients, rendant de nouveaux liens possibles avec d'autres pays, notamment dans le monde arabe. À un membre conservateur de l'Assemblée Nationale qui déplorait la restitution du Sahara riche en pétrole à l'Algérie indépendante en 1962, de Gaulle répliqua : "Ne voyez-vous pas que nous avons échangé l'Empire de grand-papa contre l'Empire bien plus large du futur et le pétrole limité du Sahara contre le pétrole beaucoup plus abondant d'Arabie?"

Il y avait de la logique dans tout cela, sauf que les plus riches des pays pétroliers arabes ou islamiques -- de la Libye à l'Arabie Saoudite et l'Iran, tous des monarchies -- restaient sous influence anglo-saxonne. L'Irak, cependant, semblait représenter une occasion. Le régime révolutionnaire avait commencé à exproprier les avoirs de l'ancienne compagnie pétrolière coloniale, l'Iraq Petroleum Company, largement anglo-américane. L'Irak pouvait-il être introduit dans l'orbite française ?

De Gaulle était persuadé que même les Américains ne s'y objecteraient pas, tout désireux qu'ils étaient d'empêcher la prise de contrôle soviétique. Mais qui était alors leader à Bagdad ? Le nouveau régime était gangréné par les coups d'État et les intrigues. Kassem, le premier chef républicain, avait été renversé et mis à mort en 1963. Il y eut une succession d'autres chefs nationalistes, tantôt nassériens tantôt tenants du très dogmatique parti Baath -- mais pas de leadership fort et stable souhaité par la France pour établir une relation durable.

L'homme qui vint en aide à de Gaulle dans cette conjoncture fut l'historien et expert militaire Jacques Benoist-Méchin. Intermédiaire des plus improbable, Benoist-Méchin était en apparence l'opposé de de Gaulle. Pendant la deuxième guerre mondiale, il ne s'était pas simplement rangé du côté du régime de Vichy du Maréchal Philippe Pétain contre la France libre de de Gaulle, mais avait explicitement soutenu le nouvel ordre hitlerien en Europe. Il rapportait même dans ses "mémoires" qu'il avait mis en garde Hitler, au cours d'une entrevue à Berlin en 1942, au sujet de certaines de ses décisions stratégiques; et ajoutait en commentaire que le Führer n'avait "malheureusement" pas observé son conseil.

De Gaulle, cependant, n'était pas homme à classer les gens selon des critères conventionnels. Surtout, il admirait la grande "Histoire de l'Armée Allemande depuis l'Armistice" de Benoist-Méchin, publiée pour la première fois en 1938, qui expliquait comment la Reichswehr, l'armée-croupion de la République de Weimar, avait été transformée en corps d'élite préparant le terrain pour la Wehrmacht de Hitler. En fait, le premier ordre de de Gaulle, en prenant les rênes du Ministère de la Guerre en tant que chef du Gouvernement de Libération Nationale de la France en 1944, avait été de réimprimer le livre et de le distribuer aux officiers de l'armée française ressuscitée. Quant à son auteur, de Gaulle ne pouvait lui épargner toute mesure de punition, mais s'assura qu'il y survive. Benoist-Méchin fut condamné à mort pour trahison par la Haute Cour de Justice de France en juin 1947, pour être presque immédiatement grâcié et renvoyé à ses études.

Benoist-Méchin devint un aussi grand défenseur des politiques anti-anglo-saxonne de de Gaulle qu'il l'avait été de celles de Pétain. Et il connaissait le Moyen-Orient presque aussi bien qu'il connaissait l'Allemagne. Il avait écrit les premières -- et à ce jour, les meilleures -- biographies de Mustafa Kemal et d'Ibn Saud jamais éditées en français, et était un confident de la plupart des chefs arabes, du Roi Hassan II du Maroc à Nasser. Mais ses liens avec l'Irak étaient encore plus forts. En septembre 1941, alors qu'il était bras droit du vice-président du gouvernement de Vichy, il avait conçu un accord bilatéral permettant à l'Allemagne de livrer des armes par le territoire syrien alors sous contrôle français à Rashid Ali, le chef irakien allié de l'Axe, qui venait juste de renverser le régent pro-britannique, Abdullilah, et son premier ministre, Nuri Saïd. Les livraisons allemandes d'armes ne se concrétisèrent jamais, car un mois plus tard, la France libre reprenait la Syrie à la France de Vichy et les Anglais rétablissaient le régent en Irak.

Mais les hommes de Rashid Ali n'oublièrent jamais à quel point Benoist-Méchin s'était préparé à se rendre utile. Bon nombre d'entre eux avaient été écartés, mais ceux qui étaient parvenus à rester dans les forces armées irakiennes étaient partie prenante de la révolution de 1958. Ils ne tardèrent pas à contacter leur vieil ami, qui à son tour les présenta aux personnes compétentes au Quai d'Orsay, le Ministère des Affaires Etrangères français. C'est alors que de Gaulle convoqua Benoist-Méchin lui-même au palais de l'Elysée. "L'Irak est réellement la clef de votre politique arabe," aurait dit l'ancien fonctionnaire de Vichy au président. "Ses réserves de pétrole ne sont dépassées que par celles d'Arabie Saoudite. Et les personnes les plus dignes de confiance en Irak sont les Baathistes."

De Gaulle démissiona en 1969, peu de temps après l'arrivée au pouvoir de Saddam Hussein, le plus intelligent et le plus impitoyable de tout les Baathistes. Saddam allait apporter à son pays la stabilité, quoique par des moyens totalitaires. Et il avait une tendresse particulière pour la France. Son oncle et père de remplacement, Khairallah Tulfah, avaient été impliqué dans le coup d'état de Rashid Ali. Les contacts lancés par Benoist-Méchin ont par la suite mené à de véritables accords négociés sous le successeur de de Gaulle, Georges Pompidou. Il incomba à Jacques Chirac -- un des collaborateurs les plus appréciés de Pompidou et ministre jusqu'en 1974 puis, sous le successeur de Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing, en tant que premier ministre de France de 1974 à 1976 -- de formaliser ces accords en traités et contrats.

Naturellement, il serait absurde d'affirmer que la France gaulliste a armé l'Irak délibérément ou qu'elle l'a équipé en armes de destruction de masse. La France poursuivait simplement ses intérêts nationaux. Une fois que les Irakiens eurent promis qu'ils ne construiraient pas d'armes nucléaires, il n'appartenait pas à Paris de déterminer si oui ou non ils prenaient secrètement des mesures visant à transformer le réacteur nucléaire civil Osirak en une installation militaire.

Les gouvernements français antérieurs n'avaient pas été tatillons au sujet de la façon dont les Israéliens utilisaient leur réacteur de fabrication française à Dimona, dans le désert du Negev. Et les mêmes gouvernements gaullistes ou post-gaullistes qui étaient en pourparlers avec l'Irak de Saddam Hussein étaient engagés dans des pourparlers et accords parallèles, également à propos d'installations nucléaires, avec l'Iran du Shah, rival de l'Irak pour l'hégémonie dans le golfe Persique. Quant à Chirac lui-même, il ne fut pas responsable de la mesure la plus lourde de conséquence prise par la France concernant l'Irak en matière de nucléaire : la décision de fournir à l'Irak du plutonium enrichi. Cette décision a été prise par son successeur au poste de premier ministre, Raymond Barre. En fin de compte, une seule des six livraisons prévues fut effectuée.

En 1981, les Israéliens se sentirent suffisamment menacés par l'Irak pour détruire le réacteur Osirak dans un des raids aériens les plus audacieux de l'histoire. A cette époque, le Shah avait été remplacé par la République islamique d'Iran de l'Ayatollah Khomeini et Saddam Hussein avait envahi ce nouveau voisin. Les Français, qui venaient juste d'élire un président socialiste, François Mitterrand, pour la première fois en 27 ans, se demandaient s'ils devaient maintenir leur relation avec l'Irak. Une raison d'y mettre un terme était que Saddam était un mauvais payeur. La plupart des compagnies françaises en affaire avec l'Irak étaient en réalité payées par Coface, l'organisme gouvernemental français qui soutient les contrats d'exportation.

