Communiqué Isranet
septembre 2003
Un service de l’I.C.R.J.
l ’Institut canadien de recherches sur le Judaïsme

Prof. Frederick Krantz, Directeur

Numéro 98 • vendredi le 26 septembre 2003

COMPLICITE AVEC LES BARBARES
Michel Gurfinkiel
Centre d'Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient, 15 septembre 2003

Ce serait une tragédie grecque si ce n'était pas, tout simplement, une tragédie juive. Chef du service des urgences à l'hôpital religieux Shaarei Tsédek de Jérusalem - Shaarei Tsédek, " Les portes de la justice divine "-, le Dr David Appelbaum avait sauvé des centaines de vies humaines, sans distinction de nationalité ou d'origine communautaire : Israéliens et Arabes, juifs, musulmans ou chrétiens. Il est mort à cinquante ans, le 9 septembre. Dans un attentat-suicide commis au café Hillel, rue Emek Refaïm: il venait d'y rejoindre sa fille Nava, vingt ans, qui allait se marier le lendemain. Elle a été tuée elle aussi. Leurs funérailles se sont déroulées au moment où devait avoir lieu la cérémonie nuptiale. Le fiancé de Nava Appelbaum a jeté dans la tombe l'anneau des noces.

L'attentat du Café Hillel a fait bien d'autres victimes. Seize personnes ont été tuées sur le coup, une demi-douzaine de blessés graves ont succombé les jours suivants. Un autre attentat-suicide commis le même 9 septembre a tué une dizaine de jeunes soldats près de Rishon Le Tsion. Chacun de ces meurtres est atroce. L'histoire de chaque victime brise le coeur. Aucun de ces noms et de ces visages ne doit être oublié. Mais le cas du Dr Appelbaum permet, plus clairement ou plus graphiquement que d'autres, de saisir la nature profonde du terrorisme.

Pour former un Dr Appelbaum, pour que cet homme ait pu, pendant tant d'années, sauver tant d'êtres humains, il a fallu, en amont, des universités de pointe, des laboratoires de pointe, une industrie médicale de pointe, un personnel hospitalier de premier ordre, et plus encore un environnement culturel, religieux, éthique, centré sur le respect absolu de la vie, la passion de la vie, l'imagination, le débat, l'effort, l'innovation ; il a fallu un énorme investissement matériel et immatériel, en structures et en hommes, en argent, en intelligence et en vertu.

Mais pour tuer le Dr Appelbaum, pour anéantir ce cerveau et ce coeur, pour le tuer deux fois en assassinant aussi son enfant, il a suffi d'une bombe artisanale, d'un détraqué mental pour l'acheminer, et derrière ce dernier, d'un salopard prêchant non point l'islam, mais Moloch - mais la religion de la mort. Nietzsche, le grand Nietzsche, a dit qu'il ne fallait pas confondre la survie des plus aptes avec la survie des meilleurs. Les barbares l'emportent trop souvent sur les civilisations, parce que détruire est plus facile que construire, requiert moins d'hommes, moins de technologie, moins d'effort, moins de ressources, moins d'intelligence, moins de vertu. Le rapport est de un à plusieurs milliards.

David Appelbaum revenait des Etats-Unis, où il avait participé à un congrès consacré à la médecine d'urgence dans un contexte terroriste. Symboliquement, ce congrès avait été mis en place pour le deuxième anniversaire des attentats commis à New York, à Washington et à Pittsburgh le 11 septembre 2001. Même logique : pour construire les tours jumelles de Manhattan, pour faire en sorte que des milliers d'hommes et de femmes puissent y travailler, et par leur travail, contribuer à la prospérité ou au progrès de l'humanité tout entière, il avait fallu un énorme investissement en science pure et appliquée, en technologique, en architecture, en compétence ouvrière. Pour les détruire et tuer des milliers d'hommes et de femmes, il a suffi de quelques psychopathes, et derrière eux, de salopards prêchant, ou instrumentalisant, non pas l'islam mais Moloch.

La lutte contre le terrorisme commence par la lutte contre les fauteurs de terrorisme. On a présenté les attentats du 9 septembre comme la risposte du Hamas à une tentative d'élimination ciblée de son chef religieux, le cheikh Ahmed Yassin. Certes. Mais pourquoi les Israéliens en sont-ils venus à envisager une telle élimination ? Parce que Yassin, par ses prêches de mort, est l'un des responsables directs, avoués, du terrorisme palestinien actuel. Et aussi parce que l'Autorité palestinienne n'a pas pris les mesures nécessaires et suffisantes pour le mettre hors d'état de nuire, comme elle s'y était engagée au sommet d'Akaba, voici trois mois.

Ce qui conduit à la mère de toutes les questions : pourquoi l'Autorité palestinienne, en dépit des pressions, mais aussi des promesses, du président américain George W. Bush, persiste-t-elle dans une telle attitude? Nous disposons d'une réponse. Pas n'importe laquelle. Elle est signée Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen. L'homme qui a été pendant six mois le premier ministre de l'Autorité palestinienne et avait obtenu, à ce titre, la confiance de Bush mais aussi d'Ariel Sharon. Avant de démissionner le 6 septembre.

Le journal arabe international Al Hayat vient de publier la lettre de démission de Mahmoud Abbas, adressée au président de l'Autorité palestinienne Yasser Arafat. C'est en fait un réquisitoire : Abbas fait état d'une campagne délibérée menée contre son gouvernement pour l'empêcher de fonctionner. Dans d'autres déclarations, citées également par Al Hayat, le premier ministre démissionnaire va jusqu'au bout et met nommément en cause Arafat. Celui-ci, explique-t-il, a conservé le contrôle effectif de toutes les institutions palestiniennes, tant et si bien que " les ministres n'ont jamais été en mesure de se faire obéir de leurs fonctionnaires ". Il a gardé la haute main sur l'économie palestinienne, à commencer par " le trafic de pétrole et les transports aériens ". Il a interdit aux médias palestiniens de soutenir le nouveau gouvernement . Enfin et ce point est crucial -, Arafat porte l'entière responsabilité de l'échec de la feuille de route. Sur le plan diplomatique, explique Abbas, " puisqu'aucune négociation n'a été entreprise sans son accord, aucun engagement n'a été pris sans son aval et aucun mot n'a été prononcé sans sa bénédiction ". Et sur le plan de la lutte antiterroriste, puisqu'Arafat a refusé la mise en place de services de sécurité palestiniens unifiés et placés sous l'autorité du premier ministre.

Le témoignage de Mahmoud Abbas pèse lourd. Persister, après cela, à considérer Arafat comme l'incontournable chef élu des Palestiniens, c'est passer de la naïveté à la complicité active.

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Numéro 97 • vendredi le 19 septembre 2003

Contrairement aux litanies des médias,
la stabilisation et la démocratisation
de l'Irak sont en bonne voie

Maj EMG Ludovic Monnerat
CheckPoint, 10 août 2003

Les médias européens affirment que la coalition s'enfonce dans le bourbier irakien. Mais les informations disponibles montrent au contraire que la stabilisation de l'Irak est en marche, et que les Américains sont en train de concrétiser leur vision stratégique. Analyse.

Le consensus absolu génère toujours une suspicion, et la couverture médiatique de l'Irak n'y fait pas exception. L'énumération sans fin des attaques, des griefs et des frictions semble aujourd'hui suffire à informer le public sur la situation dans le pays. Même si les bonnes nouvelles ne sont pas vendeuses, est-il cependant raisonnable de systématiquement les écarter ?

