Communiqué Isranet
octobre 2003
Un service de l’I.C.R.J.
l ’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme

Prof. Frederick Krantz, Directeur

Numéro 103 • vendredi le 31 octobre 2003

DIX ANS APRÈS OSLO :
LA STRATÉGIE DE «GUERRE POPULAIRE» DE L’OLP
ET LA RIPOSTE INADÉQUATE D’ISRAËL

Joel S. Fishman
Jerusalem Viewpoints, No. 503, 1-15 septembre 2003
Traduction : Jean-Pierre Bensimon / Objectif-info.com pour la traduction

En quoi les Palestiniens mènent une « guerre populaire »

Le conflit actuel avec les Palestiniens présente les caractéristiques fondamentales d’une guerre populaire. C’est un aspect de la stratégie des étapes. Conçue sur le long terme, cette méthode se propose d’infliger une défaite à Israël en démoralisant ses citoyens, en réduisant sa capacité de combat, en attaquant ses arrières (la société civile), en détruisant son économie et en provoquant des affrontements intérieurs, le tout, finalement, pour désintégrer son moral et sa cohésion interne. Il faut donc analyser les divers effets de la guerre du peuple sur la société israélienne, et la capacité de celle-ci à résister à ce type d’insurrection.

L’utilisation de la guerre économique pour provoquer la faillite de l’adversaire. Si les difficultés attestant la détresse économique d’Israël sont étalées tous les jours dans l’actualité, on a trop peu conscience que ces difficultés ne proviennent qu’en partie de la crise économique mondiale ou des erreurs de politique économique, mais qu’elles sont plutôt l’effet d’une entreprise délibérée. Des rapports récents mettent en garde contre un effondrement du système de santé, tandis que le nombre de chômeurs augmente. Il y a dix ans, on pensait que le « processus de paix » produirait des interdépendances économiques qui ouvriraient la voie à un avenir de paix et de prospérité. La violence palestinienne qui a débuté en septembre 2000 a eu de sérieuses conséquences économiques, avec des fermetures d’entreprises, un quasi effondrement du tourisme, et la ruine de projets d’investissement conjoints qui devaient fournir des moyens d’existence aux salariés palestiniens.

Terrorisme et mobilisation intérieure. Selon Stefen T. Possony [stratège américain extrêmement important], « le terrorisme vient en second dans les modes opératoires de la guérilla. Le terrorisme sélectif porte des coups aux muscles, aux nerfs et au cerveau de l’ennemi. Terroriser la population civile, dans sa masse, permet d’obtenir des collaborations, des appuis et de profiter d’un flux de nouvelles recrues. La terreur de masse est un procédé psychologique qui affaiblit les forces et le moral de l’ennemi, mais qui fortifie la guérilla. » (Stefan T. Possony, People’s War: The Art of Combining Partisan-Military, Psycho-Social, and Political Conquest Techniques [1970]).

Lors de la mise en œuvre des accords d’Oslo dans les années 90, les Israéliens déploraient souvent les incitations à la violence des média palestiniens et la haine d’Israël qui suintait des manuels scolaires palestiniens. Dans l’optique de la « guerre populaire », l’incitation des média et des manuels scolaires à la violence sont des instruments pour mobiliser la société palestinienne dans une guerre de longue durée et la préparer aux sacrifices prévisibles. Les incitations palestiniennes à la violence et les manuels scolaires étaient donc la preuve que le leadership palestinien engageait un conflit sur la durée, qu’on n’avait pas affaire à une péripétie du processus de paix.

Dans les faits, le processus de paix ne mit pas fin au terrorisme. Selon le porte parole de l’armée israélienne, entre septembre 2000 et la fin du mois de juin 2003, il y a eu 18 000 actions terroristes (y compris les actions qui ont échoué), soit en moyenne 18 opérations par jour. Si les cargaisons d’armes illégales capturées lors de l’arraisonnement du Santorini et du Karine A et d’autres envois d’armes étaient parvenus à leurs destinataires, les Palestiniens auraient été capables de neutraliser les tanks et certains type d’avions de combat, relayant ainsi la menace sous laquelle le Hezbollah a placé le nord d’Israël. Ce scénario du pire donne une idée concrète de la guerre qui a été épargnée aux Israéliens. Alors que les forces de guérilla sont capables de remporter des victoires décisives même avec des moyens de basse technologie et elles en ont effectivement remporté, il faut voir que les capacités technologiques de l’A.P. se sont régulièrement améliorées.

Dans cette stratégie, la construction d’une armée conventionnelle est l’étape qui suit la guerre de guérilla. La guerre populaire a commencé en Chine et au Vietnam par des opérations de guérilla, mais ce sont des armées conventionnelles qui ont terminé le travail. La stratégie des étapes de l’OLP de 1974 prévoyait qu’à l’étape finale, les États arabes se rassembleraient en une vaste coalition d’armées conventionnelles qui attaquerait Israël et lui infligerait une ! défaite. Il y eut une répétition de ce scénario quelques années plus tard. En 1982, avant la guerre du Liban, l’OLP organisa ses unités en formations régulières dans le sud du Liban. C’était le signe qu’elle était prête à passer de la guérilla à une organisation militaire conventionnelle. Les formations palestiniennes étaient intégrées à une coalition du Front de l’Est, avec la Jordanie, la Syrie et l’Irak. Des années 90 à aujourd’hui, les actualités télévisées montrent que l’A.P. a formé une armée, cette fois sous le prétexte de construire une force pour combattre le terrorisme. Les Palestiniens admettent qu’ils ont 39 000 policiers, soit bien plus que la limite de 30 000 qui avait été fixée, et il est probable que leur nombre réel soit bien plus élevé. Le commandant de la police palestinienne en Cisjordanie est Hadj Ismail, celui-la même qui dirigeait les troupes de l’OLP dans le sud du Liban au début des années 80. Les Américains et les Européens ont financé l’armement de l’A.P., la CIA a fourni l’entraînement, et, en définitive, le tout a été utilisé contre Israël et le sera encore demain, pour le compte de la guerre populaire palestinienne. (De ce point de vue, on doit avoir à l’esprit que les américains ont eux-mêmes entraîné les combattants islamiques en ! Afghanistan).

Propagande. La délégitimation d’Israël a été le thème central de la propagande palestinienne dans les instances internationales, comme les Nations Unies. Cela a commencé avec le premier discours de Yasser Arafat à l’assemblée générale de l’ONU en 1974, au moment de la campagne pour l’adoption de la résolution scélérate, « Le sionisme est un racisme ». Comme on l’a dit plus haut, le but du combat par la propagande est le transfert de la légitimité de l’Etat d’Israël à l’Etat palestinien, sous le nom de processus de « substitution ». Effectivement, dans ce premier discours à l’ONU, Arafat attaqua systématiquement la légitimité d’Israël décrit comme une « entité » raciste, fondée sur « les concepts impérialiste et colonialiste ». Il s’étendit ensuite de façon interminable sur la légitimité de l’OLP.

Tout cela rappelle un combat beaucoup plus ancien auquel le peuple juif a été confronté. Les pères de l’Eglise développèrent le concept de « substitution », le « Nouvel Israël » remplaçant « le Vieil Israël ». Selon leurs enseignements le peuple juif et sa religion étaient à présent obsolètes et son Alliance abrogée. L’ « Alliance de la Palestine », dont le but est de remplacer l’Etat juif, est une façon haineuse d’actualiser le principe de substitution. Paradoxalement, alors que les Eglises Protestante et Catholique ont désormais rejeté le principe de substitution et l’antisémitisme, les agitateurs palestiniens et leurs partisans se repaissent avidement de la culture de l’adversaire. La fabrication par les Palestiniens d’une version contrefaite de l’histoire, qu’il s’agisse de l’histoire ancienne ou plus récente, pour s’approprier la légitimité qui revient de droit au peuple juif, est une extension du concept de substitution.

Il était déjà évident en 1993, que l’OLP allait continuer sa guerre politique pour délégitimer Israël, sans tenir compte des accords passés entre les deux parties. Dans les trois mois qui suivirent la signature de la Déclaration de Principes, en 1993, l’OLP relançait son offensive contre Israël à l’Assemblée générale des Nations Unies, avec près de vingt résolutions anti israéliennes. Pour ceux qui poursuivaient une stratégie de guerre du peuple, les négociations n’étaient qu’une autre façon de poursuivre la guerre et non une chance d’aboutir à un rapprochement des deux peuples. Cette tendance se matérialisa à la conférence des Nations Unies contre le racisme à Durban (septembre 2001). Le principe de substitution joua un grand rôle dans la tentative des Palestiniens de délégitimer Israël en prenant sa place dans la référence à l’holocauste. Dans ce scénario, les Palestiniens souffriraient, sous la domination israélienne, d’une oppression de type nazi.

Anti-militarisme. Les mouvements pour la paix sont une expression légitime de l’opinion dans toutes les sociétés démocratiques. Le mouvement israélien pour la paix témoignait d’un intérêt béat pour l’OLP. Cependant, du coté palestinien, on voyait l’autre partie d’une façon bien différente. Tandis que les mouvements israéliens cherchaient à ouvrir un véritable dialogue pour explorer les voies d’un règlement du conflit, les leaders palestiniens admirent à de nombreuses reprises qu’ils attendaient de ces mouvements un renfort, pour répandre l’anti militarisme et diviser la société de leurs adversaires israéliens. Mahmoud Abbas tenait le discours suivant aux Arabes israéliens après le déclenchement de la violence palestinienne : « Si vous voulez nous aider, fournissez nous [l’A.P.] des ressources et [faites] des manifestations pacifistes avec les mouvements pour la paix israéliens.

Obtenir des renseignements et priver l’ennemi de sources d’information
. Dans la conduite de la guerre populaire, un groupe rebelle doit se doter de très bons moyens de renseignement si il veut agir efficacement. L’OLP a fait preuve d’une grande ingéniosité pour réunir des renseignements et comprendre de façon approfondie les subtilités de la société israélienne. Elle a utilisé les services des politiciens arabes israéliens, comme Ahmad Tibi, qui devint conseiller de Yasser Arafat. Les dirigeants de l’OLP nouèrent des liens étroits avec les ONG israéliennes et d’anciens responsables israéliens des secteurs civil et militaire. A de nombreuses reprises, les dirigeants de l’OLP reçurent des conseils de ces israéliens sur la meilleure façon de traiter avec les gouvernements d’Israël. En même temps, ils traitaient de façon impitoyable les Palestiniens suspects de « collaboration » qui étaient fréquemment exécutés, lynchés en public, par des factions comme les Tanzim, pour faire des exemples.