Néanmoins, restait la perspective que l'Irak puisse gagner la guerre contre l'Iran et, avec ses énormes ressources pétrolières, devienne la puissance dominante du Moyen-Orient. De plus, la solidarité avec Bagdad, cimentée par l'intense coopération et les contrats commerciaux des années 70, était devenue très populaire dans le public français. Les Gaullistes la considéraient comme un élément de la sacrosainte "politique arabe de la France," un leg du Général, aussi bien qu'un accomplissement personnel de Chirac. Les communistes, force politique toujours significative dans les années 80, soutenaient un régime irakien généralement pro-soviétique. La gauche anti-américaine, force montante dans le parti socialiste, voyait Saddam comme un "leader anti-impérialiste" et même comme un "rempart séculariste" contre le fondamentalisme chiite.

L'église catholique avait eu ses propres contacts avec Tariq Aziz, ministre chrétien des affaires étrangères de Saddam Hussein. Les antisémites et les antisionistes de tous poils, y compris les loyalistes jusqu'au dernier jour de Vichy, étaient enthousiastes, aussi. Mitterrand accepta-t-il finalement de reprendre et même d'augmenter la coopération française avec l'Irak, fournissant des armes et créant des partenariats industriels. En 1989, quand Saddam Hussein eut finalement défait Khomeini, des armes françaises avaient été fournies à l'Irak pour environ 10 milliards de dollars, dont moins de 5 milliards de dollars avaient été payés. Et environ la moitié de toute la production d'armes française provenait des commandes liées à l'Irak.

L'invasion du Koweit par Saddam un an plus tard ranima le débat. L'Irak devait-il être combattu ou soutenu ? Une partie significative de l'opinion française, de la gauche dure à l'extrême-droite, prit position au côté de l'Irak. Son champion, le ministre socialiste de la défense, Jean-Pierre Chevènement, préfera démissionner du cabinet plutôt que de cautionner l'intervention militaire. Une part plus grande encore du public était encline à la neutralité. Mitterrand a cependant rejoint la coalition internationale menée par les Américains pour la libération du Koweit (non sans avoir tenté des négociations de dernière minute avec Bagdad) ainsi que la plus petite coalition qui, plus tard, expulsa l'armée de l'air irakienne du Kurdistan et du sud de l'Irak. Mitterand fit ces choix par pure realpolitik. Il lui était évident que l'Irak n'était pas de taille face aux Etats-Unis et que la vieille stratégie gaulliste n'avait plus de sens maintenant que la guerre froide était finie et que l'Union Soviétique se désagrégeait. Pour servir l'intérêt national de la France, il n'était plus question de défier l'Amérique mais d'être parmi les gagnants et, ainsi, d' avoir son mot à dire dans le règlement final, quel qu'il puisse être.

Presque douze ans plus tard, peu de choses ont changé à cet égard. Malgré toute sa rhétorique anti-américaine, la France a activement soutenu les efforts militaires des États-Unis sur tous les fronts au long des années 90, que ce soit en Bosnie, au Kosovo ou en Afghanistan. Le raisonnement est de toujours essayer d'apparaître comme un pair de la seule et unique superpuissance, traitant d'égal à égal avec elle -- et au passage de rester en contact avec la technologie et l'entraînement militaire toujours plus performant de cette superpuissance. Concernant l'Irak, la France est maintenant confrontée à une situation ironique : l'Irak fut écrasé en 1991, comme Mitterrand l'avait prévu, mais George Bush et ensuite Bill Clinton laissèrent Saddam survivre. La seule attitude raisonnable pour les Français était de garder leurs distances. Maintenant qu'un nouveau Président américain, George W. Bush, semble vouloir sérieusement se débarasser de la dictature Baathiste, les choses pourrait changer à nouveau.

La France aussi a un nouveau Président -- le même Jacques Chirac qui a aidé Pompidou et Giscard à cimenter les relations franco-irakiennes dans les années 70. L'opinion publique française est indiscutablement plus pro-Irak ou neutraliste que jamais, ne fût-ce qu'en raison de la population musulmane croissante du pays. Mais la propre position de Chirac est plus subtile. Ces derniers mois, il a exprimé de manière répétée ses inquiétudes concernant "une guerre préventive" contre l'Irak "non autorisée" par les Nations Unies ou la communauté internationale. En outre, contrairement au chancelier allemand neutraliste, Gerhard Schröder, il n'a pas exclu la guerre en tant que telle. Cela aurait été l'équivalent de se mettre soi-même hors-jeu, et la France doit être une grande puissance à n'importe quel prix.

(Auteur de plusieurs livres sur les relations internationales, Michel Gurfinkiel
est rédacteur en chef de Valeurs Actuelles, un hebdomadaire parisien.)


--Traduction par Pinhas Konopnicki pour CID-DémocratieMoyenOrient

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Numéro 62 V • vendredi le 10 janvier, 2003

Qui est antisémite en France?
Patrick Gordon
www.reinfo-israel.com, 7 janvier 2003

"Comme tout est plus simple, maintenant que l'on peut mettre
un nom (et un uniforme) sur le Mal. Pourquoi perdre son temps
à nier Auschwitz alors qu'il est tellement plus efficace de dire :
«Auschwitz, c'est ce qu'ils font, aujourd'hui, à Jénine.»"
(Patrick Gordon)

Tordons tout d'abord le cou à une imposture : il n'y a plus - il n'y a jamais eu - de différence entre l'anti-sionisme ou anti-israélisme et l'antisémitisme.

Il est vrai que ce dernier se trouve aujourd'hui, hélas ! enrichi, rajeuni, modernisé par le premier, mais l'anti-sionisme n'est jamais qu'un énième avatar (au sens hindou) de l'antisémitisme, qui en a déjà connu beaucoup, disons cinq, que je vais tout d'abord rappeler :

  1. l'accusation de cinquième colonne, du temps de Pharaon ("empêchons qu'il ne s'accroisse, et que, s'il survient une guerre, il ne se joigne à nos ennemis, pour nous combattre et sortir ensuite du pays" - Exode 1, 10) ;|
  2. celle de singularisme suspect, du temps de Haman ("il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples et n'observant point les loi du roi...» Esther 3, 8) ;
  3. celle de déicide, de l'Eglise ;
  4. celle de ploutocratie et de complot, du temps des tzars ("Protocole des Sages de Sion") ;
  5. celle d'être une race de sous-hommes (dès Gobineau, mais surtout avec Hitler et la "solution" que l'on sait),
  6. celle enfin d'être un peuple "sûr de soi et dominateur" (Charles de Gaulle), ou encore: "Israël colon, Israël oppresseur".

Ces vestiges multiples forment un fonds dans lequel il n'est que de puiser pour nourrir les "innovations" et les amalgames d'aujourd'hui.

Aujourd'hui, tous les chemins se croisent et convergent :

  • Les gauchistes, trotsko-écolos ou tiers-mondistes de tout poil suivent un cheminement qui, de l'anti-américanisme (cf. l'ouvrage de J.F. Revel) ou de l'anti-mondialisation (nouveau nom de l'impérialisme, cher à Georges Marchais), mène à l'antisémitisme (cf. acte IV ci-dessus : ploutocratie et complot).
  • Les islamistes et leurs sympathisants arabes (jusque dans nos banlieues, en effet) suivent le chemin inverse qui, partant de la haine d'Israël (l'Etat), retrouve sans trop de peine les sentiers battus de la haine d'Israël (le peuple) - cf les rééditions en arabe des "Protocoles", les feuilletons à la télévision égyptienne, les manuels scolaires de M. Arafat, etc.
  • Les chrétiens palestinophiles et victimolatres trouvent, dans l'actualité (ça dure, en fait, depuis les années soixante, avec Témoignage Chrétien, Maxime Rodinson, etc.), un merveilleux prétexte (un alibi) pour réveiller, dans l'impunité (on a le droit de crier "à mort Sharon", pas "mort aux juifs") le bon vieil antisémitisme à l'ancienne (comme la blanquette de veau)...

Peu importe d'où l'on part et où l'on arrive; antisémitisme-blanquette-de-veau, ou antisémitisme-couscous (voire maïs transgénique - qu'allait donc faire José Bové à Ramallah?!), tout le monde emprunte à tout le monde. On l'a bien vu à Durban, comme le relève si justement Jacques Darmon dans le dernier chapitre de son récent livre (sans doute passé trop inaperçu) Les infortunes de la pensée magique.