«... Les Américains ont sans cesse plus d'hommes,
plus de moyens et plus de renseignements pour atteindre leurs objectifs,
alors que leurs ennemis peinent à renouveler leurs ressources. »

C'est que l'Irak d'aujourd'hui, 4 mois après la prise de Bagdad, ne ressemble pas au bourbier qui nous est décrit quotidiennement. Les reportages et les dépêches de toute la presse occidentale non seulement décrivent une réalité bien plus nuancée, mais permettent également d'acquérir une vue d'ensemble montrant clairement que la coalition est sur la bonne voie.

Un conflit de basse intensité
L'Irak est actuellement la seule zone de conflit où les pertes militaires sont annoncées chaque jour par les médias, avec l'identification exacte des victimes et la comparaison -- dénuée de sens autre que politique -- par rapport à la première Guerre du Golfe. Ainsi, ce sont 258 soldats américains qui sont morts depuis le déclenchement de l'opération «Iraqi Freedom», dont 119 depuis l'annonce de la fin des actions de combat majeures le 1er mai dernier, auxquels ils faut encore ajouter 43 Britanniques. Au total, les attaques menées depuis cette date ont coûté la vie à 57 militaires américains.

Cependant, l'étude de ces pertes montre qu'au moins 87% d'entre elles sont survenues dans le «triangle sunnite», un secteur délimité par Bagdad, Ramadi et Tikrit qui ne représente que 2 à 3% du territoire de l'Irak et moins de 30% de sa population. De plus, ces pertes sont globalement constantes depuis la fin du mois de mai, à l'exception d'un pic dans la dernière semaine de juillet, comme le montre le tableau en bas de cette page. Enfin, la moitié des soldats tués appartenaient à des unités d'appui ou de commandement, et non aux troupes de mêlée qui sont pourtant les plus exposées. Les Américains sont donc confrontés à un conflit de basse intensité localisé, face à des ennemis agissant de manière délibérée, et au sein d'un pays en phase de stabilisation.

Le nombre d'attaques est une bonne indication de cette réalité. A la fin du mois de juin, il a atteint son sommet avec une moyenne de 25 attaques quotidiennes à l'arme à feu et à l'explosif, et un total de 40 incidents graves, mais ces chiffres sont aujourd'hui redescendus à respectivement 12 et 30. La réduction des attaques, conjuguées au niveau constant des pertes, montre qu'un nombre réduit de combattants perfectionne ses tactiques et augmente son efficacité. Mais des chiffres aussi bas, pour un pays de 24 millions d'habitants et face à une force de 160'000 hommes, indiquent surtout l'absence de toute résistance populaire. Pour mémoire, entre 1946 et 1947, les Juifs ont mené 578 attaques par jour en Palestine sur les troupes britanniques !

Le Central Command estime que le nombre de combattants ennemis oscille entre 4000 et 5000, et provient dans sa grande majorité de l'appareil répressif de Saddam Hussein et du parti Ba'as -- bien que plusieurs centaines de djihadistes étrangers participent également à leurs activités. Les innombrables dépôts d'armes et les réserves d'argent permettent aux cadres intermédiaires de l'ancien régime d'organiser et de financer des attaques, mais les prix pour ce faire ont augmenté : de 250 $ pour une tentative et 1000 $ pour chaque succès, ils sont passés à respectivement 1000 et 5000 $. Une somme pour le moins coquette, dans un pays où un médecin gagnait jusqu'ici 350 $ par an, et qui traduit la difficulté de l'entreprise.

Les tactiques utilisées pour ces attaques ont rapidement évolué, puisque les premières tentatives comprenaient notamment des face-à-face assez désespérés avec des chars de combat Abrams. Les fusils d'assaut de type AK et les lance-roquettes antichars RPG, disponibles en énormes quantités, ont été tout d'abord utilisés par des groupes allant de 4 à 50 hommes, habiles à se fondre dans la foule ou à circuler à bord de véhicules banalisés. Mais depuis la fin du mois de juin, les explosifs déclenchés à distance constituent une forme d'attaque très prisée, puisqu'elle réduit les risques tout en infligeant désormais près d'un quart des décès américains. Une méthode d'ailleurs utilisée très fréquemment en Tchétchénie.

Malgré cela, les fidèles de Saddam et les djihadistes arabes ne sont pas parvenus à infliger des pertes substantielles, alors même que leurs rangs ne cessent de s'éclaircir. Le bilan de la 4e division d'infanterie (DI), depuis le 1er mai, est ainsi sans appel : pour 4 soldats tués, ses formations ont éliminé entre 100 et 200 combattants ennemis. De plus, les raids incessants que ceux-ci subissent multiplient les prisonniers, alors que le nombre de patrouilles et de contrôles limite leurs mouvements et réduit la coordination entre leurs différents groupes. Les apparitions rituelles de combattants masqués sur la télévision Al Arabiya et le ciblage de plus en plus fréquent de civils irakiens ne sont que l'expression d'une situation désespérée.

La chasse aux renseignements
En effet, et contrairement à certains clichés complaisamment recyclés, les Américains ne passent pas leur temps à se calfeutrer dans des bunkers. Les soldats coalisés effectuent en moyenne 2000 patrouilles par tranche de 24 heures, dont environ le dixième en commun avec la police irakienne, ainsi qu'environ 30 raids. De plus, une quantité importante d'entre eux remplissent des missions de garde, et les autres circulent le plus souvent avec des véhicules légèrement blindés de type Humvee, afin d'être plus discrets et moins inaccessibles. De la sorte, on peut raisonnablement estimer qu'entre 20'000 et 25'000 militaires américains constituent chaque jour autant de cibles faciles, statiques ou peu protégées.

Afin de limiter leurs pertes, les formations US appliquent dès lors des tactiques agressives et risquées. L'une des plus originales consiste à utiliser des véhicules lourdement blindés circulant de nuit en guise d'appât, sur les axes majeurs reliant les principales villes du «triangle sunnite», et d'engager des véhicules plus légers et des hélicoptères tenus en retrait dès que les assaillants ont ouvert le feu -- et que leurs coups ont rebondi sur le blindage de l'appât. Des équipes de «chasseurs-tueurs» ont également été formées, avec des éléments mobiles circulant en-dehors des axes principaux de manière impromptue, et des règles d'engagement autorisant une ouverture du feu dès qu'ils repèrent des individus armés.

Cependant, l'effort principal reste l'acquisition des renseignements. Des primes sont offertes aux Irakiens transmettant des informations, à raison de 250 $ pour une arrestation et 100 $ pour une cache d'armes par exemple dans le secteur de la 4e DI. Mais le groupe de forces interarmées et multinational 7 (Combined Joint Task Force 7, CJTF-7), qui assure le commandement de toutes les troupes coalisées, peut verser jusqu'à 2500 $ pour un renseignement permettant l'arrestation d'individus dangereux et jusqu'à 10'000 $ lorsqu'un sabotage peut être prévenu. Même si la prime de 25 millions de dollars offerte pour Saddam Hussein se situe dans une autre échelle, ces sommes n'en restent pas moins attirantes.