Zones de contestation de l’Autorité publique. L’A.P. tenta de saper la souveraineté israélienne par la mise en place d’instances concurrentes de l’Autorité publique, surtout dans zones urbaines et les villes de Galilée, territoires sous pleine souveraineté israélienne. De nombreuses cités de ces zones sont désormais dangereuses pour les Juifs et pour des raisons de sécurité, les services d’Etat ne peuvent souvent pas fonctionner. La vague de constructions illégales à Jérusalem, organisée en partie par l’A.P. avec le secours des Saoudiens pour couvrir les frais de justice des contrevenants, est une tentative du même ordre. Jusqu’à sa fermeture par le gouvernement israélien, la Maison de l’Orient servait quasiment de mairie de l’A.P. dans l’Est de Jérusalem, avec une sorte d’immunité et un service de sécurité propre. Elle donnait à l’A.P. une présence semi officielle où des personnalités étrangères étaient reçues, et elle servait de base pour l’entretien de relations avec les sympathisants israéliens.

Construction de sanctuaires et gains de mobilité. Les Forces de Défense d’Israël ont fait des efforts considérables pour empêcher l’ennemi de bâtir des sanctuaires et de gagner en mobilité opérationnelle. Ainsi la fermeture de l’aéroport Dahaniya et du port de Gaza, l’édification d’une barrière de sécurité, la réduction du nombre de sauf-conduits ! pour les dignitaires palestiniens, comme l’utilisation sur une grande échelle de barrages routiers, ont été et demeurent déterminants pour la sécurité d’Israël. Ces mesures défensives qui ne sont pas sans dommages pour la population civile, devenaient indispensables à partir du moment où les dirigeants palestiniens ne remplissaient pas leurs obligations.

La réponse d’Israël à la « guerre populaire »

Si Israël a remarquablement fait face au défi militaire, ses résultats en matière politique ont été médiocres. Israël n’a pas de tradition politique d’excellence dans la conduite des affaires de l’Etat, ni dans le domaine des affaires étrangères, et il s’est souvent conformé à l’aphorisme de Moshe Dayan : « Israël n’a pas de politique étrangère. Il a seulement une politique de défense ». Malheureusement, ses ennemis ont tiré parti de cette carence. La faiblesse la plus grave est l’absence de buts politiques bien définis et de talents politique à la hauteur des capacités militaires. Cette situation provient en partie de l’idée révolue qui veut que la sécurité soit d’abord une question militaire. Alors que l’OLP engageait la lutte selon le modèle de la guerre populaire, en donnant la priorité à la lutte politique contre Israël à travers ses campagnes terroristes, la riposte israélienne demeura exclusivement militaire jusqu’à la signature des accords d’Oslo en 1993. Après 1993, le gouvernement israélien s’enticha de l’OLP parce qu’elle déclara qu’elle renonçait au terrorisme, alors qu’elle était encore engagée dans son programme politique de guerre contre l’Etat d’Israël.

Pendant les deux décennies qui précédèrent Oslo, l’OLP, avec l’assistance de politiciens socialistes comme le président autrichien Bruno Kreisky, s’efforça avec persévérance d’acquérir tous les attributs de la respectabilité politique. Le 13 novembre 1974, Yasser Arafat fit son discours à l’ONU, et en juillet 1979, Kreisky le reçut à Vienne comme un chef d’Etat. En décembre 1988, Kreisky organisa pour Arafat, avec le soutien tacite du département d’Etat américain, une réunion avec les dirigeants Juifs américains à Stockholm. Après 1993, Arafat devint un hôte régulier du Bureau Ovale et en décembre 1994, il reçut le prix Nobel de la Paix avec Yitzhak Rabin et Shimon Peres. En même temps, le prestige d’Israël paraissait s’améliorer dans le monde entier, ce qui s’avéra être seulement temporaire. Au moment où l’OLP choisit d’enfermer le processus de négociation dans une impasse, la position diplomatique d’Israël s’effondra, tandis que les Palestiniens accumulaient les succès.

Dans le même temps, la position politique d’Israël fut affaiblie par deux handicaps qu’il s’infligea lui-même : la décision de cesser de défendre la cause d’Israël à l’étranger et la réduction de ses relations traditionnelles avec la diaspora. Une décennie auparavant, le ministre des affaires étrangères Shimon Peres avait officiellement décidé de mettre un terme à la politique d’information qu’Israël aurait du avoir. Israël réduisit alors ses maigres dépenses d’information tandis que les Palestiniens faisaient un usage efficace des savoir-faire remarquables qu’ils avaient acquis depuis des années. Saisissant cette opportunité, ils intensifièrent leurs efforts avec agressivité pour anéantir la légitimité d’Israël par la propagande, entendue comme « un instrument politique de la guerre »

En outre, le processus d’Oslo conduisit à refuser le soutien de la diaspora juive. L’idée que la diaspora n’était plus importante pour Israël s’imposa, comme l’auteur israélien A.B. Yehoshua le dit vertement à des Juifs américains : « Nous n’avons pas besoin de vous » (Jerusalem Post, April 5, 1996). De la même façon, le Dr Yossi Beilin du ministère des affaires étrangères déclara à un public américain : « Vous désirez que je vienne en tendant la main et que je vous dise que nous avons besoin d’argent pour les pauvres gens. Israël est un pays riche. Je suis désolé de vous le dire » (Washington Post, Feb. 20, 1994). Ce changement d’attitude, empreint de mépris, sapait un des piliers traditionnels du soutien à l’Etat juif. Presque dix ans plus tard, le professeur Steven Windmueller décrivait les effets de ce programme de liquidation.

A la suite des accords d’Oslo, une réalité nouvelle prit de l’importance. Des organisations communautaires et civiques juives entreprirent le démantèlement des structures institutionnelles qui s’adonnaient traditionnellement à la défense de la cause d’Israël. Les effets de ces changements structurels du milieu des années 90 peuvent être mieux appréhendés, si on les replace dans le contexte d’une génération entière de jeunes juifs américains incapables de défendre efficacement la cause d’Israël auprès de leurs pairs. Il y a pire, si c’est possible : la réduction du niveau d’engagement de cette génération de Juifs américains, de moins en moins désireux de considérer Israël comme une composante de leur identité juive et comme l’objet de leur commune responsabilité.(Steven Windmueller, “September 11: Its Implications for American Jewry,” Jerusalem Viewpoints 492 [Feb. 16, 2003])

Une explication supplémentaire de la faiblesse politique d’Israël réside dans la surreprésentation des anciens généraux dans l’appareil de décision politique. Parmi eux, beaucoup n’ont jamais eu l’expérience d’une administration civile, des affaires, de l’université et n’ont jamais acquis les compétences, les connaissances, l’expérience, le niveau d’exercice des responsabilités requis pour des dirigeants politiques. Ayant passé leur vie adulte à faire la guerre, ces généraux retraités tentent désespérément de terminer leur carrière en hommes de la paix. Certains d’entre eux ont pris des initiatives personnelles, sans recueillir l’avis de personnalités politiques chevronnées. Il leur est aussi arrivé de faire preuve de mépris pour les procédures démocratiques.

Quand ils négociaient avec les Palestiniens, les dirigeants politiques israéliens focalisaient strictement leur attention, sur les aspects militaires de la menace à laquelle ils avaient à faire face, comme le démantèlement des infrastructures terroristes ou la collecte des armes à feu illégales. Ce faisant, les dirigeants israéliens ne répondaient pas au défi que l’A.P. continuait de poser avec sa stratégie des étapes. Les renseignements militaires israéliens lançaient périodiquement des avertissements sur le refus d’Arafat de démanteler le Hamas et le Jihad islamique. Mais, jusqu’au début de 2001, toute interrogation sur l’intention de l’OLP de conclure une véritable paix était tenue pour une opinion marginale. (Au contraire de 1974 où on attaquait l’OLP pour sa théorie des étapes accusée de rechercher l’élimination d’Israël).

Tout au long de la décennie écoulée, le grand espoir des responsables politiques israéliens était de parvenir à un règlement avec les Palestiniens, à tout prix, de préférer une « mauvaise paix » à une « bonne guerre », même au prix de « pénibles sacrifices ». Il semblait qu’ils avaient attribué à tout règlement, quel qu’il soit, les vertus d’une panacée. Par la suite, la politique israélienne, fondée sur des improvisations de court terme, ne prit pas en compte l’éventualité d’une « guerre prolongée » au moment où la théorie de la guerre populaire faisait un usage calculé et habile du facteur temps. En conséquence, dix ans plus tard, le capital économique et humain d’Israël a été réduit alors que l’ennemi augmentait sa puissance politique et militaire. En suivant cette politique, Israël perdit des positions favorables, renonça à de nombreuses initiatives pour d’autres, moins favorables, tandis qu’Arafat et son organisation suivaient un plan précis et démontraient la cohérence de leur entreprise. Dans ce contexte, Hanna Arendt [The Origins of Totalitarianism, 1959] apporte un éclairage de grande valeur :

« Dans ses rapports avec les systèmes totalitaires, un des principaux handicaps du reste du monde, c’est d’ignorer la nature du système, donc de penser, d’une part que l’énormité de ses mensonges le conduit à sa la perte, et de l’autre, qu’il est possible de prendre le Guide au mot et de le forcer à aller dans le bon sens, quelles qu’aient été ses intentions initiales. Malheureusement, le système totalitaire est immunisé contre un tel scénario et l’ingéniosité de son organisation lui permet de s’affranchir de la réalité quand ses mensonges sont mis à jour ou quand il est acculé à ne plus pouvoir démentir ses faux-semblants. »

Le rôle des États-unis, dans la situation difficile où se trouve Israël, mérite d’être évoqué. Tout au début de la présidence de Bush, juste après la fin de l’administration Clinton, Barry Rubin, présentait la politique américaine comme neutre dans le court terme mais, incapable à plus longue échéance de faire avancer la cause de la paix et de la stabilité dans la région :

Pour ce qui est de sa stratégie à long terme dans la région, on peut dire que les États-unis se sont tenus à un rôle de médiateurs pour des accords de paix, en dépit des preuves innombrables que de tels accords ne pouvaient pas aboutir dans un avenir prévisible (et, si jamais ils sont conclus, on ne peut pas imaginer qu’ils soient respectés par les dirigeants avec lesquels Israël négocie actuellement).

La politique américaine de condamnation du « cycle de violence », de proclamations d’ « impartialité » et de « pression sur les deux parties » est un compromis moral. Cela revient à répandre des illusions seulement nécessaires pour conserver le processus en marche. Bien qu’on ne le reconnaisse jamais en public, le prix de cette approche, c’est la tolérance d’un « niveau acceptable » de victimes civiles israéliennes du terrorisme. Le principal bénéficiaire de cette politique est l’A.P., et non Israël, pour la raison simple qu’elle engrange les bénéfices d’une présentation truquée. Cela rappelle l’époque où les États-unis pressaient Israël d’accepter les violations égyptiennes de l’accord d’armistice, quand l’Égypte mettait en batterie des rampes de lancement de missiles à proximité du canal de Suez, après la guerre d’usure, en 1970. L’administration américaine a suivi le même chemin avec les Palestiniens à l’époque d’Oslo. (Barry Rubin, Revolution until Victory? The Politics and History of the PLO, 1994)

Oslo a donné aux Palestiniens une base territoriale. Nous adaptons les expériences des autres peuples aux particularités de notre propre situation. La topographie n’est pas la même, ici, qu’en Algérie ou au Vietnam. Nous ne pourrions pas ignorer les limites qui nous sont imposées par les conditions naturelles, militaires et matérielles mais nous pouvons les surmonter et nous le ferons si nous adaptons notre stratégie.