Qui tire les ficelles? peut-on se demander. Un peu tout le monde, à mon sens - et je ne suis pas sûr qu'il y ait, d'un côté, des manipulateurs, de l'autre, des manipulés. Je crois plutôt à une symbiose complexe, une gigantesque boîte de résonance, une monstrueuse machine à fabriquer de l'unisson dans le mensonge, la calomnie et la haine.

Il importe donc, je crois, de tenter de démonter le mécanisme, de préciser le rôle de chacun, les courants, les influences, les alliances, la part de l'héritage, celle des emprunts.

Pour ne prendre que le cas de la France, je vois au moins 6 composantes de l'antisémitisme. La triste liste, ci-après, tente de les classer par groupes sociaux ou institutions, mais on y retrouvera naturellement, selon un "mix" propre à chacun d'eux, les courants, les idées, les thèmes, esquissés plus haut dans "les 6 avatars de l'antisémitisme" et nous aurons donc, in fine, une matrice 6 ´ 6 du "qui puise dans quel thème".

1) L'antisémitisme chrétien

Je commence par l'Eglise (catholique; le cas des protestants, eux-mêmes minoritaires, longtemps persécutés, et lecteurs de la Bible, est sans doute bien différent), pour des raisons d'antériorité historique (en France). Certes, des progrès y ont été accomplis. Il y a eu Vatican II. Rares sont aujourd'hui les catholiques (en France du moins) qui croient encore aux accusations d'hosties profanées et de meurtres rituels. L'église fait "repentance" pour ses silences (cf. "Le Vicaire", de Rolf Hochhuth, adapté à l'écran par Costa-Gavras, sous le titre "Amen"), voire pour les complicités de certains (mais il y eut, bien sûr, en son sein, de nombreux Justes des Nations, honorés en Israël comme ils le méritent).

Reste que, si "ce passé passe mal", le présent lui fait encore davantage problème. On pourrait presque dire que, s'il n'y avait pas l'Etat d'Israël, l'Eglise aurait, depuis quelques décennies, fait la paix avec sa conscience et avec les juifs.

Seulement voilà. Tant que ces derniers étaient bannis, dispersés, les grands seigneurs (ecclésiastiques ou séculiers) pouvaient se donner le beau rôle, en tolérant, voire en protégeant, ce peuple à la nuque raide mais à la queue basse et au verbe timide. Depuis qu'ils ont retrouvé leur terre et leur identité, ne voilà-t-il pas qu'ils parlent d'égal à égal, voire renversent les rôles? Un juif français ne s'est-il pas permis - insolence! - d'intituler récemment un livre "La question chrétienne" (G. Israël)? N'a-t-on pas vu des historiens israéliens se réapproprier Jésus, rendant hommage à ce pieux rabbin pharisien, dont le Talmud ne dit, à le bien lire, pas vraiment de mal ("Jésus rendu aux siens" V. Malka). Décidément, les juifs ne jouent plus le jeu. Où est le "Verus Israel"?

Et puis, comble des combles, ne les voilà-t-il pas à Bethléem! Oh, bien sûr, Bethléem est citée d'abord comme le lieu de sépulture de Rachel (Genèse 31, 19), mais c'est surtout la ville natale du Christ, non? Et si Bethléem est une ville arabe, c'est bien que le Christ l'était aussi. D'ailleurs, tous les chrétiens de Terre Sainte sont arabes; alors, hein! Et puis, comme chacun sait, la "langue du Christ" n'était pas l'hébreu mais l'araméen. Qu'ès aco, l'araméen? Sans doute de l'arabe ancien...

Comment s'étonner, dès lors, de la compassion particulière d'une certaine église qui a choisi son camp. Il n'est pas jusqu'à mon modeste village du Perche, où le bulletin paroissial (dans toutes les boîtes à lettres) ne se fasse l'écho de "lettres de Palestine", dans lesquelles on narre, avec complaisance, les exactions de la "soldatesque israélienne"...

En regard de cette nouvelle lame de fond insidieuse, un Faurisson niant les chambres à gaz, un Abbé Pierre prenant sa défense, les campagnes haineuses de Témoignage Chrétien des années 60, font figure de pâles précurseurs. Comme tout est plus simple, maintenant que l'on peut mettre un nom (et un uniforme) sur le Mal. Pourquoi perdre son temps à nier Auschwitz alors qu'il est tellement plus efficace de dire : "Auschwitz, c'est ce qu'ils font aujourd'hui à Jenine"...

Avec ces derniers développements, je suis peut-être sorti du cadre de la seule église - encore que... - mais, comme je l'ai dit et le répète ici : tout se tient.

2) L'antisémitisme "vieille France"

La "vieille France" (certains de ses adeptes diront : la "vraie France") est plus facile à percevoir qu'à définir. Elle est plutôt à droite, voire à l'extrême-droite, mais elle ne se laisse pas réduire au Front National (dont nombre d'adhérents ne sont d'ailleurs ni "vieille France", ni même antisémites), ni aux autres partis et groupuscules de cette mouvance. Si les royalistes (ou ce qu'il en reste) en sont l'élite naturelle, il existe sans doute nombre de charcutiers ou de notaires qui peuvent légitimement se prévaloir de dix quartiers de roture faubourienne ou de notabilité angevine. Mais tout le monde n'est pas antisémite, à Saint-Honoré d'Eylau, ni au Lycée Henri IV. Pas facile à cerner, donc.

Quoi qu'il en soit, cet antisémitisme-là est bien différent du précédent (bien que, hélas ! l'un n'empêche pas l'autre - parfois chez les mêmes sujets!). La religion y tient peu ou pas de place : ni Gobineau, ni Drumont, ni Laval, ni Le Pen, aujourd'hui, n'ont voué les juifs aux gémonies en tant que peuple déicide, ni pour mieux asseoir le "Verus Israel" usurpateur. Il s'agit ici de race et de classe, de xénophobie ordinaire, en quelque sorte.

Mais, à part le déicide, on y retrouve tous les thèmes ci-dessus (cinquième colonne, singularisme, ploutocratie et complot, race). Ces "gens scrofuleux et chafouins venus d'on ne sait où, qui baragouinent notre langue, portent barbes et chapeaux noirs, exercent des métiers douteux (ou au contraire prétendent s'élever aux premières places de la médecine, de la finance, de la presse...)", comment deviendraient-ils français? A des "détails" près, on a pu entendre cela au gré de toutes les vagues d'immigration, même à propos des Italiens (Zola, "l'italien", a eu droit aux mêmes injures que le juif Dreyfus qu'il défendait), puis des Polonais - pourtant bien blancs et bons catholiques - puis de ces "Portugais qui viennent bouffer le pain de nos A,rabes" du regretté Coluche. Avec ou sans "les bruits et les odeurs", c'est une litanie bien rodée.

Si j'étais cynique, je hasarderais que cet antisémitisme-là me fait moins peur que les autres, pour l'unique raison qu'il ne semble pas accessible aux idées islamistes et gauchistes! A la limite, Le Pen pourrait être un grand ami d'Israël ("J'adore les juifs... chez eux").

Ce n'est, hélas ! pas si simple, et nos antisémites anciens et nouveaux risquent bien de se rencontrer tout de même sur le commun ignominiateur "Auschwitz-Jenine"! On n'a pas encore vu de crânes rasés fraternisant avec des keffiehs, aux cris de "Heil Hitler ! Vive Ben Laden!", mais, sait-on jamais...

3) l'antisémitisme gauchiste

C'est aujourd'hui, de par la fascination qu'il exerce sur l'intelligentsia et les médias, de par son alliance objective avec l'antisémitisme islamique (voir plus loin), le plus redoutable de tous.

Il draine une vaste mouvance

  • de trotskystes irrédentistes,
  • de staliniens non-repentis (qu'on ne s'y trompe pas, l'antisémitisme de Marx n'avait rien à envier à celui de Maurras, ni par sa virulence, ni par le choix des thèmes) (1),
  • de prétendus écolos ou tiers-mondistes (qui échangeraient volontiers 5° C de réchauffement de la planète, ou 5 points de taxe Tobin - dont ils n'ont rien à f.... - contre la disparition d'Israël et, accessoirement, de l'Amérique),
  • d'antiracistes façon MRAP (contre le racisme... juif, naturellement),
  • de soi-disant pacifistes (être pacifiste aujourd'hui c'est être pour la paix... des cimetières juifs),
  • bref de tout ce qui se rassemble, sous un même étendard, à Paris ou à Durban, pour vociférer contre la mondialisation, comme leurs pères le firent contre l'impérialisme.