De fait, la quantité des renseignements fournis par la population locale ne cesse d'augmenter -- parfois via la police irakienne. La mort des deux fils aînés de Saddam Hussein, le 21 juillet, a d'ailleurs brusquement augmenté le flux d'informations. L'engagement massif d'opérateurs de forces spéciales -- il y en aurait 2400 en Irak -- et de spécialistes des affaires civiles, pour la plupart arabisants, de même que les efforts de reconstruction et de stabilisation, ont également nettement contribué à multiplier les contacts et les sources. Une bonne part des renseignements sont certes inexacts, et les GI's ont depuis longtemps surnommé «Elvis» l'ancien dictateur, mais le reste est utilisable.

Ces informations ont entraîné une mutation radicale. A partir de la mi-juin, les formations US se sont mises à mener des opérations de ratissage pouvant impliquer un bataillon de mêlée, voire une brigade entière, avec un appui de drones, d'hélicoptères de combat et d'éléments spécialisés directement subordonnés à la CJTF-7. Elles ont également réorienté leurs efforts principaux en traquant les cadres intermédiaires en lieu et place de hauts dirigeants pour la plupart déconnectés des activités insurrectionnelles. En d'autres termes, les militaires américains se sont efforcés de conserver l'initiative face aux adaptations constantes de leurs adversaires.

Une telle souplesse d'esprit a sans aucun doute porté ses fruits. Au-delà des principaux dignitaires de l'ancien régime, dont 37 sur 55 sont prisonniers ou morts, la coalition a capturé ainsi plus de 5000 activistes du parti Ba'as et criminels, dont au moins 200 djihadistes étrangers ; dans la seule ville de Tikrit, ce sont ainsi 1859 personnes qui ont été interpellées. De plus, les quantités d'armes saisies sont à proprement parler gigantesques -- plus de 227'000 Kalachnikovs, des milliers de lance-roquettes, ou encore des milliers de tonnes en obus d'artillerie depuis le mois d'avril. Les effets ont été rapides : le nombre d'attaques dans la région de Tikrit, la grande ville où l'ancien régime compte probablement le plus d'appuis, a diminué de moitié en un mois.

Une campagne de contre-insurrection
Ces actions de combat et de répression sont régulièrement fustigées par les médias, qui répètent de manière sempiternelle -- et sans preuve tangible -- qu'elles ont pour seuls effets d'augmenter la résistance et de susciter la haine. Dans un premier temps, c'est en fait l'inverse qui s'est produit, puisque la sévérité des coalisés face aux fidèles de Saddam Hussein a renforcé la confiance de leurs victimes, et en particulier de la majorité chiite. L'élimination de Qusay et d'Uday Hussein s'est d'ailleurs inscrite dans ce processus, et elle a permis de corriger l'impression initiale de faiblesse et d'indécision qui a découlé de la posture largement passive adoptée durant l'essentiel du printemps.

Malgré cela, l'image de militaires américains bornés, arrogants, nerveux, flingueurs, grossiers et totalement irrespectueux des traditions locales continue à être systématiquement propagée. Si c'est effectivement le cas pour une partie d'entre eux, cela ne l'est guère pour l'autre, et les témoignages à ce sujet sont incontestables. En réalité, les Américains mènent actuellement une campagne classique de contre-insurrection à laquelle ils se sont partiellement préparés, et chacune de leurs unités combine dans son secteur et de manière assez indépendante la répression et la reconstruction, la fermeté et le dialogue, la punition et la récompense.

L'un des aspects les plus frappants de cette campagne est l'effort permanent de dédommagement. Il n'est pas rare qu'une maisonnée ayant fait l'objet d'un raid voie le jour suivant les mêmes soldats revenir avec des ballons de football et des poulets rôtis, et informer les propriétaires des possibilités de plainte qui existent. A la fin du mois de juillet, 2517 plaintes ont été déposées auprès des Forces armées américaines, 1496 ont été traitées et 1168 ont donné lieu à un paiement, dont le total s'élevait à 262'945 $. Les compétences en matière de dédommagement dépendent de l'échelon hiérarchique : pour chaque cas, les juristes peuvent accorder jusqu'à 2500 $ au niveau brigade, 15'000 $ au niveau division et 50'000 $ pour la CJTF.

En fait, chaque formation dispose d'un budget propre pour mener à bien des projets de reconstruction dans son secteur, et ainsi améliorer les conditions de vie locales tout en fournissant du travail aux entrepreneurs. La task force Scorpion des Marines, qui compte un millier d'hommes, a par exemple dépensé 350'000 $ dans la province de Babil. La 101e division aéromobile a investi 11 millions de dollars pour 1398 projets distincts dans le nord du pays, dont la remise en service d'un train reliant Mossoul à la Syrie et interrompu depuis plus d'une année. La 3e DI a injecté 2 millions à Fallujah pour la rénovation des services publics. La 4e DI a réparé 27 hôpitaux et 174 cliniques, reconstruit 11 écoles, alors que 35 autres sont en cours de reconstruction -- tout comme 5 installations de purification d'eau.

Les efforts pour gagner «les cœurs et les esprits» passent également par la maîtrise de la violence. A Fallujah, une ville de 250'000 habitants à majorité sunnite, les choses avaient mal commencé, puisqu'une fusillade fin avril avait fait 18 morts. Engagée au début du mois de juin, la 2e brigade de la 3e DI a commencé par établir une très forte présence qui a mis sur la défensive les militants pro-Saddam, puis elle a habilement désamorcé le conflit en retirant une grande partie de ses hommes et en les remplaçant par des policiers irakiens, puis en exprimant publiquement des excuses formelles et en versant aux familles des victimes plusieurs indemnités conformes à la tradition tribale -- à raison de 1500 $ par tué et 500 $ par blessé. Résultat : les attaques ont diminué de moitié, et la population a commencé à informer les troupes US.

La vie des soldats américains au sein des Irakiens -- ils sont par exemple 3000 à 4000 sur les 16'000 de la 4e DI à mener des patrouilles quotidiennes -- est ainsi rythmée par le double impératif de sécurité et de convivialité, de dissuasion et de persuasion. Ils doivent constamment rester sur leurs gardes, rechercher des visages connus et déceler des comportements suspects, mais également parler avec les enfants qui les entourent, poser pour des photos avec les habitants ou encore écouter les doléances d'Irakiens s'exprimant dans un anglais primitif. Une mission complexe et déroutante qui place d'énormes responsabilités sur les épaules des militaires individuels.

La génération des forces irakiennes
L'autre priorité de toute campagne anti-insurrectionnelle consiste à s'appuyer dès que possible sur des forces locales, afin non seulement de libérer les contingents expéditionnaires, mais également de limiter les frictions dues aux incompréhensions mutuelles. Le commandant de la CJTF-7, le lieutenant-général Ricardo Sanchez, a ainsi récemment reconnu que certaines méthodes appliquées durant les raids -- comme menotter et aveugler un père de famille devant sa femme et ses enfants -- étaient contre-productives, alors que de telles erreurs auraient sans doute pu être évitées avec la présence de soldats ou de policiers irakiens. La génération des forces locales revêt donc une importance capitale.

Les corps de police sont les premiers sur la liste. A l'heure actuelle, au moins 30'000 policiers irakiens sont en service, dont 5000 au sein de la capitale. Le processus de filtrage, destiné à écarter les anciens policiers corrompus ou compromis, a ralenti la remise sur pied de la police, mais certainement contribué à augmenter sa qualité. Un millier de nouveaux policiers environ entrent en service chaque semaine, après avoir reçu un nouvel uniforme et suivi une formation de trois semaines donnée notamment par la 18e brigade US de police militaire, qui comprend des réservistes policiers dans le civil. A terme, l'Irak comptera entre 65'000 et 70'000 policiers, dont le salaire minimum de 60 $ par mois devrait être suffisant pour limiter la corruption.