Yasser Arafat, fin des années 60. Depuis sa naissance et pendant la phase de
« Libération Totale » (1969-1974), l’OLP n’avait pas la faculté de lancer une guerre de guérilla soutenue contre Israël. Le principal résultat des accords d’Oslo fut de donner à l’OLP une base territoriale permettant d’entamer une telle guerre, faite pour servir ses objectifs stratégiques. « La victoire, dans cette lutte », il faut le répéter, « signifie que l’un ou l’autre des deux pouvoirs s’impose. La défaite, c’est que l’un ou l’autre des deux pouvoirs disparaît »

L’analyse de la situation actuelle rend indispensable le réexamen des hypothèses de base de la politique israélienne. Le fait qu’Israël est confronté à une guerre populaire signifie qu’il n’y a pas de « processus de paix » dans le sens que l’on donne habituellement à cette formule, ni un véritable règlement en perspective. Il n’y a pas d’accord à conclure. A la place, toutes les conditions d’une guerre prolongée sur des décennies ont été réunies dans le but d’affaiblir l’Etat juif avant de le détruire. Les négociations et les temporisations sont avant tout des tactiques subordonnées aux objectifs fondamentaux, et des moyens de prendre le contrôle de territoires sans livrer combat. Comme l’a écrit David Makovsky, les conséquences de ce genre de rencontres diplomatiques, comme les négociations de Taba, ont été d’accroître pour Israël, le coût d’un règlement dans une négociation ultérieure. Cela s’appelle « accroître la base de concessions » (David Makovsky, “Taba Mythchief,” The National Interest [Spring 2003]: 128). Les négociations fournissent aussi à l’autre coté l’opportunité de consolider ses gains et un surcroît de légitimité pour obtenu la compagnie de partenaires respectables.

En vertu de cette analyse, les responsables politiques israéliens ont gravement sous estimé la détermination et les capacités de l’ennemi et ils ont donné trop d’importance au facteur matériel dans l’analyse du rapport des forces. Si on prend en compte la stratégie de l’adversaire et son intégration des doctrines politiques et militaires dans un tout, l’avantage d’Israël se réduit singulièrement. Si Israël veut assurer sa survie, il doit infliger une défaite à la stratégie de l’ennemi et à sa guerre du peuple. En particulier, il est urgent de réévaluer la menace à laquelle fait face Israël et d’empêcher l’ennemi d’accroître sa puissance et de déployer sa stratégie. Israël doit relever le défi en énonçant sa propre doctrine, avec des objectifs politiques et militaires définis et échelonnés. Certains d’entre eux devront être : 1) assurer la survie de l’Etat d’Israël comme Etat juif et protéger ses citoyens ; 2) défendre activement la légitimité de cet Etat, et 3) achever la processus d’intégration de l’Etat juif dans le monde démocratique.

(Dr. Joel Fishman est membre associé du « Jerusalem Center for Public Affairs ». Cet essai contient un certain nombre de conclusions de son sujet de recherche,
la Démocratie en Israël, conduit sous les auspices du Centre.)

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Annexe : La pensée stratégique de Stefan T. Possony

Ce texte s’est largement appuyé sur les écrits de Stefen T. Possony (1913-1995), auteur peu connu, mais stratège américain extrêmement important. Né à Vienne en 1913, il obtint son doctorat d’histoire et d’économie en 1930. Il s’installa à Paris en 1938, l’année de la publication de son premier ouvrage d’importance, « La guerre de demain ». Il travailla comme conseiller en guerre psychologique au ministère français des Affaires Étrangères et comme conseiller auprès de l’armée française. Des unités de la Gestapo le capturèrent au moment de la chute de Paris, mais il s’évada rapidement, traversa les Pyrénées et arriva aux États-unis en 1940.
Il travailla d’abord à l’université de Princeton, aux cotés d’Einstein, à l’Institut des Études Avancées. Possony étudia de nombreux problèmes significatifs du XXème siècle, le communisme, la guerre psychologique, la détermination des cibles stratégiques. Lors du second conflit mondial, il était convaincu que le nazisme serait écrasé et que le communisme serait le problème suivant...

Alors qu’il était directeur des études internationales et professeur associé à l’institut Hoover de l’université de Stanford depuis 1961, il imagina les systèmes spatiaux de défense anti missiles et l’utilisation des armes à énergie activée depuis l’espace. Il retint ainsi l’attention de celui qui était alors le Gouverneur de Californie, Ronald Reagan. Ce dernier adopta ses concepts stratégiques quand il fut élu président, en 1980..

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Numéro 102 • vendredi le 24 octobre 2003

Antisémitisme
Éditorial
Le Monde, 19 octobre 2003

Le Premier Ministre de Malaisie, Mahatir Mohamad, est l'un des responsables les plus écoutés en Asie, dans le monde arabe et même au-delà. Il incarne la réussite économique de son pays, incontestable ; la Malaisie est citée comme un modèle dans le monde des pays émergents. Il est l'homme qui a su résister à ce que l'on a appelé le "consensus de Washington", c'est-à-dire tenir tête au diktat ultralibéral de la Banque mondiale, du Fonds monétaire et du Trésor américain.

Il est le père d'une politique de développement hétérodoxe, mélange de protectionnisme financier et d'ouverture commerciale, qui a assuré l'incroyable décollage économique de la Malaisie. En bref, il a su à la fois se protéger et profiter de la mondialisation. A ce titre, Mahatir Mohamad, qui prendra sa retraite le 31 octobre après vingt-deux ans d'un pouvoir autoritaire, est un homme dont les mots comptent.

Il était cette semaine l'hôte de l'Organisation de la conférence islamique (OCI), qui regroupe tous les pays musulmans. Dans son adresse de bienvenue, devant nombre de chefs d'Etat du monde arabe, d'Asie et d'Afrique, il a tenu des propos ouvertement antisémites. "Les Européens ont tué six millions de juifs sur douze. Mais aujourd'hui les juifs dirigent le monde par procuration. Ils obtiennent que les autres se battent et meurent pour eux", a-t-il lancé (Le Monde du 17 et du 18 octobre). Son propos était d'expliquer que les musulmans ne sauraient se résoudre à ce prétendu état de fait : "Un milliard trois cents millions de musulmans ne peuvent pas être défaits par quelques millions de juifs", a-t-il poursuivi.

Personne n'a quitté la salle. Personne dans cette assemblée n'a jugé farfelue, raciste et grotesque cette affirmation posée, comme si l'affaire allait de soi, d'une domination du monde par "les juifs", devenus "une puissance mondiale", à laquelle il serait urgent que l'OCI mette fin. L'Union européenne et les Etats-Unis ont dénoncé un discours qui puise directement dans le vieil antisémitisme européen. Mais dans la salle, rien. Pourquoi ?

Pas par courtoisie pour l'hôte de ce dixième sommet. Pas par apathie. Pour une raison beaucoup plus grave. Parce que l'auditoire approuvait. Parce que de tels propos sont monnaie courante dans le monde arabo-islamique, où ils passent pour vérité d'évidence et sont régulièrement véhiculés par les gouvernants, la presse -- la plupart du temps contrôlée -- et les enseignants. Ils font partie d'un discours anti-occidental, toléré, sinon encouragé, par nombre de régimes autoritaires comme une sorte d'exutoire commode à leurs difficultés. Au nom souvent d'un antisionisme d'autant plus violemment proclamé que l'on se trouve loin du conflit israélo-palestinien, l'antisémitisme est banalisé, normalisé. Et cette forme directe du racisme, pur et simple, est pratiquée comme une catégorie normale du "débat" politique -- qui a, hélas, pénétré certaines de nos banlieues.

Mahatir s'est permis de préconiser des moyens pacifiques pour lutter contre "les juifs". Il devrait savoir que son discours nourrit le terrorisme.

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La 'CNN à la française'
Raphaël Lellouche
Metula News Agency, 14 octobre 2003

Le contrôle de médias de masse, et en particulier de la diffusion télévisuelle au niveau «global», est devenu une clef de toute politique de puissance. Il n’y a pas, en effet, de puissance sans encadrement idéologique de l’«opinion publique» à l’échelle internationale. Et pas d’ingeneering du consensus, ni de possibilité de «forger» une telle «opinion publique» docile et suiviste, sans instruments d’influence médiatique de masse, sous prétexte d’«information»...

Or la France chiraquienne s’est donné pour objectif de reconquérir son «rang», sinon son ancienne «grandeur» perdue d’empire colonial. Mais la stratégie du Quai d’Orsay ne saurait plus désormais être une stratégie directe. La France n’étant plus qu’une puissance «moyenne» (et même, paraît-il, en déclin), il ne peut plus guère s’agir, pour l’ancienne Grande Nation bourbonne ou jacobine, de prétendre conquérir, en tant que telle, le vaste monde. Elle se rabat donc sur une stratégie indirecte, s’appuyant sur trois leviers d’échelle continentale ou mondiale d’influence : 1° sur l’Europe, qu’elle entraîne (avec l’Allemagne et la Belgique) dans son sillage ; 2° sur la Francophonie, comme substrat linguistique de transmission «universelle» de ses messages politico-culturels ; et 3°, sur le Monde Arabe, correspondant à certaines zones d’«influence» néo-coloniale, comme allié et marché potentiel pour le développement de ses groupes industriels (armement, pétrochimie, nucléaire, automobile, communication, luxe, etc.). J’appelle cela la stratégie des trois «relais», que sont l’Europe, la Francophonie et l’Amitié arabe (il y a des intersections : Belgique, Liban, etc.).

La diffusion des messages visant l’intégration politico-culturelle de l’Europe, avait déjà nécessité la mise en place de la chaîne, dite «culturelle», Arte. Sa vocation avait été explicitement définie par le duo Chirac-Schröder comme devant contribuer à «forger une opinion publique européenne commune». Évidemment, un tel objectif ne peut être atteint faute de se doter du support médiatique ad hoc et sans fixer des «lignes» ou des axes sémantiques le long desquels cette opinion pourra s’intégrer, en conformité avec l’identité «européenne», telle que souhaitée par les pouvoirs franco-allemands.

N’est-ce pas cette «opinion commune» européenne, que Habermas, d’ailleurs, a cru reconnaître, enfin advenue en chair et en os, au travers de la mobilisation «pacifiste» contre la guerre en Irak, derrière la «position» franco-allemande, dans ce nouveau pays-bloc que je me plais à appeler la «Francallemagne», autoproclamé noyau politique de l’UE ? Elle devait, d’après lui, dans son fameux manifeste cosigné par Derrida, constituer la prémisse d’une unification de la politique étrangère de l’Europe.