Et comme Israël est un état "colonialiste" (Dame! pour traduire yishouv ou hitnah'alout, l'anglais a le mot "settlement" - qui fait penser à une transaction amiable - mais le français n'a que le mot "colonie", qui fait penser au casque colonial, quand ce n'est pas aux navires négriers), Israël est un occupant (a-t-on assez employé ce vocable à double tranchant d' "avant-poste de l'Occident démocratique"?), un oppresseur, un exploiteur, un impérialiste, suppôt du Grand Satan. A la trappe, Israël!

Cet antisémitisme-là, baptisé, aseptisé, en anti-sionisme (mais c'est quand-même "mort aux juifs" que l'on scande dans les manifs du MRAP), est bien différent des deux premiers. Il n'a que faire de la race - fi donc! notion bourgeoise! - encore moins du déicide - Dieu? Connais pas!

Il est pur et dur, focalisé, d'autant plus redoutable qu'il est moins suspect (en apparence) de relents antisémites d'un autre âge, ou d'amalgame entre un Etat et un peuple. Comme on l'a vu, l'amalgame est ailleurs : mondialisation = exploitation = oppression = colonialisme = Israël.

Il est d'autant plus redoutable, surtout, qu'il entre en symbiose avec l'antisémitisme islamique, l'un soutenant et nourrissant l'autre par un échange permanent. Pour bien comprendre les ressorts de ce piège diabolique, il faut avoir lu l'incontournable ouvrage de Pierre-André Taguieff (2).

Comment résumer en quelques lignes ce véritable monument de clairvoyance et de pertinence? Peut-être par un raccourci (que l'on ne trouve d'ailleurs pas formulé ainsi sous la plume de l'auteur) : la symbiose gaucho-islamique est le résultat de la rencontre d'une offre et d'une demande.

D'un côté, une cohorte de fils de Lénine et de Trotsky, en deuil, depuis un peu plus d'une décennie, de la figure du prolétaire, du damné de la terre (plus de dictature prolétarienne en Europe, plus d'apartheid en Afrique du Sud, les favelas du Brésil ont leur champion à Brasilia... les temps sont durs pour les Che Guevara du XXIe siècle!).

C'est la demande.

De l'autre, une propagande arabe qui leur sert, à point nommé, sur un plateau, l'opprimé idéal : le Palestinien (même Sadam Hussein ou Ben-Laden, dont les desseins sont tout autres, ne dédaignent pas de se parer des atours de la défense de la cause sacrée de la libération d'El-Qods).

C'est l'offre.

C'est par cette rencontre que s'expliquent les alliances les plus insolites, telle la moustache de Gaulois de José Bové (qui n'a rien d'un gauchiste, mais qui lutte, en principe, contre la mondialisation) venant s'enfouir avec effusion dans la barbe hirsute de Yasser Arafat, à Ramallah.

Et cela nous amène à l'antisémitisme islamique.

4) l'antisémitisme islamique

En toute rigueur, il faudrait inventer l'adjectif "islamistique", car "islamique" renvoie à l'Islam, pas à l'islamisme, mais nous nous comprenons.

Que peut-on appeler "islamisme" (en France, puisque tel est notre sujet)? Pas facile à cerner pour le non-spécialiste de l'Islam, que je suis. Il commence sans doute par le fondamentalisme religieux, l'appel à un retour à la stricte observance, voire le rêve d'une chariah qui viendrait se substituer aux lois de la République. S'il n'y avait que cela, nous serions mal placés pour trouver à y redire car, en fait de fondamentalistes, nous avons les nôtres - à la chariah près - car, pour nous, "dina dmalkhouta dina" (la loi du royaume est la loi); en français moderne : nous, nous ne sifflons pas la Marseillaise. Mais enfin, une barbe en vaut une autre et un foulard islamiste vaut bien une perruque Loubavitch; la question n'est pas là.

L'islamisme qui nous occupe ici n'est pas celui-là, même si le fondamentalisme religieux en constitue probablement une des bases. Il commence avec la haine de l'Occident et va jusqu'à l'appel au djihad. Certes, cette haine de l'Occident dans son ensemble n'est pas, au premier chef, antisémite. Comme le relève J.F. Revel dans l'article cité plus haut, les vagues d'attentats meurtriers, à Paris, en 1986 et 1995, ne devaient rien à l'antisémitisme. Mais pourquoi se priver du "thème porteur" de la sacro-sainte Palestine, de la caisse de résonance inespérée qu'offre, en retour, la nébuleuse antimondialiste, chérie des intellectuels et des médias.

On a arrêté en France, en décembre 2002, des islamistes "tchétchènistes" qui préparaient des attentats contre les intérêts russes, quelques mois plus tôt, d'autres qui visaient l'ambassade des Etats-Unis, voire la cathédrale ou le marché de Noël de Strasbourg. Les sots! Ils n'ont rien compris : c'est du juif qu'il faudrait casser pour être dans le vent de l'histoire et avoir les moustaches de son côté!

Les brûleurs de synagogues, les bastonneurs d'enfants juifs dans les stades, les lapideurs de vitrines ou de bus scolaires du début 2001 (tiens! on en parle moins...) avaient parfaitement compris, eux. Les terroristes au petit pied, dans les banlieues, avaient vu plus juste qu'Al Qaida. Revanche du commerce de proximité sur les grands réseaux, sans doute, à moins qu'il ne s'agisse d'un renvoi d'ascenseur à Lénine, bienheureux, dans sa tombe, de voir qu'une fois de plus, le petit peuple est plus avisé que ses élites!

Que l'on m'épargne - soit dit en passant - de devoir y aller de mon couplet politiquement correct. Je sais bien que tous les musulmans ne sont pas des islamistes, que tous les islamistes ne sont pas des terroristes. Je signale qu'en revanche, on peut parfaitement être un antisémite de banlieue sans être arabe, ni même musulman. Dans les ghettos noirs de New York, l'antisémitisme était une tradition, bien avant Ben Laden (cliché du juif riche, la minorité qui a réussi et qui, donc, suce le sang des pauvres). Il est vrai que des noirs des ghettos américains se convertissent en masse à l'Islam. Décidément...

Quant aux thèmes, cet antisémitisme-là devrait se suffire du sixième : Israël-oppresseur (puisqu'il en est l'inventeur). Il est pourtant fort remarquable qu'il puise avec délectation à toutes les autres sources nauséabondes et ne dédaigne pas de faire flèche de tout bois de bûchers. On l'a évoqué, plus haut, avec les rééditions en arabe des "Protocoles", les feuilletons à la télévision égyptienne, les manuels scolaires de M. Arafat. On a même vu Bachir El Assad reprendre le thème du déicide... un jour, où le Pape avait trouvé son chemin de Damas.

5) la France officielle et l'antisémitisme

J'entendrai ici par "France officielle" tout ce qui s'exprime "au nom de la France", par la voix de ses gouvernants et institutions, toutes les attitudes politiques suffisamment ancrées et permanentes pour transcender les clivages politiques et résister aux alternances.

L'institution principale est naturellement le Quai d'Orsay, nostalgique des protectorats de Syrie et du Liban, fasciné par le romantisme du désert, inconsolable de n'avoir pas eu son Lawrence d'Arabie. Le Quai d'Orsay n'est pas, à proprement parler, antisémite, pas plus, en tous cas, que la Vieille France, où il recrute principalement (on y compte plus de Donnedieu de Mortcerf que de Goldstein ou de Benhamou), mais il est invariablement, inconditionnellement, structurellement pro-arabe. Les gouvernements changent, pas le Quai d'Orsay. Giscard a eu son Jobert, Mitterrand son Cheysson, "dignes frères" (au sens où l'entend Jacob de Shim'on et Lévi - Genèse 49, 5 - les lettrés comprendront), égaux par la stature et par la bienveillance à l'égard d'Israël!