L'explosion de la criminalité surtout à Bagdad l'exige. En juillet dernier, la morgue de la capitale a dénombré 10 fois plus de victimes par balles qu'en juillet 2002, même si les rafales lâchées pour célébrer la mort des deux fils aînés de Saddam Hussein, selon un quotidien de Bagdad, ont à elles seules tué 31 Irakiens et blessé 76 autres. Malgré cela, la violence doit être relativisée : avec 470 morts par armes à feu en un mois pour une population de 5,6 millions d'habitants, Bagdad connaît un niveau de violence comparable à celui de Johannesburg (275 homicides par mois, 3,2 millions d'habitants) et un peu moins de deux fois et demi supérieur à celui de Washington (262 morts en 2002 pour 600'000 habitants).

Si la montée en puissance de la police et la forte présence militaire coalisée parviennent à réduire la criminalité de manière continue, elles ne sont pas suffisantes. Pour ce faire, la coalition a engagé près de 11'000 Irakiens dans une force destinée à la protection des installations (Iraqi Facility Force Protection Service, FPS) et répartie sur tout le territoire. Les Marines ont été les premiers à les former dans le secteur de Najaf, en juillet, où ils en ont recruté plus de 1000 parmi des anciens militaires ; après un cours rapide de 3 jours, ces hommes ont été déployés autour d'édifices et d'infrastructures essentielles, en étant payés 60 $ par mois. A Bagdad, les premiers détachements FPS ont repris le 9 août la protection de certains bâtiments.

Bien entendu, une attention particulière est vouée à la reconstruction de l'armée irakienne. Ouvert à tous les Irakiens, civils ou militaires jusqu'au grade de lieutenant-colonel, le recrutement a débuté en juillet et l'entraînement des premières recrues a commencé le 4 août. La formation de base, assurée essentiellement par des sociétés privées américaines, durera 2 mois ; comme chaque soldat s'est engagé pour une période de 26 mois, il sera donc à la disposition du gouvernement -- et initialement de la coalition
-- pendant 2 ans. Là encore, les salaires ont substantiellement augmenté : de 60 à 120 $ par mois selon les grades, contre 4 $ par mois pour un soldat sous Saddam Hussein.

L'objectif fixé par le gouvernement provisoire est de former 12'000 soldats pour la fin de l'année, et 40'000 à la fin 2004. De plus, le Central Command a décidé le 22 juillet de former 8 bataillons de miliciens comptant chacun 850 hommes pour renforcer les capacités de protection et d'autodéfense des communautés locales. Actuellement, quelque 50'000 Irakiens en armes appuient donc les efforts de la coalition, qui compte environ 160'000 militaires au sol. A la fin de l'année, la contribution irakienne devrait probablement s'élever à environ 85'000 hommes -- même s'il reste à démontrer que l'armée soit immédiatement apte à remplir des missions complexes.

La reconstruction d'un pays ravagé
La sécurité ne constitue cependant qu'une condition préalable à la remise en marche d'un pays ravagé par 35 années de dictature centralisatrice, et 23 ans de guerre presque ininterrompue. L'état désastreux d'infrastructures négligées depuis plus d'une décennie a certainement surpris les Américains, et c'est avec l'arrivée de Paul Bremer, nommé le 6 mai administrateur de l'autorité provisoire de la coalition, que les choses ont vraiment commencé à changer. L'une de ses premières décisions a ainsi été de doubler les salaires minimum -- de 20 à 40 $ par mois -- et simultanément de baisser les salaires maximum -- de 960 à 400 $ par mois -- dans la fonction publique.

La remise au travail des fonctionnaires, comme les 36'000 employés du service de l'électricité, ne suffit pas à compenser le délabrement généralisé du pays. Comme l'a remarqué le 25 juin le coordinateur humanitaire de l'ONU en Irak, Ramiro Lopes da Silva, la crise que traverse le pays n'est pas humanitaire, mais est celle d'une société hautement urbanisée dont la dépendance à l'égard de l'Etat s'est accrue sous l'effet de l'embargo, et que l'effondrement des services publics a durement touché dans ses besoins et ses activités au quotidien. Cependant, les efforts conjugués de la coalition, des agences de l'ONU et des ONG présentes sur place permettent d'améliorer constamment la situation.

La situation en matière d'approvisionnement électrique est aujourd'hui satisfaisante à l'exception de la capitale, qui avec Saddam Hussein était privilégiée au détriment des autres villes. Avant la guerre, l'Irak consommait 4000 mégawatts d'électricité, mais cette consommation s'est élevée à 6000 MW au début du mois de juin ; or le réseau actuel peine à atteindre durablement les 4000 MW, et sera incapable de dépasser 4500. Dans la ville d'Al Hilla, l'électricité est en fonction 24 heures sur 24, chose que les habitants n'avaient jamais connu, et la plupart des villes du sud ont aujourd'hui plus d'électricité qu'avant la guerre. Mais à Bagdad, il n'y a qu'environ 12 heures de courant par jour dans un été suffocant.

Les 240 hôpitaux irakiens sont tous en service, avec un personnel dont le salaire mensuel a augmenté entre 4 et 6 fois, ainsi que 95% des cliniques. La situation sanitaire de la population reste toutefois très délicate : en 2002, le régime de Saddam Hussein n'a dépensé que 20 millions de dollars pour l'ensemble des services de santé du pays -- alors que le budget du Ministère de la Santé pour le deuxième semestre de l'année s'élève à 210 millions. Dans le sud du pays, 60% des citadins et 30% des populations rurales avaient accès à l'eau potable début juillet, soit un niveau identique à avant la guerre. En revanche, Bagdad ne recevait à la même période que 1400 millions de litres d'eau par jour contre 2000 millions, et les manques sont difficilement compensés par des camions-citernes.

Les 324'000 enseignants irakiens sont tous retournés au travail, et leur salaire a été multiplié par 7. De plus, 1000 nouvelles écoles sont construites et 13'000 sont en cours de réparation. En tout, le 95% des écoles fonctionnent normalement et 5,5 millions d'écoliers ont pu effectuer les examens de fin d'année, tout comme la presque totalité des étudiants. Les 22 facultés universitaires de Bagdad avaient toutes réouvert à la mi-juillet. La disparition des informateurs de la police secrète d'Etat et la mise au rebut des manuels vantant la grandeur du dictateur déchu ont d'ailleurs complètement transformé la vie des étudiants et les pratiques pédagogiques.

La réseau téléphonique irakien est complètement délabré, et la moitié seulement des lignes fonctionnement. Mais l'Internet par satellite se développe à une vitesse très rapide, et les cafés branchés se multiplient à Bagdad -- sans le filtrage et le contrôle étroit du régime. De plus, la téléphonie cellulaire commence à se répandre, alors même que la possession d'un portable était punie de mort sous l'ancien régime. L'octroi des licences GSM est une question de semaines, même si une compagnie basée au Qatar a furtivement tenté de court-circuiter la procédure. Les antennes satellites se répandent aussi, puisqu'elles sont vendues à un prix moyen de 150 $, et au moins 30% des Bagdadis en déjà sont équipés.