C’est ainsi qu’une chaîne de télévision est conçue par les instances «compétentes» (comme on appelle les pouvoirs dans le jargon bureaucratique de la nouvelle Europe subsidiaire), à savoir un porte-voix des orientations de la politique étrangère du Quai d’Orsay, en tant qu’instrument de contrôle stratégique et de «suscitation» de l’opinion publique.

Une preuve de cette fonction assignée à la chaîne Arte, et à la «ligne éditoriale» (politique et culturelle) qui lui est imposée, est opportunément fournie par la réponse donnée rétrospectivement par Dominique Baudis, président du CSA, à une lettre qui lui avait été adressée par l’Association France-Israël, le 31 mars, pour protester contre le projet de diffusion du «Jénine-Jénine» de Bacri, sur Arte, le 1er avril dernier. Le président du CSA répond le 14 Avril, en toutes lettres, pour décliner sa responsabilité concernant cette programmation : «Arte est l’objet d’un traité interétatique entre la France et l’Allemagne. Cette chaîne ne relève donc pas du contrôle ni de l’autorité du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Seul le gouvernement, qui est actionnaire dans cette société, peut intervenir». On ne saurait être plus clair.

C’est le même langage que Jérôme Clément, président du directoire d’Arte, tient à Bernard Brochand, l’auteur du récent rapport sur le projet de «CNN à la française». Celui-ci songeait à une restructuration de l’audiovisuel public extérieur au détriment d’Arte, afin de réaliser des économies par la réorientation des ressources allouées à l'information chez Arte et TV5, considérés comme des doublons. Aussi, le président d'Arte, Jérôme Clément, précise-t-il, à son tour, que sa chaîne est régie par un traité international : «Cette idée ne tient pas debout du tout… La ligne éditoriale et les programmes d'Arte ne dépendent pas de M. Brochand». Qu’on se le tienne pour dit. Ne soyons donc plus candides, nous avons bien lu : l’«information franco-allemande» procède d’un traité international qui fixe la ligne éditoriale, laquelle, échappant à tout contrôle (CSA), ne dépend directement que de la volonté du gouvernement actionnaire, lui-même tenu par un traité international ! Allez, après cela, morigéner les journalistes !

S’il en va ainsi du verrouillage politique d’Arte, je vous laisse imaginer comment il en va des chaînes de «service public» -- pour nous de «sévices publics» -- du groupe France Télévisions (Fr2, Fr3, TV5, etc.), et de l’indépendance de ses journalistes d’«information», par rapport à la «ligne» du Quai d’Orsay ! Mais ce n’est pas aux lecteurs de la Ména, instruits par Gérard Huber des dessous de l’Affaire Al-Dura et du rôle clé qu’y a joué France 2, que je vais en remontrer beaucoup sur ce point.

Mais voilà maintenant que le contrôle de l’opinion hexagonale (une affaire déjà bien ficelée), et l’intégration de l’opinion «francallemande» et européenne, ne suffisent plus aux ambitions et aux grands desseins mondiaux de la France. Fort de sa nouvelle posture de challenger planétaire du bellicisme américano-sioniste, le Président Chirac veut désormais se tailler une «opinion mondiale» à sa mesure. C’est en février 2002 que le candidat Jacques Chirac, en pleine campagne électorale et tandis que l’Intifada battait aussi son plein, formulait, devant le Haut Conseil à la francophonie, le vœu de créer une "grande chaîne d'information internationale en français, capable de rivaliser avec la BBC ou CNN". Il s’agissait là, dès le début, d’un projet stratégique, construit sur les trois relais de puissance, et on voit bien que le Président Chirac n’avait pas attendu la formidable chambre d’écho de son bras de fer au Conseil de Sécurité de l’ONU sur la guerre d’Irak, pour prévoir ses campagnes médiatiques d’antiaméricanisme forcené.

Où l’on voit aussi qu’il n’est pas indifférent que cette déclaration, concernant une chaîne d’ «information» ait été faite devant un Conseil de la Francophonie ! Car il ne s’agit pas seulement de «culture» et de compréhension linguistique. Sinon, que ferait ici la patte du Quai d’Orsay ? Cela met bien, au contraire, en lumière la véritable signification que Chirac entend donner à la Francophonie elle-même, et qui est stratégique. La «culture» de la Langue Française a bon dos. On peut supposer que ce n’est pas Racine que la chaîne d’information en continu à la française va mettre à l’honneur. Je crains que ce ne soit plutôt Yacine ! Tragédie pour tragédie…

La presse révélait, en effet, récemment, que, dès la fin 2002, un groupe de travail confidentiel avait été installé à Matignon, formé surtout de représentants du Quai d'Orsay (!), groupe étroitement surveillé par Villepin, et accessoirement du ministère de la culture et de la communication, et de professionnels de la télévision, pour élaborer ce projet médiatico-stratégique. Son nom de code : C.F.I.I. -- pour «chaîne française d’information internationale». La Culture, la Communication et, au centre, le Quai d’Orsay : les trois bonnes fées -- ou sorcières ? --, les trois grâces françaises étroitement enlacées, qui se penchent sur le berceau de la «CNN à la française» ! Voilà qui donne déjà une idée des auspices qui veillent sur la personnalité de la future progéniture !

D’ailleurs, la tonalité du débat qu’a déclenché ce projet est révélatrice de l’état d’esprit régnant actuellement dans les milieux médiatiques, et des répugnances qui, quelque soumis au pouvoir qu’ils se soient montrés, s’expriment néanmoins devant la petite dictature mentale que fait régner le Président élu avec ses 80% des suffrages.

Les garanties d'indépendance qu’offrirait une telle chaîne d'information avaient suscité un scepticisme, que l’on pourrait qualifier de plus que franc, de brutal, au sein de la direction du groupe privé TF1, lorsque celui-ci s’en croyait écarté. Ce qui montre, en passant , de quel genre d’estime bénéficie a priori, auprès de son concurrent direct, la réputation d’indépendance journalistique de France 2 vis-à-vis du pouvoir étatique ! Le patron de TF1 ne s’en cachait pas, avec une brutalité qui laisse, en effet, pantois. Je vous en fais juges : «Si c'est pour faire une chaîne d'Etat qui est la voix de l'Etat français, c'est-à-dire une chaîne dirigée par le Quai d'Orsay et des journalistes de service public, ça fait quand même un peu Ceausescu», n’avait pas hésité à lancer son président, Le Lay, lors de l'assemblée générale des actionnaires de TF1, en avril dernier. Rien moins qu’une comparaison des plus désobligeante avec la dictature roumaine de Ceausescu ! L’une des plus étouffantes dictatures de l’esprit dans un régime au monolithisme particulièrement pesant. Lorsque, pour notre compte, nous parlons de «petite dictature» brejnévienne de l’État chiraquien, au travers de ses médias, nous ne sommes donc guère en reste en comparaison de la manière peu amène dont s’exprime P. Le Lay. À quoi M. Tessier, PDG de France Télévisions, n’a pu rétorquer que ceci : «Quand on veut s'associer, comme le propose M. Le Lay dans son propre projet concurrent, aux journalistes de la télévision et de la radio publiques, on ne les renvoie pas au régime de Ceausescu.» Vous voyez la tonalité !

Au vu des opérateurs sollicités, on ne peut éviter de soupçonner un tel projet d’État d’être une machinerie à visée politique, la «voix de l’État français, dirigée par le Quai d’Orsay», comme le dit très excellemment P. LeLay. C’est d’ailleurs pourquoi Marc Tessier, président de France Télévisions, le groupe public, dans un entretien publié dans Le Figaro, lundi 29 septembre, s’est senti obligé de prendre les devants de la critique : «En combinant deux grands groupes indépendants fonctionnant selon une logique différente, nous écartons ce reproche d'être une chaîne aux ordres». Nous voilà donc au cœur des accords conclus sur le projet de chaîne, qui doit déboucher en automne 2004.

Ces accords permettent-ils vraiment d’écarter ce reproche anticipé ? Nullement. À l’origine, il y avait deux types de projets opposés, un privé et un public. Les projets privés, en tant que tels, s’avérèrent n’être pas viables, car l'apport publicitaire ne serait pas, à lui seul, suffisant pour asseoir une chaîne financée exclusivement par des fonds privés. À l’inverse, le projet de France Télévisions se voulait entièrement public, composé de programmes fournis majoritairement par France Télévisions et RFI, qui mobiliseraient leurs équipes rédactionnelles et leur réseau de correspondants à l'étranger. Mais si le projet tout-privé n’est financièrement pas viable, le projet tout-public, lui, n’est pas du tout crédible ! C’est ce qui ressort du rapport Brochand. D’où, selon lui, l’alliance privé-public, qui doit valoir comme «un signe politique positif pour notre pays et pour ce projet». Le rapport se voit obligé d’y insister: «La chaîne doit être perçue comme indépendante et non comme un organe du gouvernement. Il s'agit d'une condition nécessaire pour assurer la crédibilité des informations et des analyses». Traduisons ce langage sibyllin, quoi qu’il en soit de la réalité, il faut sauver les apparences (la «perception») de l’indépendance.

La solution privé-public préconisée par Brochand sera, par conséquent, une mixture bancale, supposée satisfaire tout le monde et rassurer le «marché» : d’un côté, assurer le financement par l’État, et de l’autre, la crédibilité, par un duopole privé-public plus rassurant, rassemblant les "forces vives" de l’audiovisuel -- C.F.I.I. disposera, selon Le Lay et Tessier, d'une rédaction propre de 150 à 200 journalistes en plus des rédactions des groupes -- avec leur réseau de correspondants et leur production d'images. Ainsi les apparences de l’indépendance seront-elles plus ou moins sauves.

Les deux présidents ont entériné un projet d'une société privée bipolaire détenue, à parité, par les deux maîtres d’oeuvre, mais dont le financement resterait 100% public. C’est en effet l’État qui paiera. Initiée au nom de l'indépendance de la chaîne d'information mondiale française, cette alliance entre TF1 et France Télévisions n’est qu’un mariage de raison entre les deux groupes, car tout ne se passe pas dans une confiance totale entre les deux têtes de la bicéphale «CNN à la française». Comme l’indique le journal Le Monde, le scepticisme persiste, cette fois à propos de la cohésion de cet attelage boiteux. Le député UDF, Pierre-Christophe Baguet, a déclaré : «Je m'inquiète un peu du tête-à-tête entre France Télévisions et TF1». Tandis que Patrick Bloche, député socialiste de Paris, a émis des réserves sur l'organisation de C.F.I.I., craignant une concurrence entre les deux maîtres d’oeuvre. «Les alliances à 50/50 ont plutôt été placées sous le signe de la concurrence que de la coopération». À quoi Tessier lui a placidement répondu -- lui qui sait bien de quoi il en retourne -- que «L'Etat sera l'arbitre, puisque c'est lui qui finance». L’incident est clos ! (comme dirait qui vous savez). Tutelle ministérielle du Quai d’Orsay, État-arbitre… le spectre de Ceausescu ne nous semble pas s’être dissipé par le miracle de la bipolarité public-privé.