La France officielle, c'est aussi l'expression, au niveau de l'Etat, d'une culpabilité mal assumée du passé colonial, diffuse au sein d'une large part de la société. La France a fait courageusement repentance des crimes de Vichy (et ce n'est pas un mince mérite de son actuel président), mais elle renâcle encore à battre sa coulpe pour les "événements" d'Algérie. Comment s'étonner, dès lors, qu'elle recoure à l'exutoire que l'on pourrait appeler le "chat du boulanger"?

Qui ne se rappelle, dans le film de Pagnol, Raimu agonisant de sottises la chatte qui rentre au petit matin, après une nuit de débauche, en présence de sa femme (la femme du boulanger, c'est le titre du film), qui a fait de même. "C'est mal, dit la France à Israël, de ratisser une ville à la recherche de terroristes. Il faut, pour cela, faire irruption à 3 heures du matin, l'arme au poing dans les mechtas, terroriser les femmes et les enfants, emmener les hommes menottés, pour les torturer tout à loisir... Ah, vous ne faites pas tout à fait cela? J'ai dû confondre avec quelqu'un d'autre".

La France officielle, enfin, c'est toutes les alliances peu glorieuses que commande la Realpolitik, depuis l'anti-américanisme d'ancienne grande puissance ressassant sa gloire passée, jusqu'à la défense des soi-disant intérêts économiques (d'ailleurs probablement mal compris, à part, peut-être, pour le pétrole, car tout le monde arabe réuni n'a sans doute pas le potentiel économique du seul Israël).

Anti-israélienne (fût-ce par la force des choses et les devoirs de son rang!) mais pas vraiment antisémite, la France officielle semble ainsi faire mentir notre théorème de départ (anti-sionisme = antisémitisme). La contradiction n'est qu'apparente car, par son parti pris pro-arabe, elle encourage, voire cautionne, tous ceux qui, en France, sont moins soucieux du distinguo.

Il n'est que de ce rappeler la leçon sentencieuse, cent fois répétée par le président de la République Française (et par d'autres), après le 11 septembre 2001 : "rien ne justifie le terrorisme, et il faut le combattre avec la dernière détermination; mais il faut lutter aussi contre toutes les injustices, les humiliations, les spoliations qui font son lit et lui fournissent son terreau". Suivez mon regard. Ni Noël Mamère, ni José Bové, ni Daniel Mermet, ni Rony Brauman - pour ne citer que quelques grands 'amis' d'Israël emblématiques - ne désavoueraient de tels propos.

Ainsi, si la France officielle ne pratique pas l'amalgame, elle porte une très lourde responsabilité dans les amalgames que fait la France tout court, dans ses diverses composantes.

Et ce d'autant plus que ses paroles sont, plus que d'autres, reprises, amplifiées, surenchéries et sacralisées par le groupe sur lequel va s'achever maintenant notre triste panorama.

6) l'antisémitisme des médias

Les médias français ne sont pas antisémites. Pas plus que la France officielle qu'ils relaient, pas plus que la France tout court qu'ils sont censés refléter. Pas plus que les porte-parole aussi autorisés que Jamel Bouras (champion de judo), que l'autre Jamel (Debouze, celui d'Astérix), que le soi-disant humoriste Bigard, auxquels ils tendent un micro complaisant.

Mais, comme ils aiment leur chère Palestine, leur cher Irak! Avec quelle délectation ils emboîtent le pas aux rodomontades anti-américaines de la France officielle! A de rares, mais notables exceptions près (Le Figaro, Le Point, avec les admirables articles de J.F. Revel), les médias (toutes les chaînes de radio et de télévision, en tous cas) ont choisi leur camp.

J'ai longtemps cru qu'ils se contentaient de désinformer. Je suis aujourd'hui convaincu que c'est plus grave : ils combattent!

Il y a, certes, journalistes et journalistes (il y a même ceux qui croient devoir se faire pardonner, par l'encre qui coule de leur plume, le sang juif qui coule en leurs veines!), mais simplifions.

Pour certains journalistes "d'opinion", le combat est flagrant, tant ils le livrent à visage découvert. Ainsi des correspondants du Monde et de Libération (...de la Palestine?). Ainsi de Daniel Mermet, qui tient sa tribune de grand accusateur ("là-bas si j'y suis"), à une heure de grande écoute, sur la première radio d'Etat. Ainsi de Karl Zéro ou des Guignols, sur une chaîne de télévision que l'on aurait crue vendue au "grand capital" (mais justement : il faut bien se dédouaner).

Pour les journalistes d'information, pour les perroquets du prêt-à-prompter, c'est plus subtil, et il faut un peu d'exercice pour démonter les "ficelles" du métier (l'inversion chronologique : "des hélicoptères israéliens sont entrés en action samedi dans la bande de Gaza et plusieurs dizaines de Palestiniens ont été arrêtés à Hébron quelques heures après l'attaque qui a fait 12 morts et 15 blessés parmi les colons juifs de cette ville de Cisjordanie" - Libération 19-11-02 - ou encore le coup de la fusée à trois étages : 1) le présentateur du journal 2) le correspondant local 3) le témoin, dénonçant, l'écume aux lèvres, les massacres de la soldatesque israélienne, avec la chute progressive des guillemets, etc.).

Mais si le constat ne laisse, hélas ! pas de doute, reste posée la question du pourquoi.

On a beaucoup imputé à l'ignorance des journalistes. Pour la plupart d'entre eux, l'histoire de la "Palestine" commence en 1967, quand ce n'est pas hier matin.

Sans même remonter au sacrifice d'Isaac ou au Roi Salomon, combien de journalistes (combien de juifs, d'ailleurs) savent que L'OLP a été fondée le 28 mai 1964, avec pour objectifs (3) :

  • refus de la partition,
  • appel à la lutte armée pour la libération de la Palestine,
  • lutte contre le sionisme,
  • édification d'un état palestinien indépendant.

Je dis bien : 1964! Que s'agissait-il donc de "libérer" (cf. le L de OLP) avant 1967? Tel-Aviv?

Pour abyssale qu'elle soit, cette ignorance n'explique pas tout - et, en tout cas, n'excuse rien. D'autres facteurs entrent en jeu.

  • Le culte de l'audimat, bien sûr.
  • La recherche forcenée de ce qui fait événement (bien spontané, naturellement).
  • Le "sens du poil" (Lénine déjà disait : "dites-leur ce qu'ils veulent entendre").
  • Les plumes de paon de l'intellectuel (de gauche, s'entend) dont aime à se parer le dindon du JT, avec ce qu'il faut de provocation, de goût du contre-pied (quand un "réseau Voltaire" dénonce une "effroyable imposture", quel pain bénit!).
  • La reprise telles quelles des dépêches de l'AFP (Agence 'France-Palestine'), officielle officine du Quai d'Orsay (voir plus haut).

Voilà, j'arrête là, pour l'instant, cette "analyse".

Comprendre les ressorts est bien. En tirer parti pour agir est mieux. Agir? Mais comment? Auprès de quel public ? Pour leur dire quoi? Les dés ne sont-ils pas pipés? La partie n'est-elle pas perdue d'avance? Je ne le crois pas.

Dans une prochaine note, je tenterai de suggérer des pistes.

Un qui ne se décourage pas, en tous cas, c'est Nissim Zvili, nouvel ambassadeur d'Israël en France. Dans une conférence donnée le 17 décembre 2002, Place des Vosges, il a dit, en substance, à un parterre de plus de 200 personnes compétentes et motivées :

"Si je me disais que la France est antisémite et qu'il n'y a rien à faire, je rentrerais dans mon moshav. Si vous vous disiez cela, vous n'auriez plus qu'à m'y rejoindre (et vous y seriez les bienvenus, faut-il le rappeler ?). Il y a autre chose à faire. Israël a besoin d'ambassadeurs... et vous en êtes tous par vocation."

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Notes
(1) Voir Jean-François Revel, "L'antisémitisme a changé de nature", Le Point, 27 octobre 2000.
(2) P.A. Taguieff, La nouvelle judéophobie.
(3) Source : Claude Faure, Shalom Salam, p. 316.

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Le Communiqué Isranet essaie de diffuser une grande variété d’opinions sur Israël, le Judaïsme
et le Moyen-Orient. Les articles et documents reproduits expriment l’opinion de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement au point de vue de l’Institut.