La situation économique reste très difficile, avec un taux de chômage voisin de 65%. Pourtant, les étals sont mieux garnis aujourd'hui que dans les années 70 et les prix des denrées alimentaires, après avoir flambé dans les premières semaines suivant la chute de Saddam Hussein, sont désormais inférieurs à la période d'avant-guerre. Le petit commerce, comme la production de fleurs ou l'artisanat, sont devenus florissants. En revanche, la production pétrolière n'atteint que 1,3 millions de barils par jour dont 850'000 peuvent être exportés, contre 2,5 millions produits avant la guerre. Là aussi, la délabrement de l'infrastructure reste le principal obstacle au développement.

Population prudente et soldats partagés
L'avis de la population irakienne et le moral des soldats américains constituent probablement les sujets où la réalité est la plus souvent transfigurée. Les commentateurs européens affirment ainsi avec une belle unanimité et depuis plusieurs mois que les Irakiens détestent les «occupants» et que les GI's sont largement démotivés par les difficultés de leur tâche. Là encore, les reportages sur place et les déclarations publiées contredisent de tels propos -- ou du moins les nuancent largement. En fait, si l'euphorie généralisée de la libération a effectivement disparu, sauf au sein de la communauté kurde, la situation n'est de loin pas aussi sombre que d'aucuns la décrivent.

A la mi-juillet, un sondage très complet effectué à Bagdad par une société britannique -- avec des enquêteurs irakiens -- a fourni des résultats on ne peut plus intéressants. Parmi les 798 personnes interrogées, 50% d'entre elles approuvent en effet la guerre menée par les coalisés contre le régime de Saddam Hussein, contre 27% qui s'y opposent. Alors que les deux principaux motifs pour cette guerre leur semblent le pétrole irakien et la sécurité d'Israël, ce qui montre bien leur suspicion à l'endroit des Américains, 76% des sondés estiment néanmoins que ceux-ci doivent rester au moins 12 mois. Par ailleurs, 47% jugent que leur vie est pire aujourd'hui qu'un an auparavant contre 32% qui voient une amélioration, mais 52% pensent qu'elle sera meilleure dans 5 ans contre 11% qui prévoient une détérioration.

Ainsi, bien que 75% des sondés estiment que l'Irak est un endroit plus dangereux aujourd'hui, ils ne sont que 9% à déclarer préférer vivre sous Saddam. En fait, seuls 5% de la population souhaite un retour de Saddam et 6% l'arrivée au pouvoir des mollahs, contre 36% qui demandent une démocratie à l'occidentale et 26% un régime islamique ayant adopté des principes de justice et de gouvernement modernes. En revanche, la majorité des sondés reste encore sur l'expectative par rapport aux Américains : 26% les considèrent de manière amicale, 18% de manière hostile et 50% sont neutres. Il apparaît donc que les Bagdadis ont globalement une faveur prudente à l'endroit des coalisés.

Comme la capitale pâtit clairement des privilèges qu'elle a perdus et des tensions que favorisent sa taille et sa complexité, un tel sondage est certainement encourageant pour le conseil gouvernemental provisoire de 25 membres formé le 11 juillet dernier. Le fait que 40% des sondés demandent en outre un transfert immédiat de l'autorité aux Irakiens montre l'importance de ce conseil représentatif de toute la société, et qui devrait être remplacé à l'issue d'élections tenues fin 2004. Les 67 grandes villes irakiennes et le 85% des petites villes ont d'ailleurs un concile municipal avec lequel les formations militaires collaborent étroitement.

L'opinion des soldats semble globalement positive. A réitérées reprises, des militaires américains déployés au sud comme au nord de l'Euphrate ont déclaré que le 98 ou 99% de la population leur était favorable, ou à tout le moins neutre, et que seul le reste était dangereux. A Tikrit, où les tensions ont toujours été plus importantes que dans le reste du pays, la 1ère brigade de la 4e DI estime par exemple que 10% de la population lui est opposée, 10% favorable et 80% indifférente. Des soldats individuels ont aussi maintes fois souligné la difficulté à distinguer les amis des ennemis, et la méfiance que leur inspire une population, un milieu et une culture qu'ils ne comprennent pas.

Mais cela n'a pas une influence déterminante sur leur moral. Il est logique que les soldats de la 3e DI, arrivés dès septembre au Koweït et préparés pendant des mois à foncer sur Bagdad pour s'en emparer, aient mal ressenti les annonces successives d'un retour au pays en mai, puis en juillet, puis encore à l'automne. Ils n'en ont pas moins rempli avec succès une mission très délicate, comme l'a montré Fallujah. Au sein des autres formations de l'armée, apprendre que le déploiement durerait 12 mois au lieu de 6 a également suscité un ressentiment évident. En fait, le moral dépend largement du niveau qualitatif des unités : très bon chez les Marines et les forces spéciales, bon chez les troupes aéromobiles et la 4e DI, et moyen dans la 1ère division blindée, la cavalerie, les troupes d'appui et de logistique ainsi que les réservistes en général.

Bilan : la coalition en bonne voie
Quel bilan peut-on tirer de cette avalanche d'informations ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que le bourbier ou la déroute sont assez contraires à la réalité. Pour interpréter et comprendre une situation aussi complexe et changeante, il est nécessaire de prendre du recul par rapport aux aspérités ponctuelles de l'actualité -- une émeute à Bassorah, une fusillade à Bagdad -- et de s'intéresser aux mouvements de fond. Or ceux-ci vont majoritairement dans la même direction : les Américains ont sans cesse plus d'hommes, plus de moyens, plus d'appuis et plus de renseignements pour atteindre leurs objectifs, alors que leurs ennemis peinent à renouveler leurs ressources et préserver leur liberté d'action.

Contrairement à une opinion reçue, le temps joue donc en faveur de la coalition. D'une part, les pertes subies sont trop faibles pour que le soutien politique fléchisse, et l'attitude de la population irakienne est suffisamment positive pour que les efforts de reconstruction et de stabilisation soient suivis d'effets. D'autre part, les températures vont commencer à diminuer le mois prochain, ce qui avec la réduction de la consommation d'électricité améliorera notablement les conditions de vie de la population. Enfin, les infiltrations de combattants étrangers ne sont pas suffisantes pour mettre les formations américaines sur la défensive, perturber leurs activités et modifier leur comportement.

Les principales qualités dont font preuve les Américains en Irak sont la souplesse d'esprit et le pragmatisme : lorsque qu'une méthode ne fonctionne pas, lorsqu'une situation est bloquée, ils ne s'obstinent pas et recherchent une solution à la fois originale et acceptable. Le grand public l'ignore, mais il se passe des choses exceptionnelles en Irak. Une unité de Marines confrontée à une foule excitée par un imam extrémiste et hurlant des chants haineux s'est mise à son tour à chanter pour montrer l'absurde de la situation. Une section de paras prise dans une fusillade a détaché des hommes pour mettre à couvert plusieurs personnes âgées, et n'a plus été attaquée dans le quartier. Les exemples sont multiples.

Les Irakiens forment aujourd'hui un peuple en pleine confusion, qui a soif d'informations, de sécurité, de certitudes et d'améliorations, et qui doit réinventer au quotidien ou presque sa manière de vivre. On ne s'en doute guère, mais à long terme les Américains ont déjà gagné leur pari: avec la multiplication de ces vecteurs modernes que sont le téléphone portable, les antennes satellites et le réseau Internet, la contagion des idées libérales et démocratiques a commencé. Plus rien ne sera comme avant. Les erreurs commises par l'administrateur, le commandant de bataillon ou le soldat individuel seront vite oubliées ; la liberté d'expression et d'opinion marqueront à jamais les esprits.