La concentration des médias d’«information en continu» à l’échelle internationale, impose désormais de penser la guerre médiatique à cette échelle des «blocs» culturels régionaux de l’«information-monde» (pour parodier le concept fameux de Fernand Braudel). Ils traduisent, dans l’espace des aires linguistiques, les tensions civilisationnelles. Déjà dominé par un petit nombre d’acteurs, le contexte concurrentiel dans lequel s’inscrit ce projet de «voix de la France chiraquienne» n’est plus de tout repos. Le format de «l’info mondiale en continu», initialement une innovation de la chaîne américaine CNN, avait fait son succès, avec vingt ans d’avance sur l’explosion actuelle. Mais l’Américain s’est, depuis, vu rejoint par d’autres opérateurs, qui lui imposent une rude concurrence. Le premier support linguistique de communication planétaire, l’anglais, est exploité par trois networks. À coté de CNN, créée en 1980, et pionnière du genre, qui appartient au groupe Time Warner, il y a Fox News, lancée en 1996 par Rupert Murdoch, chaîne dont l'audience est désormais supérieure à celle de CNN, aux Etats-Unis. Ce sont les deux leaders en audience. Puis vient BBC World, chaîne d'information publique britannique, née en 1991, qui revendique le troisième rang mondial. La nouveauté, qui a un sens politique très important, puisqu’elle est contemporaine de la poussée islamiste et «surfe» sur elle, est l’émergence récente de trois chaînes d’information utilisant l’arabe comme support linguistique. Al-Jazeera, lancée en 1996, est propriété de l’émir du Qatar, Hamad ben Khalifa Al-Thani. Ensuite, Al-Arabya, lancée en février 2003 par les Emirats arabes unis, qui appartient au groupe Middle East News, financé par des capitaux saoudiens, koweïtiens et libanais. Enfin, Abou Dhabi-TV, plus secondaire. Les couvertures des guerres d’Afghanistan et d’Irak ont propulsé ces chaînes dans l’aire arabophone, à l’unisson de l’ «opinion» arabe.

Or, l’existence d’une aire linguistique francophone fournit l’opportunité aux groupes de communication français de se lancer, à leur tour, sur le marché planétaire de ce «format» télévisuel. Une opportunité commerciale, certes, mais surtout, étant donné la place qu’y occuperont le financement et la direction de l’État, une opportunité politique, comparable, à cet égard, au marché de l’«information» exploité par l’agence de presse AFP, également contrôlée par l’État français. Mais, plus qu’une simple opportunité, il s’agit en fait d’une urgence pour la chaîne française d'informations, le temps lui étant d'autant plus compté que CNN prépare actuellement une version française. Or, certaines études confidentielles montrent que l’une des qualités attendues par le public des téléspectateurs français de cette version francophone de CNN sera justement de présenter un «point de vue différent et indépendant des autorités françaises» sur l’actualité mondiale ! Il faut, par conséquent, se préparer à compenser les pertes d’audience prévisibles (lorsque CNN parlera français), par une extension à l’international ! Quand on connaît les avanies subies par les groupes français protégés (exemple : Air France) dès lors qu’ils sont confrontés, à la loyale, à une vraie concurrence internationale, on comprend qu’il y a quelque souci à se faire…

Le système médiatique français s’achèverait ainsi en acquérant une stature mondiale, qu’il avait déjà ébauchée avec Arte et TV5. Étant donné les impératifs de maîtrise du trajet de l’information sur les deux voies (bottom-up et top-down), il est indispensable que ce système s’appuie également, au versant des «sources», sur l’AFP. Et c’est bien ce rôle de complémentarité qui est assigné à l’Agence de presse étatique. Il est d’alimenter les 'tuyaux' de la chaîne d’«information» mondiale. Tessier, le PDG du groupe public, a en effet annoncé que l'AFP deviendrait un fournisseur de C.F.I.I. On fait ainsi d’une pierre deux coups. Puisque l'abonnement de ce nouveau client tombe à point nommé pour l'Agence, en pleine crise financière.

Si cette usine à gaz financée et arbitrée par l’État tient debout, le Quai d’Orsay disposera d’un outil intégralement aux ordres pour faire porter la «voix de la France» toujours plus loin à l’échelle globale. Il s’accroîtra ainsi d’un relais de puissance au service du mensonge et d’une politique désastreuse. Et il pourra alors faire encore plus de mal qu’il n’en a déjà fait.

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Numéro 101 • vendredi le 17 octobre 2003

La politique moyen-orientale des Etats-Unis
Laurent Murawiec
Metula News Agency, 1 octobre 2003

Une incursion au pays des zigzags déconcertants
Que se passe-t-il à Washington ? La réponse détermine ou influence tant d'événements et de décisions au Moyen Orient qu'il convient surtout de saisir "comment" les choses se passent ici.

Diversité

Les Etats-Unis, contrairement aux images simplistes qui foisonnent, tant à Paris - les mille variantes de l'explication par l'impérialisme américain, le pétrole, le fondamentalisme chrétien, la conspiration néo-conservatrice - que dans le monde arabe - les juifs, les complots, les richesses arabes - n'ont pas une seule mais plusieurs politiques étrangères. Celles-ci, élaborées et formulées par différents corps de pouvoirs, entrent en compétition sur une sorte de "marché' de la politique étrangère qui est éminemment concurrentiel : la présidence, le Congrès, les différents départements (ministères) de l'exécutif, les groupes organisés (lobbies), les groupes d'affaires (business), les institutions religieuses, les courants universitaires et intellectuels, les think-tanks, les forces armées, y participent tous, chacun à sa manière et avec ses approches et ses entrées spécifiques. "La" politique étrangère américaine est la résultante de toutes ces forces qui forment, en quelque sorte, une tendance dominante de forces. Les options suivies par "la" politique étrangère américaine changent à tout instant, dans un horizon défini par les héritages laissés par les politiques passées.

La politique moyen-orientale des Etats-Unis, j'ai déjà eu quelques occasions de le souligner, provient d'une origine bien définie. En 1942, en effet, le président Roosevelt adressait une note à son secrétaire d'Etat pour lui dire: "L'Arabie saoudite, c'est vraiment trop loin - mieux vaut les laisser aux Anglais". Telle était alors la considération pratique qui dictait la politique américaine dans la région ! Moins d'un an plus tard, une pénurie de pétrole réelle, ou la crainte d'une telle pénurie, motivait un changement d'approche diamétral. Et au printemps 1945, Roosevelt rencontrait le roi Abdelaziz ibn Saoud sur l'USS Quincy en Mer Rouge. Un partenariat y prit naissance, qui, à terme expulserait les Anglais de toute la région. Pour les USA, l'Arabie saoudite devint "notre station service". Il fallait la protéger, elle, ses environs et les propriétaires fonciers du cru, contre les prédateurs régionaux et internationaux, afin que l'or noir coule sans histoires.

Ce sont ces nécessités qui fondèrent la politique moyen-orientale des Etats-Unis. Les gens du département d'Etat américain (le ministère des affaires étrangères, Ndlr), aussi snobs et arabisants que leurs collègues britanniques du Foreign Office, s'érigèrent en commandeurs de la doctrine. Celle-ci impliquait que l'on sacrifiât aux délices du nationalisme arabe - Nasser, pour ne parler que de lui, était certes un héros anti-colonialiste - et un florilège du despotisme arabe - c'était un dictateur dans toute la crudité de la fonction, mais c'était notre dictateur.

Contrairement aux balivernes largement répandues dans le monde arabe, de bin Laden à Arafat, le soutien américain à Israël ne commença à se manifester sérieusement qu'après la Guerre des Six Jours, en 1967. Jusque là, et chacun se doit de le savoir, c'est la France qui était le principal fournisseur d'armements avancés à Israël. Et même depuis lors, ce nouveau soutien américain à l'Etat hébreu ne fut jamais ni inconditionnel ni complet : Ce sont les pressions américaines sur Jérusalem, pour favoriser un "processus de paix" (déjà!) entre Israël et l'Egypte, qui forcèrent Israël à fermer les yeux sur d'intolérables violations des accords de cessez-le-feu, perpétrées en 1970 et 71 par l'Egypte au cours de la "Guerre d'attrition". Et ce sont ces violations qui préparèrent le terrain à la Guerre lancée en 1973 par Anwar El-Sadate.

Plus les choses évoluèrent et plus elles avaient tendance à se répéter : Ce sont encore les pressions américaines qui forcèrent alors les armées israéliennes victorieuses à ne prendre ni Damas ni Le Caire, alors que les deux capitales ennemies étaient à portée de fusil.

La politique américaine au Moyen-Orient est principalement, depuis un demi-siècle, pro arabe, et accessoirement pro israélienne.

Contrairement aux images d'Epinal, la politique étasunienne n'est pas "déterminée par les groupes pétroliers" ni par "le pétrole". Si tel était le cas, le soutien à Israël serait inexistant. Or, nous assurent les caricaturistes de l'analyse stratégique (qui n'en sont jamais à une contradiction près), les Etats-Unis soutiennent Israël. Boire ou réfléchir, il leur faudrait choisir entre deux thèses prédominantes - Israël ou le pétrole - qui sont ostensiblement incompatibles, et à vrai dire, aussi cruches l'une que l'autre.

La politique américaine est cependant le produit ubiquitaire de chacune des deux politiques issues de la diversité historique dont j'ai parlé tout à l'heure. Et leur résultante conjoncturelle est l'interprétation des prédominances qu'en fait le président en place.

Aujourd'hui
On l'a répété à satiété, l'administration Bush - l'ensemble des corps de pouvoirs - est profondément divisée, ce qui explique le caractère contradictoire de sa politique et la démarche "en crabe" qu'elle semble adopter.

Le Département d'Etat, comme l'a noté un humoriste, dispose de 22 postes d'ambassadeur à pourvoir dans les pays arabes, et d'un seul en Israël. Le carriérisme des diplomates n'explique certes pas tout, mais il contribue assurément à la formulation de l'explication.

Le partenariat historique américano-saoudien possède ses prolongements ailleurs dans le monde arabe, du Maghreb au Golfe persique, du Levant au Machrek, et il dure depuis près de 60 ans. Il a fait des carrières, des hommes, des doctrines, des pratiques, des institutions et des intérêts. Il est dès lors logique que Colin Powell, le locataire actuel du Foggy Bottom, le département d'Etat, suive la tendance qui est celle de sa boutique depuis plus d'un demi-siècle. Il n'est pas de circonstance où le département d'Etat ne tente d'amadouer ses amis arabes avec force concessions et amabilités : "Il ne faut pas désespérer la rue arabe" (expression interchangeable, on peut la remplacer sans en altérer l'intention par : les chancelleries arabes, les masses arabes, nos amis, nos alliés, etc.). L'idée base, c'est qu'il faut toujours leur faire plaisir, faute de quoi le ciel nous tombera sur la tête.