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Numéro 61 • vendredi le 3 janvier, 2003

Shmuel Trigano, universitaire : « Comme ils avaient inventé le terrorisme international dans les années 1970, les Palestiniens viennent d’inventer une nouvelle guerre qui,
avec Al Qaeda, s‘étend aujourd’hui à toute la planète… »

Propos recueillis par Marc Knobel
Conseil Representatif des Institutions juives de France, 8 decembre 2002

Question : Shmuel Trigano, vous êtes professeur des Universités. Vous avez publié récemment « L’ébranlement d’Israël. Philosophie de l’histoire Juive » aux Editions du Seuil. Ce titre n’est-il pas un peu trop pessimiste, terrible en définitive. Cherchez-vous à ébranler vos lecteurs ? Et surtout de quel ébranlement s’agit-il ?

Réponse : Pour le politologue, la politique n’a rien à voir avec des états d’âme mais la réalité des forces en présence. Tous les livres que j’ai publiés (1) témoignent, j’espère, que l’écriture est pour moi un exercice de vérité et pas de séduction. On ne joue pas avec des choses aussi graves. « L’ébranlement d’Israël » tente d’analyser ce qui est en jeu dans la situation qui s’est créée depuis deux ans et que les cadres mentaux actuels obscurcissent, voire défigurent, parce qu’ils sont devenus caduques. C’est bien plus qu’une configuration passagère qui est ici en question mais un tournant. Nous sommes entrés dans une ère nouvelle au paradigme stratégique inédit et cela remet en question nos certitudes les plus chères. C’est la légitimité des formes de l’existence juive depuis la deuxième guerre mondiale qui est ébranlée. Sont en cause autant la notion d’une communauté dans la citoyenneté que celle d’un Etat des Juifs dans le monde démocratique: en un mot la capacité des Juifs à être reconnus comme sujets de l’histoire. Ces formes ont constitué notre façon de revenir dans l’histoire après la deuxième guerre mondiale et de racheter une modernité défaillante qui avait abandonné les Juifs à la destruction.

C’est ce qui se trame aujourd’hui derrière le procès que l’on fait apparemment à la politique d’Ariel Sharon mais qui décrit tout Israël dans les termes de l’apartheid et du nazisme ou, pis encore, d’un « péché originel ».

Les données sont brouillées. Ainsi observe-t-on un étrange clivage qui voit ceux-là même qui délégitiment l’existence d’Israël se faire les chantres de la « mémoire de la Shoah » et de la lutte contre le racisme, reconnaissant, en somme, la victime et l’objet humanitaire dans le Juif pour mieux lui dénier le droit à la liberté. Le concept de « terrorisme d’Etat » est très significatif à cet égard: l’armée régulière d’une démocratie est ainsi assimilée à une bande terroriste. Le paradoxe veut que les terroristes palestiniens soient qualifiés, eux, de « combattants »… Une telle manipulation morale n’est possible que parce que l’Etat d’Israël est implicitement tenu pour illégitime (dès qu’il se manifeste comme un Etat, à l’instar de tous les autres Etats).

Une grande partie de l’opinion juive a très bien compris ce qui se trame et fait preuve d’un très grand sens politique, hélas, bien loin d’avoir été relayé. Cet ébranlement concerne les fondements même de l’identité juive des 50 dernières années, tout spécialement en Europe. Finalement, le choc, c’est moins la haine viscérale du monde arabo-islamique que ce dont l’inconscient européen peut être capable 50 ans après la Shoah.

Question : Vous évoquez longuement la déshumanisation dont Israël serait l’objet. Pensez-vous réellement que les stratèges palestiniens escomptent déshumaniser Israël ? Ou qu’inversement, ils tenteraient de se substituer à lui, comme si l’on ne devait plus reconnaître Israël qu’à travers un autre, en se libérant du poids de l’Israël réel ?

Réponse : La stratégie de guerre des Palestiniens vise à redéfinir le conflit politique en conflit humanitaire, c’est à dire à le dépolitiser. Avec pour finalité de provoquer une ingérence « humanitaire », qui se fera inéluctablement à leur profit et qui imposera à Israël un diktat international.

Comment cela se peut-il uniquement avec Israël ? L’humanitarisation du problème politique du Proche Orient, vise à déshumaniser Israël. Et pourquoi ? Tout simplement parce qu’aux yeux de l’Occident, la seule légitimité d’Israël est humanitaire, référée à la Shoah, et non historique politique. Le comportement « politique »normal de l’Etat d’Israël devient sous ce jour une insulte à la mémoire de la Shoah dont Israël est censé tirer son existence, une monstruosité qui répète la monstruosité dont les Juifs ont souffert alors.

Cette stratégie inspire des tactiques machiavéliques parfaitement coordonnées et cohérentes. L’utilisation des enfants comme arme en est la pièce maîtresse : elle a visé à camper l’armée israélienne en position de monstre tirant sur des enfants désarmés. L’étalage complaisant de la souffrance palestinienne joue ce rôle : vous n’avez pas été sans remarquer également l’étalage des morts, des cadavres, des blessés, un spectacle de prédilection des cameramen palestiniens des télévisions étrangères (ceux là seuls qui sont autorisés à filmer les territoires, selon les directives de l’Autorité palestinienne) –, le décompte des morts transmis par les Palestiniens et répercuté par toutes les télévisions de façon lancinante, etc. Rien de tel pour les Israéliens, bien sûr, si ce n’est dans une plus faible échelle, récemment.

Par ailleurs, la tactique des attentats de masse sanglants, visant des civils et perpétrés par d’apparents civils (les pseudo kamikazes) visent à construire la guerre comme une guerre de rue, une guerre civile, une guerre ethnique à la manière du Kosovo, irrationnelle et folle sans raison politique censée. Enfin, last, but not least, la personne humaine devient elle même une arme militaire (cf. les homme bombes) destinée à des exterminations génocidaires visant spécialement les Juifs.

Un nouveau type de guerre vient d’être inventé qui ne dit même plus son nom. Comme ils avaient inventé le terrorisme international dans les années 1970, les Palestiniens viennent d’inventer une nouvelle guerre qui, avec Al Qaeda, s‘étend aujourd’hui à toute la planète.

Question : Vous écrivez que le phénomène le plus marquant de la première année de la guérilla palestinienne fut sans aucun doute l’utilisation des enfants dans les combats de rue. Vous parlez d’enfant-martyr. Comment expliquez-vous que l’on puisse utiliser des enfants ? Ne pensez-vous que les enfants expriment une révolte et un mal être quotidien?

Réponse : Franchement, enverriez-vous vos enfants défier des soldats? Et surtout, les utiliseriez-vous comme un bouclier de protection de tireurs, postés derrière eux et dirigeant leurs tirs sur ces mêmes soldats ? Le mot « mal-être » est inapproprié quand ces enfants sont éduqués et entraînés pour devenir des « martyrs », quand toute une société place le meurtre de civils juifs et la mort de leurs assassins au sommet de son échelle de valeurs, quand les familles de ces assassins reçoivent des récompenses financières des pétro-monarchies ou de l’Irak. Aucun Juif n’a fait sauter les villes d’Europe après la Shoah ou au lendemain de leur exclusion en masse du monde arabe, que je sache. Assez de cette complaisance tiers-mondiste qui est un défi à la morale !

Le rituel des hommes bombes est très clair de ce point de vue : il suppose une préparation, un « émir » qui donne l’ordre du meurtre, une célébration collective après coup. Aucun homme bombe ne tue sous sa propre gouverne. Au demeurant, dans l’opinion palestinienne on murmure contre ces émirs qui ont planqué leurs gosses à l’étranger et envoient des malheureux et des naïfs au casse pipe.

Question : Quels ont été selon vous les conséquences du processus d’Oslo ? Pensez-vous réellement qu’Israël « devait se sacrifier, seul d’entre tous, sur l’autel d’une bonne conscience humaniste » ?