Le plus grand danger à présent réside dans les fractures que connaît la société irakienne. Aux différences d'ethnie et d'obédience religieuse viennent en effet s'ajouter la fidélité à l'ancien régime ou la collaboration avec le nouveau, et les règlements de comptes contre les membres de l'ex-parti Ba'as et les auxiliaires des forces coalisées se chiffrent chaque mois par dizaines. Ce n'est guère un hasard si les ennemis de la coalition s'en prennent de plus en plus aux Irakiens, qui sont des cibles autrement moins dangereuses. Constituer un gouvernement suffisamment fort pour faire respecter l'ordre et suffisamment représentatif pour éviter une guerre civile ne sera guère aisé.

Des efforts considérables restent donc nécessaires pour transformer chaque jour un peu plus le pays. Les Etats-Unis continueront à perdre des soldats au fil des semaines, même s'ils subissent moins d'attaques ; tôt ou tard, la négligence ou la malchance permettra à une attaque d'être particulièrement efficace et de tuer des dizaines d'hommes. Pourtant, c'est uniquement en acceptant les pertes, en continuant à s'exposer et à s'investir que la coalition parviendra à se maintenir sur la bonne voie et à progressivement transférer ses responsabilités aux Irakiens. La patience n'est pas une qualité fréquente en Occident, mais la transformation du Proche-Orient l'exige.

Il reste à se demander pourquoi les médias s'obstinent à hurler au bourbier lorsque la réalité contredit une telle opinion. Entre l'envie de montrer qu'une intervention militaire ne peut réussir que dans le cadre de l'ONU, le besoin de dissimuler leurs propres erreurs quant à une «résistance» présumée de la population irakienne, l'influence néfaste d'experts enclins aux clichés plus qu'à l'analyse, et bien entendu une hostilité généralisée à la puissance américaine, les explications ne manquent pas. Quoi qu'il en soit, ceux qui prédisent le désastre depuis une année devront tôt ou tard se livrer à un sérieux examen de conscience face à son absence chronique.

(Site Internet: www.checkpoint-online.ch/CheckPoint/Actuel/IndexActuel.html)

Sources:

Paul Harris and Jonathan Franklin, 'Bring us home': GIs flood US with war-weary emails, The Observer, 10.8.03 ; Niko Price, Crime Wave in Iraqi Capital Unprecedented, AP, 8.8.03 ; Pamela Hess, Raid in Iraq's 'Indian Country', UPI, 6.8.03 ; Edmund Sanders, 4th Infantry Scours Region for Hussein, Los Angeles Times, 6.8.03 ; Jamie Tarabay, Iraq Police Slowly Begin to Regain Baghdad, AP, 5.8.03 ; Steven R. Hurst, New Iraqi Army Recruits Head for Training, AP, 4.8.03 ; Harry de Quetteville, Mutual suspicion as US troops 'go in hard', Telegraph, 4.8.03 ; Pamela Constable, Iraqi Students Set a New Course, Washington Post, 2.8.03 ; Marc Semo, Saddam Hussein traqué à Takrit, Libération, 2.8.03 ; Alastair Macdonald, Hunt for Saddam Heats Up - from His Own Palace, Reuters, 2.8.03 ; Kevin Sullivan, On Battle and Home Fronts, a Roller Coaster of Nerves, Washington Post, 31.7.03 ;Michael Georgy, Commander: Troops in Iraq Powerless Against Bombs, Reuters, 31.7.03 ;Rowan Scarborough, Iraqi guerrillas devise new tactics as Americans fine tune techniques, Washington Times, 31.7.03 ; John O'Sullivan, Remember Tet Offensive, National Review Online, 31.7.03 ; Niko Price, Iraq Could Have Elections Within a Year, AP, 31.7.03 ; Michael R. Fenzel, A Little Better Each Day, Washington Post, 30.7.03 ; Rajiv Chandrasekaran, In Iraqi City, a New Battle Plan, Washington Post, 29.7.03 ; Georges Malbrunot, «Une mission trop grande pour les Etats-Unis», Le Figaro, 29.7.03 ; Delphine Minoui, Saddam Hussein, la traque infernale, Le Temps, 29.7.03 ; Pamela Hess, Marines walk tightrope in Najaf, UPI, 28.7.03 ; Donny Bryson, Militants Not Rallying for Iraq Holy War, AP, 27.7.03 ; Jim Hoagland, The Road From Baghdad, Washington Post, 27.7.03 ; Mark MacKinnon, How to make friends and occupy people, Globe and Mail, 26.7.03 ; Matt Moore, Three American Soldiers Killed in Iraq, AP, 26.7.03 ; Cynthia Johnston, L'usage de l'internet explose à Bagdad, Reuters, 26.7.03 ; Kate O'Beirne, Betting on Bremer, National Review Online, 25.7.03 ; Ann Scott Tyson, The GI in Iraq: jack-of-all-trades, Christian Science Monitor, 25.7.03 ; D'Arcy Doran, U.S. Troops Fight Invisible Enemy in Iraq, AP, 25.7.03 ; Jonathan Foreman, American soldiers really aren't spoilt, trigger-happy yokels, Telegraph, 25.7.03 ; Delphine Minoui, «C'était des monstres. On peut remercier les Américains», Le Temps, 25.7.03 ; ONU, Iraq: UN Weekly Press Briefing, 24.7.03 ; Thomas E. Ricks, As U.S. Lowered Sights, Information Poured In, Washington Post, 23.7.03 ; Ann Scott Tyson, US assembles new Iraqi army, Christian Science Monitor, 22.7.03 ; Borzou Daragahi, Translator Boosts American Effort in Iraq, AP, 22.7.03 ; US gaining clearer picture of Iraqi enemy: press, AFP, 21.7.03 ; David Blair, Iraq: the first 100 days, Telegraph, 18.7.03 ; Douglas Jehl, U.S. Considers Private Iraqi Force to Guard Sites, New York Times, 18.7.03 ; Miral Fahmy, Iraqis Cheer Fall of Baath on Anniversary of Coup, Reuters, 17.7.03 ; Amir Taheri, The Real Iraq, New York Post, 17.7.03 ; Scott Peterson, US shifting guard duty to former Iraqi soldiers, Christian Science Monitor, 15.7.03 ; Hamza Hendawi, Iraqi City of Peace Moving Toward Chaos, AP, 15.7.03 ; Borzou Daragahi, U.S. Forces Kill 4 Suspected Insurgents, AP, 13.7.03 ; Pamela Hess, Unruly Bagdad loses more electric power, UPI, 7.7.03 ; Maurin Picard, Irak : le temps des désillusions, Le Point, 4.7.03 ; communiqués Central Command et American Forces News Service pour les pertes et les activités.

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Numéro 96 • vendredi le 12 septembre 2003

Être Juif
Moshé Katsav, président de l'Etat d'Israël
Jerusalem Post, 8 septembre 2003

En disant "je suis Juif" à ses ravisseurs avant d'être assassiné, le regretté Daniel Pearl, z'l, a proclamé son affiliation à une identité nationale et religieuse, et de ce fait, il entrait dans l'histoire juive. Cette déclaration englobe un mode vie, des croyances, des points de vue. Être Juif signifie avoir une conception du monde fondée sur des principes issus de la Bible. Être Juif a le sens d'appartenir à une foi qui a donné à l'humanité le monothéisme et des valeurs universelles qui accompagnent l'humanité depuis 3313 ans, depuis le Mont Sinaï, depuis l'acceptation par la nation juive des 10 commandements.