Traditionnellement, le département de la Défense n'est pas particulièrement pro israélien ni anti-arabe. En 1947-48, le secrétaire à la Défense et les grands chefs militaires, soucieux d'impératifs pétro- stratégiques, pesèrent de tout leur poids pour empêcher le président Truman de reconnaître Israël ! Les ventes d'armes et autres équipements au monde arabe, les juteuses affaires réalisées par le département de la Défense lui-même avec le monde arabe - les contrats d'entretien et de formation, pour ne citer qu'eux - ont plutôt pesé dans le sens pro arabe.

Malgré tout, le département de la Défense passe presque, sous la plume de ceux qui ne savent décidément pas différencier l'analyse de leur propagande, pour un ramassis de suppôts du sionisme. Si on ne veut pas qu'ils crient à la conspiration et qu'ils s'esquintent la truffe à renifler les noms juifs (activité favorite de ceux qui ont besoin d'examiner les poubelles pour comprendre l'événement), il nous faut fournir l'explication de leur méprise.

Passé le sentimentalisme horrifié et stérile, suscité par les attentats du 11 septembre, et le bouquin de Colombani: "nous sommes tous des Américains ?", l'hostilité antiaméricaine primaire reprenait très vite le dessus. Le même Colombani n'expliquait-il pas, dans le même édito, que les "Américains l'avaient quand même cherché", ce que Lionel Jospin ne se gênait pas de proclamer haut et fort au Conseil des Ministres.

Les bonnes âmes ont du mal à comprendre que l'extraordinaire impact du 11 septembre a durablement, radicalement, que dis-je, révolutionnairement transformé les Etats-Unis. Ainsi, ce qui définit aujourd'hui la politique étrangère des Etats-Unis - et même la victoire d'un Démocrate aux présidentielles n'y changerait rien - c'est ce que George Bush a baptisé la "Guerre contre le terrorisme". L'appellation est certes faible. Mieux vaudrait parler d'une guerre contre l'Islam radical, contre les mandants collectifs du terrorisme que sont les régimes arabo-musulmans, qui refusent le monde moderne et se crispent sur des identités supposées, qu'ils se sont, au fond, inventées de toutes pièces. Mais la réalité prime sur l'appellation et la direction stratégique ne fait aucun doute : les Etats-Unis se sont engagés dans une guerre de longue haleine pour éradiquer les causes du terrorisme islamique.

C'est à cela que Bush a voué sa présidence. C'est l'impératif que son chef de guerre victorieux Donald Rumsfeld promet : de Kaboul à Bagdad. C'est la raison pour laquelle les pays sont jugés à l'aune de leur contribution binaire - positive ou négative - à ce conflit durable. C'est pour cette raison que les alliances sont en cours de renversement; que l'entité d'Arafat est désormais condamnée; que le régime syrien est soumis à des pressions qui iront croissantes; que le régime iranien doit s'attendre à de très sérieux problèmes; que même le sacro-saint partenariat avec l'Arabie saoudite est remis en cause.

Pour l'heure, "la" politique moyen-orientale des Etats-Unis reste définie par un double pouvoir. C'est ce qui en explique, nous l'avons dit, les incohérences. L'équilibre est cependant instable, entre la politique "arabisante" et la politique de "guerre contre le terrorisme". Il change chaque jour. Il devra s'infléchir de plus en plus dans l'une des deux directions.

Entre-temps, on assiste à Washington même à une véritable guerre de tranchées, entre les tenants de la "ligne arabe" (Powell et son adjoint Armitage) et les concepteurs de la "Guerre contre le terrorisme" (Rumsfeld et son équipe). Traditionnellement, une division tacite du travail fait du Congrès l'instance favorable à Israël, et donne à l'exécutif le soin de la politique arabe. La mue se produit là aussi. Condoleeza Rice, la Conseillère à la Sécurité nationale, est le "poisson-pilote" du Président. Sa loyauté est parfaite, autant que son identification absolue avec George W. Bush. C'est à elle que revient la charge de "traduire" les instincts du président en termes de stratégie, et de pondérer cette stratégie avec les impulsions et les pressions contradictoires qui émanent tant du pays que de son gouvernement.

Quelques exemples de ces complexités, qui déconcertent visiblement les prêtres européens du simplisme américain : Au début de l'année, le département d'Etat s'opposait de toutes ses forces à une guerre contre l'Irak; Rumsfeld, quant à lui, voulait une guerre rapide suivie d'un désengagement non moins rapide; le vice-président Cheney préconisait une politique d'engagement durable à la reconstruction de l'Irak. Tant du point de vue du timing que des procédures, les décisions qui furent prises constituèrent des compromis entre ces tendances.

Certains conseillèrent au Président, dès que Baghdad serait prise, de téléphoner à Bachar el-Assad pour lui intimer l'ordre de faire plier bagage sine die à ses troupes d'occupation au Liban. Au lieu de cela, Colin Powell se rendit à Damas, en proie à la panique, et demanda gentiment à l'apprenti dictateur de lui donner des assurances que les plus visibles des groupes terroristes cesseraient d'avoir pignon sur rue chez lui. Grandissime victoire de l'autocrate alaouite, qui fit provisoirement transférer le pignon dans la ruelle. Powell rentra à Washington et la sainte trouille qui avait saisi le régime des el-Assad fut différée.

Ce qui précède provient du même tonneau, que celui duquel a tiré l'adjoint de Powell, Richard Armitage, il y a quelques mois, afin d'expliquer que "l'Iran est une démocratie" (sic).

Encore, il aura fallu que Colin Powell, contrevienne à la politique formellement édictée par Bush, selon laquelle Yasser Arafat n'existe plus comme interlocuteur aux yeux des Etats-Unis, en adressant à Arafat, aculé, une larmoyante supplique, lui demandant de bien vouloir laisser monsieur Mazen faire son boulot dans le cadre de la Carte Routière... Le lendemain, Arafat, conforté par cette preuve de reconnaissance politique inattendue, revigoré, ressuscité, lançait son offensive finale pour éjecter Mohammed Abbas, ce qui ne tarda point à advenir, condamnant du même coup les chances de paix suscitées par la Road Map.

Powell recueille régulièrement les gages de sa pusillanimité, comme tous les diplomates américains avant lui. Le secrétaire d'Etat J. Foster Dulles, qui avait sauvé la mise de Gamal Abdel Nasser en 1956, en proférant d'effroyables menaces contre les Anglais, les Français et les Israéliens, récolta... un camouflet : Nasser, sauvé du désastre par Foster Dulles, se tourna derechef vers l'Union Soviétique et fit de l'Egypte une colonie géopolitique de Moscou pour de nombreuses années.

On le constate, les "Arabisants" du département d'Etat, The Arabists, comme on les appelle, n'apprennent jamais, et répètent, échec après désastre, les mêmes erreurs.

En même temps, la coalition du "camp de la paix" (comme aux temps bénis de la Campagne de l'"Appel de Stockholm" de 1952, de la Colombe de Picasso, "Dehors-Ridway-la-peste", et les méga manifestations pacifistes allemandes, en particulier dans les années 80, contre les missiles Pershing II), avec aujourd'hui un Dominique de Villepin comme père spirituel, la rue arabe et les manifestants européens comme main d'oeuvre de masse, joignaient leurs efforts à ceux des Démocrates de gauche aux Etats-Unis. Des spécialistes universitaires américains du Moyen Orient, qui sont soit payés par le monde arabe, soit situés idéologiquement à l'extrême gauche foucaulto-marxoïde, qui participaient au brouhaha organisé pour tenter de sauver la peau de Saddam Hussein.

En vain. Bush gagnait les suffrages du Congrès ainsi que le soutien de l'opinion publique américaine, solidement levée contre le terrorisme et ses proxénètes étatiques. Après avoir vainement sollicité une coopération des Nations-Unies, plus preste à s'être faite complice de génocide au Rwanda ou de massacres ethniques à Srebrenica, qu'archange de la démocratisation en Irak ; après avoir négocié avec les Français et les Allemands, essuyé les foudres de faible voltage de la Ligue arabe, Bush passait enfin à l'action. La puissance des motifs d'action issus des événements du 11 septembre, la dynamique de la "guerre contre le terrorisme", l'emportaient sur les considérations pipées d'alliés hostiles et d'amis dangereux, de conseilleurs intéressés et de ministres timorés.

Les méandres de la politique américaine au Moyen-Orient sont souvent déconcertants. Il n'y a aucune raison de penser que son évolution en zigzags doive changer dans un proche avenir. Les Etats-Unis sont entrés en campagne pré présidentielle, ce qui limite a priori les marges de manoeuvre. Les difficultés - toutes relatives - rencontrées en Irak - dont une grande partie constitue le solde des erreurs commises dans le cadre des incohérences que j'ai décrites tout à l'heure - rendent le Président et son équipe plus prudents. Cependant, ni l'internationale du djihad, ni ses commanditaires, ni les événements du Moyen Orient ne se sentiront tenus d'observer une trêve. L'éventail des choix américains reste donc pour l'instant ouvert.

(L'auteur est directeur de recherche à l'Institut Hudson de Washington)

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Numéro 100 • vendredi le 10 octobre 2003

Haine planifiée et surfécondité palestinienne --
Les vrais cancers d'Israël

Michael Laughrea
Le Devoir, 7 octobre 2003

Après avoir fait voeu «d'aller au-delà des clichés» sur Israël, M. Paul Lévesque, dans un texte publié le mois dernier dans Le Devoir, ne nous sert qu'une suite de sérieuses faussetés et de contre-vérités qui adaptent les thèmes séculaires de l'antisémitisme au goût du jour: Israël trompeur, orchestrateur, provocateur, sauvage, colonialiste, meurtrier, condamné, nettoyeur ethnique; Israël mobilisateur du monde protestant fondamentaliste, manipulateur du monde palestinien, responsable de l'inconfort arabe en Judée-Samarie et de l'entassement arabe à Gaza; Israël coupable quand il agit et coupable quand il n'agit pas; Israël manoeuvrant dans l'illégalité. Après une interprétation aussi ignoble que démoniaque de la réalité, parions que M. Lévesque se sentirait à l'aise, sinon inspiré, devant la fresque, à l'entrée du Pensionnat du Saint-Nom de Marie, présentant un grand prêtre d'Israël coiffé d'un chapeau à cornes...

Je ne toucherai ici qu'à la moitié des désinformations et des faussetés consignées par M. Lévesque. «Le véritable cancer, c'est la colonisation israélienne des territoires occupés» (c'est-à-dire la présence de 200 000 Juifs, en Judée-Samarie et à Gaza parmi 3,5 millions d'Arabes), dit-il. Si l'on suit cette logique xénophobe, que penser de la présence de 1,1 million d'Arabes (ils étaient 160 000 en 1949) parmi les 5,5 millions de Juifs vivant dans l'Israël sis à l'ouest de la ligne d'armistice de 1948 ? Lévesque souhaite-t-il proposer un transfert réciproque de population pour opérer la «guérison» souhaitée ?