Réponse : Etes-vous conscient que le fameux « processus d’Oslo » constitue un cas unique dans l’histoire des relations internationales ? Où a-t-on vu un Etat provoqué à une guerre qui avait pour finalité son extermination (la guerre de 1967), se dépouiller des atouts de sa victoire inopinée, remettre à ses ennemis jurés un territoire et des armes et n’avoir pour toute demande que ce dernier veuille bien le reconnaître ? Eh bien cela s’est passé avec Israël ! Le processus d’Oslo assigne nécessairement Israël à la place du coupable : si jamais le vainqueur qu’il a été se rebiffe et assume à nouveau la réalité de sa condition, il apparaît inéluctablement comme un fauteur de guerre, alors même qu’il a fait preuve d’une ascèse exceptionnelle en entrant dans le processus, une démarche qu’aucun pays au monde - et d’abord les si vertueux Européens- n’ont jamais fait pour leur part. Et je ne parle pas des Etats arabes : qu’ils triomphent demain et vous verrez comment ils effaceront Israël de la carte ! Les Palestiniens et le camp arabe qui sont les agresseurs depuis 50 ans sont devenus ainsi, par la magie d’Oslo, des « victimes » innocentes. Mais d’où vient la situation présente sinon des agressions arabes depuis 50 ans ?

Le principe de la paix contre les territoires repose sur une malversation historique et morale car si Israël se retrouve dans ces territoires, c’est bien parce que les Etats arabes l’ont agressé en 1967. Ces territoires n’étaient pas Palestiniens mais annexés par la Jordanie et l’Egypte, une situation dont personne ne se plaignait, pas même les Palestiniens ou l’ONU… C’est de la paix contre les territoires qu’il faudrait plutôt parler. On ne peut imaginer de rendre ces territoires sans la conclusion pleine et entière, ferme et définitive de la paix. Oslo remettait cette question à plus tard, une fois qu’Israël se serait dessaisi de tous ses atouts et qu’il se retrouverait sous la menace des Palestiniens, ce que fut l’Intifada. Les Palestiniens ont obtenu à Oslo des choses très concrètes et Israël des paroles creuses. Ce modèle de négociations imaginé par des universitaires sans expérience diplomatique ni politique ne peut plus être ressuscité. Il a conduit à une catastrophe pour Israël et la paix du monde.

Question : Vous avez des mots très durs pour parler de la gauche israélienne. Que lui reprochez-vous ?

Réponse : De ne pas avoir fait son examen de conscience ni reconnu ses erreurs. C’est capital pour son avenir, si elle en a un. Je ne sais d’ailleurs pas en l’occurrence ce que veut dire « la gauche ». Cela fait belle lurette que la gauche israélienne est le parti des classes aisées de la société israélienne et qu’elle n’incarne pas plus la morale que la droite (à l’instar, d’ailleurs, de ses comparses partout ailleurs dans le monde).

Le concept de « camp de la paix » me semble particulièrement antidémocratique, de ce point de vue là. Voilà un parti politique qui défend des intérêts partisans limités, mais qui accapare la paix, telle qu’il la comprend en fonction de son prisme idéologique, et qui dénie à ceux qui ne souscrivent pas à ses intérêts partisans le souci de la recherche et de l’idéal de la paix. Pendant des années, il y a eu une véritable intolérance dans les milieux de l’intelligentsia et des élites qui n’hésitaient pas à stigmatiser des stigmates de l’intégrisme ou de l’ultra-droite ceux qui avaient le malheur de ne pas penser « correctement ».Tout comme la République n’appartient pas aux chevènementistes, la paix n’appartient pas à la gauche israélienne.

En identifiant Oslo à un « camp », la gauche israélienne conduisait nécessairement à la division du monde juif, ce que Shlomo Ben Ami reconnaît ouvertement en avouant que faire la paix supposait la rupture de la paix civile israélienne. C’est dans cette brèche que s’est engouffrée l’attaque palestinienne.

Aujourd’hui, que propose Mitzna sinon de réitérer l’erreur de Barak avec le retrait unilatéral du Liban dont l’inefficacité a été démontrée ? Si une entente avec Arafat (son partenaire obligé, dit-il) n’est pas possible, il propose en effet de se retirer unilatéralement des territoires. Le monde arabe, Hezbollah et Palestiniens en tête, avaient vu dans le retrait du Liban, le signe du déclin de la société israélienne, et donc l’heure de lui donner le « coup de pied de l’âne » : ce fut la cause du déclenchement de l’Intifada. Mais il propose aussi de construire un mur de séparation d’avec les Palestiniens pour protéger Israël. En somme un mur de ghetto doublé d’une ligne Maginot… La défaite est inscrite dans ce programme. C’est affligeant !

Question : Il semble que vous soyez contre la création d’un Etat palestinien. Pour quelles raisons ? Comment expliquer-vous qu’une majorité d’Israélien semble se prononcer pour la création de cet Etat ?

Réponse : Examinons les faits à tête froide. Il ne s’agit pas de « croire à » mais de vérifier les conditions de possibilité d’une chose. Il faut tout de même rétablir la vérité historique que nous avons trop eu tendance à négliger : sur le territoire de la Palestine du Mandat britannique, il y a déjà un Etat palestinien, la Jordanie dont la majorité de la population est palestinienne même si son régime est aux mains d’une dynastie qui ne l’est pas. La situation actuelle est le résultat de plusieurs refus arabes de partage du territoire et de la reconnaissance d’Israël. Aujourd’hui on accrédite cette idée fausse qu’une entité dénommée « Palestine » existait avant la création d’Israël. J’aimerais bien que l’on m’en donne les preuves historiques.

On peut par ailleurs objectivement douter qu’un deuxième Etat palestinien si exigu soit géopolitiquement viable, conjugué de plus à l’ambition politique démesurée qu’a démontré l’Autorité palestinienne et une démographie galopante sans négliger le retour des « réfugiés » (seul cas dans l’histoire où la condition de « réfugié » soit héréditaire)… Il deviendrait inévitablement un facteur de guerre contre la Jordanie bien sûr, dont la dynastie Hachémite ne résisterait pas à une révolte populaire et contre Israël ensuite.

La manipulation à laquelle s’est livrée l’Autorité palestinienne sur les citoyens israéliens d’origine palestinienne est évidente aujourd’hui. On ne voit pas pourquoi elle ne s’exercerait pas sur les Jordaniens demain, quand le temps sera venu. L’adversité risquerait d’être multipliée par 1000 par rapport à aujourd’hui. Avant l’Intifada savez-vous que 80 000 voitures israéliennes étaient volées chaque année par les Palestiniens en toute impunité au vu et au su d’une « police » qui tient plus de la mafia que d’un fonctionnariat ? Cette situation montrait que la société israélienne, société ouverte et non policière, se retrouvait livrée passivement aux exactions de ses voisins auxquels elle venait de reconnaître le droit démocratique d’autodétermination. Ce à quoi Oslo a conduit n’est qu’un avant goût de la situation catastrophique que produirait la création d’un troisième Etat sur le territoire de la Palestine mandataire. L’imbrication des territoires et des populations mettrait nécessairement Israël sous la menace permanente d’un voisin très avide et sûr du soutien d’un puisant et hostile monde arabe. C’est depuis Oslo qu’Israël n’est plus une sorte de « sanctuaire » dans la guerre israélo-arabe : il y avait bien plus de sécurité intérieure auparavant. Peut-être un Etat palestinien sera-t-il créé du fait de la pression internationale. Bien sûr qu’une majorité d’Israéliens peuvent se prononcer pour un une telle création, quoiqu’il faille prendre avec beaucoup de précautions les sondages (la façon dont la question a été posée est notamment décisive). C’est le signe qu’Israël est profondément pacifique, mais cela ne veut pas dire que ce jugement, s’il est vérifié, soit bon. Je crains pour ma part qu’une telle création ne constitue qu’une étape vers une autre guerre, celle que le mouvement palestinien déclenchera quand il se sera installé et s’en sentira capable. Lisez les déclaration d’Arafat, de nombreux leaders palestiniens y compris des « modérés », le défunt Fayçal El Husseini, par exemple, qui parlent ouvertement dans le débat arabe (mais pas à destination de l’Occident) de leur « plan par étapes » pour conquérir toute la « Palestine ».

Dans l’absolu, je peux accepter l’idée d’un Etat palestinien, et mes écrits en témoignent comme ils témoignent que je ne suis pas un fervent de l’Etat-nation, mais voilà, l’expérience des deux dernières années nous a fait redescendre du ciel des croyances vers la réalité. C’est sur la base de cette expérience que je doute que la création d’un Etat palestinien apporte la paix à Israël. Il faudrait une réelle conversion du monde arabe au choix de la paix et à la reconnaissance de la condition de sujet libre au non–musulman, à la démocratie en somme. Une révolution culturelle !