Être Juif, c'est appartenir à un peuple qui a montré sa détermination et sa ténacité, malgré les malheurs et les tourments subis pendant des milliers d'années.

Le Juif appartient à une nation qui a perdu son indépendance quand le 1er Temple a été détruit, il y a 2690 ans, et quand le peuple a été exilé à Babylone. Il appartient à une nation que l'empire perse cherchait à anéantir il y a 2480 ans; il y eut le miracle de Pourim et la nation a été sauvée. Il appartient à une nation que l'empire grec a cherché en vain à convertir il y a 2166 ans. Le peuple Juif s'est révolté contre les Grecs, sous le règne des Macchabées, évitant ainsi de perdre son indépendance. Mais il l'a perdu toutefois une deuxième fois sous l'empire romain, il y a 1933 ans, avec un second exil. Le Juif appartient à une nation qui pendant 2000 ans a souffert les expulsions, les conversions forcées, les inquisitions et pire, un Holocauste terrible par les nazis et leurs collaborateurs.

Le peuple Juif s'est relevé de ses cendres et a réussi à revivre indépendant et souverain sur sa terre. Aucune aventure humaine n'est comparable à la sienne. Il y a 56 ans, il a retrouvé un état démocratique, libéral et moderne, qui a fait avancer la technique et la science.

La vie d'Israël est fondée sur la vision de ses prophètes et sur les valeurs morales que le Judaïsme a donné à l'humanité. Le Judaïsme met en valeur la vie commune et la solidarité, "tout Israël est responsable l'un de l'autre" est la clé du mode de vie. Être Juif signifie prendre soin du faible et du nécessiteux. La justice sociale est la pierre angulaire de la Torah et du Judaïsme, et une ligne droite relie la possession de la terre d'Israël au soutien de celui qui est pauvre et faible. "Justice, justice tu poursuivras pour pouvoir hériter de cette terre et prospérer". En d'autres termes, pour que le peuple Juif puisse vivre libre dans sa patrie historique, il doit d'abord prendre soin du faible et du handicapé, de la veuve et de l'orphelin, la justice sociale étant un début de rédemption. Dans la Bible, il y a de nombreuses règles traitant de justice sociale et de celui qui est démuni, notamment le texte ordonnant de laisser la récolte du coin de son champ pour le pauvre… et celui qui précise que "la charité est équivalente à tous les commandements de la Torah".

Comme état Juif et démocratique, l'Etat d'Israël est aussi un état conscient des besoins sociaux et son système de couverture sociale est performant.

Il n'y a pas de conflit objectif entre la Judaïsme, la Chrétienté et l'Islam. Après tout, la Chrétienté est fondée sur le Judaïsme et la Bible…Lors de mon dernier entretien avec Sa Sainteté le Pape au Vatican, il s'est référé au prophète Jérémie et a appelé les Juifs, "les frères aînés des Chrétiens". Il en est de même de l'Islam. Quand les Juifs ont été persécutés puis expulsés d'Europe au Moyen Âge, le monde Musulman les a accueillis. La coopération entre l'Islam et le Judaïsme a donné une période de grand développement culturel. À cette époque, on a rassemblé les plus beaux textes de la culture et de la pensée juive.

Base de notre vie nationale et religieuse en exil, les livres de prière et la Bible ont été le ciment de milliers de communautés éparpillées dans le monde durant des siècles et l'instrument de la préservation du peuple Juif et du Judaïsme. Les prières dans les synagogues ne sont pas seulement l'expression de la foi, mais aussi celle de la mémoire du peuple Juif, grâce à laquelle il a pu survivre. La synagogue est aussi le lieu où les valeurs morales et les règles de conduite sont transmises aux fidèles. Grâce à la synagogue, la foi, la mémoire et nos valeurs ont été transmises pendant de longs exils.

Même à une époque de "globalisation" où le Juif a perdu certains de ses repères, les fondements du Judaïsme, il ressent néanmoins un lien spirituel ou émotionnel avec ce Judaïsme, même si sa bibliothèque ne contient aucun livre lié à la foi, à la culture ou à l'histoire juive. Les valeurs du Judaïsme sont humaines et universelles. Chaque composante de la nation, qu'elle soit ashkénaze, séfarade, orthodoxe, libérale ou réformée, israélienne ou de la diaspora, est liée l'une à l'autre et à ces valeurs fondamentales….Nous partageons un même passé et nous avons le même destin. Nous sommes une même famille.

Je voudrais citer le professeur Erwin Radlowski, chef de la Commission américaine pour l'énergie atomique des années 60, celui qui a construit le premier sous-marin nucléaire Nautilus. Quand on lui demandait comment une personne pouvait améliorer sa capacité de penser, il répondait "étudiez une page de la gémara [commentaire de la loi orale juive] chaque jour".

(Traduction partielle adaptée par Albert Soued.)

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Être antisémite, la conscience tranquille
Robert Wistrich
Ha'aretz, 1 août 2003

Il est difficile de lutter contre les «nouveaux judéophobes» d’Europe, du fait qu’ils ne se qualifient presque jamais eux-mêmes d’antisémites, contrairement à leurs pères spirituels. Nombre d’entre eux, précisément, se situent à gauche, car l’antisémitisme, à l’aube du XXIe siècle, se drape dans les prestigieux atours des «droits de l’homme».

J’ai participé à la conférence de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe), qui se tenait au palais du Hofburg, à Vienne, où l’on m’avait demandé d’intervenir sur l’antisémitisme moderne face à 400 délégués environ.

A première vue, cette expérience avait quelque chose d’assez insolite. L’OSCE, qui a été créée en pleine guerre froide, est une organisation internationale de premier plan qui, pour autant que je sache, ne s’est jamais intéressée au plus vieux préjugé du monde : la haine des juifs. Comme son nom l’indique, cette organisation s’occupe des problèmes de sécurité communs à ses membres, bien que la définition de ses fonctions inclue également la surveillance des droits de l’homme. Mais les droits de l’homme et la lutte contre l’antisémitisme -- malgré le lien qui les unit -- ne font pas vraiment bon ménage sur la scène politique internationale, au cours de ces dernières décennies. Mon invitation, en tant que spécialiste, à témoigner et à parler devant cette honorable assemblée, résultait d’une forte insistance du Département d’Etat américain. Les Etats-Unis avaient également envoyé à cette Conférence une délégation de haut niveau, à la tête de laquelle se trouvait l’ex-maire de New York, Rudolph Giuliani.

Ce sont les Américains, avec le soutien des délégués des organisations juives, qui ont réclamé avec une particulière fermeté, que l’antisémitisme soit reconnu comme catégorie spécifique de préjugé, et que les gouvernements européens soient beaucoup plus fermes pour le combattre. Les Européens ont clairement manifesté une attitude beaucoup plus réservée quant au traitement de l’antisémitisme comme catégorie séparée et ont préféré l’inclure dans la catégorie générale de racisme, xénophobie, discrimination. Comme l’a déclaré le président néerlandais, on a pu remarquer une volonté à peine dissimulée d’en finir avec les affaires juives, pour pouvoir passer à des sujets plus «politiquement corrects», comme la lutte contre la discrimination raciale et l’islamophobie. Telle a été, me semble-t-il, la position de la plupart des pays d’Europe occidentale et centrale. L’exception la plus remarquable a été celle de l’Allemagne, qui a proposé de créer un comité de suivi à Berlin, l’an prochain.