L'affirmation de Lévesque est vite réfutée :

  • Il n'y avait pas de présence juive en Judée-Samarie entre 1949 et 1967 (les Juifs en ayant été expulsés par la Jordanie). Pourtant il y eut refus arabe de la paix.
  • Il n'y avait en fait pas de présence juive en Judée-Samarie-Gaza entre 1967 et 1977. Pourtant il y eut refus palestinien de toute paix, malgré les offres généreuses et réalistes du plan Allon (qui proposait l'évacuation de 97 % des territoires conquis en 1967) : les Palestiniens se disaient que le temps était de leur côté, puisque les Juifs ne se rétablissaient pas ou peu en Judée-Samarie et à Gaza. Il y eut une accélération du rétablissement juif en Judée-Samarie entre 1977 et 1992 : les Palestiniens voyant qu'il y avait maintenant un prix, bien que modeste, à payer pour le refus de négocier, il y eut les accords d'Oslo en 1993.

Entre 1949 et 2002, 94 % des colonisateurs de Judée-Samarie et Gaza ont été arabes. La population juive des territoires «occupés» s'est accrue de 200 000 habitants pendant cette période tandis que leur population arabe s'est accrue de trois millions d'habitants. Le «deuxième acte de l'épopée coloniale» que mentionne Lévesque serait-il le contraire de ce qu'il veut insinuer ? En termes de colonialisme, les Palestiniens ont plusieurs longueurs d'avance sur les Juifs israéliens : une langue, une religion et un alphabet non autochtones, un drapeau à contenu autochtone nul, et aucun intérêt marqué pour l'histoire autre que récente.

La «colonisation» de la Judée-Samarie et de Gaza, qu'elle soit faite par des Juifs ou des Palestiniens, par voie de migration ou de naissances excédentaires, a la même signification que celle du curé Labelle au Québec : peuplement du territoire, le droit d'implantation des Juifs en Judée-Samarie-Gaza, comme à Haifa ou Tel-Aviv, étant conféré par leurs liens historiques continus avec ces régions, ainsi que par les dispositions du mandat britannique de Palestine, qui n'ont pas encore été répudiées, les Arabes de Palestine occidentale ayant refusé la résolution de partage des Nations unies en 1947 et n'ayant signé aucun traité de paix depuis (la Palestine orientale, 40 % de la Palestine historique, se trouve en Jordanie).

Mais le mot «colonisation» a un deuxième sens. Il peut aussi décrire l'impérialisme d'une puissance étrangère peuplant le territoire d'un autre. C'est ce sens que Lévesque espérait implanter dans l'esprit du lecteur naïf. Les autres lecteurs savent que les Juifs qui s'installent en Judée-Samarie-Gaza ne sont pas plus «colonisateurs» ou «coloniaux» que les Gaspésiens qui s'implantent à Rimouski, les Arméniens qui retournent en Arménie, ou les Palestiniens qui viennent grossir le village voisin.

Le sens de l'occupation
Le qualificatif «occupé» revêt aussi deux sens selon le contexte : un sens commun et un sens juridique. Si, selon le droit international, Israël pouvait être considérée comme une force occupante dans le Sinaï, malgré la nature défensive de son conflit de 1967 avec l'Égypte, ce n'est pas le cas en Judée-Samarie-Gaza, puisque ce territoire n'est pas celui d'un autre État souverain, mais un territoire disputé entre trois pays et deux peuples depuis le refus arabe du partage de 1947.

Par exemple, quand la Jordanie occupait (sens commun) la Judée-Samarie (de 1948 à 1967), la Judée-Samarie n'était pas considérée comme un territoire «occupé» (sens juridique), et personne ne se souciait de déclarer illégale la migration d'un Jordanien en Judée-Samarie. Il est raciste de considérer que la Judée-Samarie ne devient territoire occupé (sens légal) que quand des Juifs la contrôlent.

«La colonisation israélienne des territoires occupés [sens juridique], renchérit Lévesque, est illégale aux termes de la 4e convention de Genève.» Cet argument juridique est non pertinent (la Judée-Samarie-Gaza est un territoire juridiquement disputé et non occupé) et, du reste, l'énoncé est faux. La convention de Genève (pour éviter la répétition d'exactions analogue à celles commises par les nazis et les Soviétiques) stipule que la puissance occupante «ne déportera ni ne transférera une partie de sa propre population dans les territoires qu'elle occupe». Or les habitants juifs de Judée-Samarie-Gaza sont, tout comme les immigrants arabes en Amérique, des volontaires. Il est incorrect et abusif de nommer «transfert» les mouvements volontaires des Juifs vers la Judée-Samarie et Gaza, aussi bien que ceux des Arabes vers l'Amérique.

«La colonisation israélienne des territoires occupés» est, dit Lévesque en substance, appliquée sauvagement. En réalité, la vaste majorité des habitants juifs de Judée-Samarie se sont établis loin des centres de population arabe, et il est interdit de s'établir sur des terres privées arabes. Avant de démoniser l'impact de 200 000 Juifs qui détiennent des terrains (parfois situés sur des sommets rocailleux) ne couvrant au grand total que 5 % de la Judée-Samarie, il serait plus réaliste de se demander si le sentiment d'entassement ou d'inconfort ressenti par les Palestiniens de Judée-Samarie-Gaza, n'est pas surtout relié à ce qu'ils se dénombrent trois millions de plus qu'en 1949. Se pourrait-il que trois millions de Palestiniens supplémentaires occupent autant de territoire, sinon plus, et fragilisent les approvisionnements en eau autant, sinon plus, que 200 000 Juifs supplémentaires ? (J'ignore ici, puisqu'il s'agit d'un autre sujet, l'inconfort causé par l'injustifiable terrorisme palestinien et les mesures antiterroristes israéliennes qui en découlent et qui témoignent, soulignons-le, d'une retenue qu'on ne verrait dans aucun pays arabe et dans très peu de pays européens ou américains.)

Il y avait 200 000 Palestiniens dans la bande de Gaza en 1949; malgré une immigration arabe nulle, on y dénombre maintenant 1,2 million de Palestiniens. L'entassement des Palestiniens de Gaza est donc largement la conséquence non pas de l'implantation de 6000 Juifs, mais d'une fécondité palestinienne hors de proportion avec les ressources, la géographie, et le dynamisme économique réels de la région. Entre deux sermons prônant le terrorisme, les imams de Gaza avaient toute liberté de faire des recommandations de planning familial, et ils l'ont fait : ils ont ouvertement encouragé l'entassement, le tout avec la bénédiction d'Arafat, qui disait il y a quelques années aux femmes palestiniennes : «Ayez chacune 12 enfants et donnez m'en 10.»

Les cancers à soigner

Lévesque oublie ou ignore que la résolution 242 du Conseil de Sécurité des Nations unies, et les subséquentes sur le même sujet, ne condamnent pas l'occupation, mais encouragent les deux parties à la négociation et à des compromis qui doivent inclure la restitution de certains des territoires occupés (90 % des territoires occupés en 1967 ont déjà été définitivement restitués), ainsi qu'une solution juste (principalement monétaire) au problème des réfugiés palestiniens et des réfugiés juifs des pays arabes, qui furent légèrement plus nombreux que les réfugiés palestiniens. La résolution 242 et les subséquentes sur le même sujet sont toutes instituées dans le cadre du chapitre 6 de la Charte des Nations unies (résolution pacifique et négociée des disputes) : un grand contraste avec la résolution 1441 du Conseil de Sécurité sur l'Irak, qui, elle, se réfère au chapitre 7 de la Charte et a donc force obligatoire contre un État.

Il y a quatre «cancers» socio-politiques entre la Méditerranée et le Jourdain :

  • Le refus palestinien de la légitimité israélienne, Israël étant considéré comme un État dont on n'accepte que la notion d'une existence provisoire (les Arabes songent à l'État des Croisés, d'une durée de 200 ans).
  • L'enseignement de la haine qui domine toujours à la télévision et à la radio palestinienne, dans les mosquées de Gaza et de Judée-Samarie, ainsi que dans les écoles et les camps de vacances palestiniens.
  • Un planning familial extraordinairement sous-développé et inconséquent, spécialement à Gaza.
  • Une culture palestinienne qui encourage la vengeance et le blâme d'autrui plutôt que l'autocritique et le dépassement dans la recherche de la vérité, de la paix et de la justice. Les remèdes existent contre ces cancers. Mais ils doivent être appliqués vigoureusement, et ne deviennent malheureusement curatifs qu'au bout de une ou deux générations. Commençons maintenant.

(Michael Laughrea est chercheur à l'Institut Lady Davis de recherches médicales, Hôpital général juif, et professeur à la faculté de médecine de l'Université McGill)

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Numéro 99 • vendredi le 3 octobre 2003

La spirale du soupçon
William Doukhan
Guysen Israël News, 24 septembre 2003

Depuis le début de la seconde Intifada, l'antisémitisme a déferlé sur la France comme la pauvreté sur le monde. Désemparé, le Juif n'a pas encore assez de recul pour évaluer l'ampleur du désastre, mais il sait déjà que l'irrémédiable s'est produit : la bête est revenue. Pierre Perret ne croyait pas si bien dire.

Déculpabilisé, l'inconscient collectif se plaît à faire remonter en surface les images d'un temps qu'on espérait à jamais révolu.

S'inspirant du phénomène OVNI dont il pourrait un jour ressortir que les dénégations officielles ne visaient qu'à tenir les populations à l'écart de l'inexplicable (:), la gauche de Jospin s'était appliquée à relativiser l'importance des attaques contre les Juifs et leurs institutions pour ne pas voir que le contrôle du pays lui échappait.

Tirant les leçons de leur défaite, des voix socialistes plaidèrent coupable pour avoir fait preuve, entre autres, d'opportunisme électorale : " Oui, c'est vrai, nous vous avons laissés tomber ! " L'affaire de la circulaire Boniface, partie visible de l'iceberg, révéla le malaise qui régnait au sein du parti socialiste.

Point n'est besoin de rappeler que la France fut mise sous le feu des projecteurs notamment par les USA et Israël. Monsieur Cuckerman, président du CRIF, parvint à dissuader les organisations juives américaines de ne pas se lancer dans des représailles jugées inopportunes, car pouvant engendrer un effet pervers aux conséquences imprévisibles pour la communauté juive de France.

Dire que la France est antisémite est une sérieuse accusation étant donné que le régime de Pétain est ' LA ' référence de l'antisémitisme d'état. Seule une commission d'enquête menée par un organisme international au dessus de tout soupçon aurait pu se prononcer sur les proportions atteintes par ce fléau et sur ce qu'il reste d'antibiotiques pour protéger le patient de la rechute. La justice Belge ? Trop tard ! L'oncle Sam lui a ôté l'envie de s'extérioriser.

Prétendre que la France n'est pas antisémite, sans dire qu'elle en prend le chemin et sans souligner que, nous Juifs, ne devons pas tout de même attendre que les gendarmes sonnent à nos portes pour n'avoir d'autre choix que de nous défenestrer ou de les suivre, c'est faire une scandaleuse pirouette et nous tendre un miroir pour que notre insignifiance resplendisse ; c'est nous accorder un permis de séjour provisoire dans une démocratie déjà résignée au métissage turbulent dont les signes avant-coureurs sont par trop annonciateurs de notre graduelle exclusion du champ citoyen.