Question : Vous semble-t-il qu’il y aura un jour une fin au conflit israélo-arabe ? Que diriez-vous à un palestinien si vous le rencontriez ?

Réponse : Le problème, c’est que les Palestiniens, je les ai déjà rencontrés. J’ai participé à la logique de la paix, j’ai écrit durant des années des textes allant dans ce sens. Mais j’ai le sentiment, partagé par beaucoup, d’avoir été trompé et de m’être politiquement trompé. Pas nécessairement moralement.

Nous ne sommes pas dans le même univers mental, ni ne vivons dans la même temporalité historique. Les Juifs sont dans un âge post national alors que les Palestiniens sont dans un âge proto-national. La rencontre entre les deux partenaires s’avère donc difficile : la mentalité proto-nationale a un grand appétit, des dents très acérées alors que la mentalité post nationale est prête à (trop) lâcher du lest. Il faut attendre que l’idée de la paix fasse son chemin chez les Palestiniens, qu’ils cessent de rêver à leur fantasme de la Palestine du Jourdain à la mer. Il faudrait aussi pour cela que l’Europe cesse de les entretenir dans l’idée que ce rêve est réalisable, en délégitimant Israël.

C’est cela qui nous est apparu avec l’échec d’Oslo : le discours interne du monde arabe, loin des mirages qu’il a fait miroiter à l’Occident, n’a pas fait son deuil de la destruction d’Israël. La société israélienne avait entamé, elle, une telle évolution, à l’origine de conflits profonds, générateurs d’affaiblissement du monde juif et exploités de facto par le camp arabe au désavantage d’ Israël.

Soyons réalistes : le monde arabe est au sommet d’une puissante vague antisémite, jusque et y compris parmi les pays qui ont fait la paix avec Israël. La paix s’est éloignée ces deux dernières années. Comment cette génération palestinienne élevée dans la haine des Juifs passerait-elle subitement à une volonté pacifique ? Si vous estimez que cela est possible c’est que vous ne prenez pas au sérieux ni ne respectez le monde arabe. Je le prends quant à moi très au sérieux. Les Arabes font ce qu’ils disent.

Question : Vous animez l’Observatoire du Monde Juif. Pourquoi teniez-vous à créer un Observatoire ? Qu’observez-vous ?

Réponse : Durant un an les institutions gouvernementales, les médias, des institutions juives ont gardé le silence sur 450 agressions antisémites. L’information ne passait pas et quand elle passait, elle était retournée contre les Juifs. Avec un ensemble de chercheurs, nous avons estimé qu’il fallait révéler la vérité à l’opinion publique et ouvrir la voie à un nouveau type d’information concernant le monde juif, qui mettrait un terme au règne de la mythologie et de l’émotion, en recourrant aux méthodes de l’analyse universitaire.

Nous avons ainsi entamé une enquête sur toutes les questions gênantes qui se posent aujourd’hui : les agressions antisémites, le dévoiement du discours journalistique biaisé par son option pro palestinienne, l’idéologie néo-gauchiste antisioniste et ses retombées antisémites et, aujourd’hui, notre dernière livraison, le discours islamiste sur les Juifs (2). Nous avons rempli notre rôle d’alerte et d’éveil, je crois, remplissant un rôle que personne n’honorait pour toutes sortes de raisons, au bénéfice non seulement de la communauté juive mais de la société nationale.

Nous observons ainsi les différents aspects d’une crise profonde de la condition juive des 50 dernières années sous tous ses aspects et nous fournissons les éléments de la réflexion et de l’analyse de ses tenants et aboutissants. Nos travaux sont destinés en premier à toute la classe politique et intellectuelle (mais aussi ecclésiastique). Nous assurons un service de 2500 exemplaires de chacune de nos productions envoyées gratuitement. Mais par ailleurs nous avons des cotisants individuels ou institutionnels. Pour l’instant, notre fonctionnement reste militant, sans cadre secrétarial. Une équipe bénévole assure des taches indispensables sans lesquelles rien ne serait possible. Nous espérons être soutenus de façon plus conséquente…

Question : Depuis deux ans, on parle de plus en plus du malaise des Juifs de France. Les Juifs de France seraient-ils selon vous des victimes ? Pensez-vous que les Juifs de France vont quitter ce pays ou que le judaïsme français est condamné ?

Réponse : Malaise est un terme psychologique, ce qui voudrait dire à nouveau que nous parlons d’un état d’âme et donc de quelque chose qui n’a rien à voir avec la réalité. Ce n’est pas cela qui m’intéresse mais la réalité. Et la réalité est de l’ordre de la politique et pas du fantasme. Objectivement, je crains fort que le cadre global de l’existence juive ait changé et que le modèle communautaire que nous connaissons ne lui soit plus adapté. Nous avons quelques années pour juger si c’est bien ce qui se passe, voir quelle direction prend la société civile et l’Etat et évaluer les chances de la continuité juive dans le nouvel ordre socio-politique qui est en gestation. Je ne suis sûr de rien.

Si ce verdict se confirme, cela représenterait une expérience dure et éprouvante, on s’en doute bien. Si j’en crois l’enquête d’Eric Cohen pour le FSJU, ce pronostic est envisagé comme possible par 1/5 des Juifs de France, soient 100 000 personnes, qui avouent leur intention de quitter la France dans les années à venir (c’est une vérification de l’ébranlement dont je parle). C’est là un phénomène social très réel et significatif.

Le travail que nous accomplissons avec l’Observatoire, ce livre même dont nous parlons, n’ont de sens à mes yeux que pour prévenir cette éventualité négative. Ils témoignent de notre confiance dans le langage et la raison, mais aussi dans la responsabilité de nos concitoyens. Le seul objectif immédiat des Juifs de France doit être l’assurance que les règles universelles de la citoyenneté soient respectées dans la nouvelle configuration socio-politique qui se met en place et dans le respect la réalité de ce qu’ils sont, une réalité toujours en conformité avec les lois, bien sûr.

( 1) L’ébranlement d’Israël. Philosophie de l’histoire juive, Paris, Le Seuil, 2002 ; L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoah, Paris, Odile Jacob, 1999 ; Un exil sans retour? Lettres à un Juif égaré, Paris, Stock, 1996 ; Le temps de l’exil, Paris, Manuels-Payot,2001 ; Qu’est-ce que la religion ?, Paris, Flammarion, 2001 ; Gallimard,2001. La nouvelle question juive, l'avenir d'un espoir, Paris, Gallimard, 1979, réédité in Folio-Gallimard, 2002…
Shmuel Trigano a dirigé La société juive à travers l'histoire en quatre tomes Paris Fayard 1992-1993

(2) Bulletin n°1 « Les Juifs de France, victimes de l’Intifada ? », novembre 2001 ; Bulletin n°2 « Les agences de presse et la couverture de la deuxième Intifada : déontologie journalistique et choix idéologiques face à Israël », mars 2002, et dans la série Dossiers et documents de l’Observatoire du monde juif : « Le conflit israélo-palestinien : les médias français sont-ils objectifs, », juin 2002 ; Bulletin n°3 « Le néo-gauchisme face à Israël : la dissociation de l’«antiracisme » et de la lutte contre l’antisémitisme », juin 2002 ; Bulletin n°4-5 « L’islamisme et les Juifs : un test pour la République » Décembre 2002
(Trimestriel, 22 € par an, à Observatoire du monde juif, 78 Avenue des Champs Elysées, 75008 Paris).

L'I.C.J.R. vous souhaite une bonne année de paix en 2003
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et le Moyen-Orient. Les articles et documents reproduits expriment l’opinion de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement au point de vue de l’Institut.

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Prof. Julien Bauer (Univ. du Québec à Montréal)
Ori Bauer (Chercheur Associé, ICRJ)
Baruch Cohen (Directeur de recherches, ICRJ)
Jacqueline Douek (Assistante Directrice, ICRJ)
Jean-Claude Léon (Communauté Sépharade du Québec)
Prof. Jean Ouellette (Univ. de Montréal)
Prof. Annette Paquot (Univ. Laval)
Edmond Silber (Chercheur Associé,ICRJ)

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