Le salut de la France traditionnelle passe par le salut de ses Juifs. En revanche, la nouvelle France ne se sent nullement concernée par leur sort. Pire, c'est dans l'intimité qu'elle entend poursuivre sa métamorphose, loin du regard qui scrute sa conscience. Il faut donc réduire les sentinelles juives au silence en attendant qu'en bons 'gentlemen' ils s'effacent du paysage national.

L'antisémitisme de droite avait cela de raisonnable qu'il se suffisait à lui-même dans le strict respect de la tradition familiale. Vivant sa névrose dans l'autarcie des cercles bourgeois à connotation fasciste, l'antisémite, affirmait sa méprisante supériorité en tenant le Juif à distance. Bien que glacial, le voisinage était possible dans la mesure où le mur de haine séparait distinctement les torchons des serviettes.

Aujourd'hui, triomphal, le Pétainiste savoure sa revanche et se félicite de l'hypocrisie du monde qui le libère de ses inhibitions. Il ne déteste plus les Arabes puisqu'à présent, beaucoup d' Arabes détestent les Juifs. D'où, son admiration pour Adolph Hussein.

L'antisémite de gauche, lui, n'aime que les Juifs qui se vident de leur propre essence pour se désaltérer dans l'universalisme salvateur ; il n'avouera jamais que sa détestation des autres juifs lui vient aussi de son éducation, à la maison et au sein du parti (stigmatisation du capitalisme, de la religion et des complots en tous genres…) ; chevalier de l'humanisme révolutionnaire, il n'est rien sans une 'noble' cause à défendre.

L'importation du conflit Israélo-palestinien l'a remis en selle, les dictatures à sauver ne manquant pas et l'électorat acquis à ces régimes constituant une manne inespérée ; il représente le plus grand danger pour la démocratie car le mensonge et l'hypocrisie sont ses atouts favoris ; il ne s'embarrasse d'aucun détail, la sublimation de la cause qu'il a épousée étant indispensable à l'accomplissement de ses fantasmes ; enfin, il a fait de l'angélisme 'anti-ismes', une carapace en béton.

Nous en arrivons à la majorité silencieuse : assourdissante, elle fait sa mijaurée. Elle, a baissé sa garde et dort du sommeil du drogué. Consciemment ou non, elle ne veut pas voir que le destin de la France bascule. Matraquée par une formidable campagne médiatique orchestrée depuis l' Élysée, elle a opté paresseusement de ne pas trop se mouiller en se rangeant dans le camp de la paix.

C'est ainsi que notre attachement indéfectible à Israël et notre prédisposition à flairer l'antisémitisme quels que soient ses déguisements (anti-sionisme ou racisme religieux) font de nous des citoyens suspects et encombrants. Les plus irréductibles de nos ennemis se font un plaisir de dépoussiérer les vieux icônes tels que notre légendaire goût de la traîtrise dont la version moderne a pour nom : double-allégeance.

De la même façon qu'avant la douche fatidique, on expliquait aux déportés complètement dévêtus que leur pudeur était sacrifiée aux impératifs d'hygiène, on n'hésite pas, à soixante ans d'intervalle et non sans cynisme, à vouloir nous convaincre de ce que la cause de tous nos déboires réside dans notre insondable paranoïa.

Nous sommes des indécrottables de l'hygiène mentale ! Nous ne tolérons pas que, par force d'habitude, le monde entier continue de fermer les yeux sur le massacre de civils coupables, il est vrai, d'être juifs. Nous avons le toupet de revendiquer notre Judaïsme tout en refusant inconsidérément d'assumer le rôle qui lui est dévolu. Celui du bouc-émissaire.

Les laborantins qui font mine d'être préoccupés en nous observant d'un œil faussement curieux, n'ont d'autre but que de nous amener à douter de nous-même, vieille technique qui tend un mouchoir au sujet pour l'inciter à faire remarquer qu'il ne se sent pas du tout morveux. Une fois sur la défensive, le sujet est piégé. La porte de la cage s'est déjà refermée.

Comment ces archanges de la science politique tentent-ils de prendre le contrôle de nos consciences pour obtenir que nous nous taisions ? En fourchant leurs langues dans trois directions :

  • En dehors de l' Islamisme (que l' Europe s'évertue à observer avec des jumelles), le nazisme, le stalinisme, le christianisme et l'islam ne tuent plus au nom de la pureté de la race, du communisme ou de Dieu ; L'antisémitisme n'est qu'un accident de parcours.
  • Si la barbarie est devenue l'expression la plus populaire du désespoir des Palestiniens dont l'explosion de haine (alimentée financièrement et médiatiquement par les Européens) traduit leur impatience de finir le travail d'émancipation qu' Hitler à commencé, pourquoi les Israéliens s'acharnent-ils tant à se défendre ? En se solidarisant d' Israël, les communautés juives de diaspora ne se font-elles pas les complices de l'oppression d'un peuple ? La victime est-elle en train de devenir bourreau ?
  • Si le monde a commis l'erreur, aujourd'hui évidente, de concéder aux Juifs un territoire aussi vaste que l'état d' Israël (un peu plus de 20 000 km²) pour qu'ils se retrouvent en familles sur leur terre, pourquoi la communauté internationale ne pourrait-elle pas changer son fusil d'épaule en optant pour la seule alternative viable à ses yeux : un état binational, laïc et démocratique avec à sa tête un prix Nobel de la paix. Quelle folie pousse les Juifs de toutes nationalités à être plus Israéliens que les Israéliens missionnés pour répandre la parole socialiste dans le monde ?

Comment s'offrir le luxe de la bonne conscience si ce n'est en décriant notre idéal : Le Sionisme.

Comment s'imposer du côté du bon droit et du bien pensant si ce n'est en manipulant les plus politiquement respectables d'entre les Juifs, Les Gauchos, les porte-paroles, les justiciers de la dernière heure, ceux qui ont fait une croix sur la leur.

Que nous reprochent neuf éminences de l'élite désignée avec la bénédiction de la championne du temps de parole aux heures de grande audience ? Ceci :

  • En posant l'équation 'délirante et monstrueuse' : anti-sionisme = antisémitisme, nous exaspérons les honorables militants de la gauche ;
  • En nous prêtant à la 'rhétorique piégeuse' qui consiste à stigmatiser comme antisémite toute critique de la politique israélienne, nous ne visons qu'à censurer les militants de la paix pour étouffer leur solidarité avec les Palestiniens ;
  • En occultant le fait que les attaques des journalistes français contre Ariel Sharon se retrouvent terme à terme dans le discours de la gauche israélienne, nous ne faisons que dévoiler ce que nous… sommes ;
  • En laissant Alain Finkielkraut, Alexandre Adler, Claude Lanzmann ou encore Bernard-Henri Lévy entretenir soigneusement la paranoïa dont nous souffrons, nous ne faisons, en somme, que nous solidariser avec les voix juives dissonantes.

Ne serait-ce pas leur faire trop d'honneur que d'ignorer de telles accusations ?

Messieurs, un peu de pudeur, vous n'avez pas vraiment idée du danger. Vous ne fréquentez pas les synagogues et vous ne résidez pas dans les banlieues.

Nous comprenons que vous citiez Messieurs Finkielkraut, Adler, Lanzmann et Lévy, ces intellectuels hors-pairs qui font notre fierté et celle de l'élite nationale, mais…

  • Qui vous dit que nous ne tenons pas compte des critiques qu'ils adressent à Sharon et au gouvernement d' Israël ? Quelles critiques ? Mais alors, ne retenez-vous que ce qui vous arrange ?
  • Qui vous dit que nous ne sommes pas solidaires du peuple palestinien ? La seule différence entre vous et nous est que nous condamnons les procédés utilisés par leurs dirigeants, procédés qui mènent ce peuple à sa perte. Pas vous.
  • Pourquoi ne citez-vous pas les romanciers, les cinéastes, les hommes politiques… bref, tous les intellectuels non-juifs qui tiennent un discours souvent beaucoup moins nuancé ?
  • Sommes-nous si peu avertis et si bornés pour ne pas être à-même de distinguer les antisionistes antisémites des antisionistes sensibles aux chimères de la Pensée Unique ?
  • Qui tend un piège à qui ? Pourquoi voulez-vous que nous la bouclions, ne sommes-nous plus en démocratie ?

Vous n'avez pas le privilège du cœur. Comme vous, nous sommes sensibles aux souffrances du peuple palestinien, nous aurions aimé que, comme nous, vous vous sentiez concernés par celles d'en face.

Il y a des faits, une histoire et un litige sur lesquels nous ne sommes pas d'accord. Qui a raison ? Nous vous avons écoutés. Bizarre, bizarre ! Personne ne vous interrompt donc jamais ! Dommage pour vous, car, comment faire la part des choses si l'ostracisme frappe le camp d'en face ?

Messieurs,

Sachez que jusqu'à nouvel ordre, nous sommes sionistes et fiers de l'être.

Que veut dire être sioniste ? Est-ce une idéologie spontanément sortie de nos esprits tourmentés ? Est-ce ce que vous voulez laisser croire ?

Pour nous être sioniste c'est, avant tout, tirer les leçons de l'histoire. Faire abstraction de la condition du Juif en tant que tel dans l'espace et dans le temps, c'est faire table rase de l'essentiel ! C'est ce que vous faites. Pourquoi ? Parce que du haut du podium où vous dominez, vous tirez plaisir à ne regarder que dans la direction qui plaît à l'œil.

L'histoire foisonne de Juifs émancipés jusqu'aux bouts des ongles et rattrapés par leur origine. Ils l'ont souvent payé bien cher. L'ignorer n'entame en rien la réalité des faits. Peut-être aurez-vous la chance de passer à travers les mailles du filet, ce que nous vous souhaitons. Mais acceptez que nous ne soyons pas tentés par ce pari.

Oubliez que vous êtes Juif, il y aura toujours quelqu'un pour vous le rappeler. C'était un fardeau, c'est devenu un bel héritage, c'est ce que nous avons décidé d'assumer.

Un héritage donne des droits et des devoirs. Pour ce qui est des droits, nous les revendiquons sans états d'âme ; quant-aux devoirs, devrions-nous vous laisser le soin de statuer sur les dangers qui menacent l'avenir et la sécurité de nos enfants ?

En prenant nos distances avec vous, nous ne faisons que nous prémunir. Certes, passé l'orage, le verdict de l'histoire tombera : paranoïa ou sens des responsabilités ?

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Prof. Julien Bauer (Univ. du Québec à Montréal)
Ori Bauer (Chercheur Associé, ICRJ)
Baruch Cohen (Directeur de recherches, ICRJ)
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Jean-Claude Léon (Communauté Sépharade du Québec)
Prof. Jean Ouellette (Univ. de Montréal)
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Edmond Silber (Chercheur Associé,ICRJ)

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