Il y a 65 ans, sur la Heldenplatz («place des Héros»), à quelques centaines de mètres seulement du bâtiment où nous étions réunis, des centaines de milliers d’Autrichiens acclamaient Adolf Hitler. En 1938, année cruciale, avant que ne tombe la nuit de la Shoah sur les Juifs d’Europe, les Juifs allemands et autrichiens avaient déjà subi des humiliations et des cruautés. Lors de la Conférence de l’OSCE, des survivants ont évoqué cette époque-là, troublant la sérénité de l’auditoire. Outre les Américains et les Allemands, ce sont des délégués russes, ukrainiens, des pays balkaniques et d’Europe orientale qui ont été les plus attentifs à l’antisémitisme et à la nécessité de le combattre. Là aussi, on a pu observer, par plus d’un signe, à quel point la «Nouvelle Europe» (Pologne, Hongrie, Slovaquie, etc.) était plus proche des positions américaine et juive que de celles du courant principal et solidement établi de la «Vieille Europe».

On a assisté, lors de la Conférence, à un début de prise de conscience du caractère spécifique de l’antisémitisme, du degré de gravité de son renouveau et de la nécessité d’une intervention des gouvernements et d’une politique de ‘tolérance zéro’ à l’égard de ses manifestations les plus virulentes. Mais il existe des lacunes considérables dans la manière dont la plupart des Européens appréhendent et évaluent le problème de l’antisémitisme moderne. En voici quelques-unes, qui méritent d’être relevées.

Le devoir de se préoccuper du problème brûlant de l’antisémitisme islamique – espèce dangereuse, très destructrice et dotée du potentiel meurtrier d’une pathologie dont les conséquences se sont propagées dans tout le Moyen-Orient arabophone. Par son extension et son extrémisme, cet antisémitisme n’est comparable qu’à celui de l’Allemagne nazie. Les manuels scolaires du monde arabe sont imprégnés de ce poison, qui exacerbe les passions lors des prédications régulières dans les mosquées. Cette maladie a déjà atteint une partie de la jeunesse musulmane en France, aux Pays-Bas, en Belgique, Grande-Bretagne, Allemagne, Suède et dans d’autres pays d’Europe.Par effet boomerang, cela a provoqué au Moyen-Orient un extrémisme et un nouvel antisémitisme violents qui plongent tout droit au cœur de l’Europe. De plus, les Européens n’ont, jusqu’à présent, adopté aucune stratégie éducative ou politique en vue de traiter ce problème très grave pour l’avenir des communautés juives sur ce continent. Au lieu de cela, de peur d’être accusés d’islamophobie, ils pratiquent la politique de l’autruche, ou ils rejettent sur Israël la responsabilité de l’existence du problème, ce qui aggrave encore les positions antisémites.

On ne peut mener une lutte efficace contre l’antisémitisme sans l’aide des médias. Mais, dans l’Union Européenne, même les principaux courants médiatiques débordent d’une dangereuse désinformation. L’armée israélienne -- et [l'opprobre en retombe], par conséquent, [sur] les «Juifs», de manière générale -- est décrite comme massacrant, de sang-froid, des enfants palestiniens. Un groupe de «conspirateurs» juifs américains très influents est accusé de planifier la guerre en Irak et de dominer la politique étrangère américaine. Les sentiments anti-américains en Europe occidentale se nourrissent d’un antisémitisme profondément enfoui. Sur la carte politique, ceci est encore plus vrai à gauche qu’à droite.

En outre, il est plus difficile de combattre les «nouveaux judéophobes» parce qu’ils ne se définissent pas comme tels -- contrairement à leurs pères spirituels d’il y a soixante ans. Ils sont très irrités d’entendre la moindre allusion à une quelconque hostilité envers les Juifs de leur part. Ils mettent l’accent, en particulier, sur l’image d’Israël comme Etat diabolique, sur le démantèlement de ce qu’ils appellent «l’entité sioniste» et sur la pureté déchue du seul Etat juif. Nombre d’Européens refusent, évidemment, de reconnaître qu’il s’agit d’antisémitisme. Après tout, en avoir conscience les contraindrait à renoncer à l’un de leurs sports favoris.

D’un point de vue éducatif, nous ne pouvons traiter ce renouveau d’antisémitisme sans avoir à nous confronter à sa dynamique changeante et sans révéler ses nouveaux atours intellectuels. Il ne s’agit pas d[e] l'antisémitisme ethnique, nationaliste ou raciste qui [prit] racine au XIXe siècle. Mais il semble que la persécution des juifs dans le style nazi soit la seule que connaissent les délégués de la Conférence de Vienne ou contre laquelle ils soient prêts à lutter. Peu leur importe que, à l’aube du XXIe siècle, l’antisémitisme se drape dans les prestigieux atours des «droits de l’homme». De là leur antisémitisme, avec une conscience tranquille. Qui plus est, certains de leurs porte-parole les plus notoires se considèrent comme étant à l’avant-garde de la lutte contre le racisme, le fascisme et autres maux semblables, remplissant les fonctions de combattants révolutionnaires au service de la nouvelle religion -- celle de l’humanitaire. A Durban déjà, lors de la conférence de l’ONU contre le racisme (en automne 2001), nous avons été témoins d’un spectacle honteux et avons vu comment l’on peut mettre la main sur des objectifs méritoires, comme la lutte contre le racisme, et les transformer en une affreuse célébration satanique contre Israël et le peuple juif.

Les délégués à la Conférence de Vienne étaient certainement conscients de l’épidémie de négation de la Shoah. Mais leurs déclarations, pas assez fermes, sur le négationnisme n’ont pas fait le poids face à la propagande contre l’Etat et le peuple juifs. D’innombrables intellectuels, artistes, hommes de religion, journalistes et caricaturistes européens mettent côte à côte, aujourd’hui, la croix gammée et l’étoile de David. L’idée que les Juifs -- les victimes d’autrefois -- sont devenus des bourreaux est l’un des grands mensonges de notre époque ; et des millions d’Européens acceptent cette idée presque sans l’approfondir. Pour tout ce qui concerne l’Etat juif, peu nombreux sont ceux qui font la différence entre une critique légitime et des propos diffamatoires.

La lutte contre l’antisémitisme est encore plus compliquée, à cause de la déviation que constitue «l’antisionisme» et des intentions de nuire de nombreux faiseurs d’opinion de premier plan dans toute l’Europe. Que ce soit dans les médias, les églises, à l’université ou chez des hommes politiques éminents, (principalement dans la gauche libérale) -- il existe une tendance presque automatique à prétendre qu’Israël est coupable de la plupart des problèmes du Moyen-Orient et, plus généralement, de l’extrémisme musulman et de l’épidémie de terrorisme. Cette déviation est manifeste au point que, plus d’une fois, elle transforme la réprobation formelle de manifestations de racisme et d’antisémitisme en termes vides de sens.

Pourtant, la réalité est bien différente. L’hitlérisme a cessé d’être le principal critère d’antisémitisme. Une gauche antiraciste pure et dure luttant contre l’impérialisme américain et le «nazisme» israélien pourrait devenir un étalon beaucoup plus fiable. Quant au pacifisme, il pourrait constituer un bon indice de la tendance qui croit aux «groupes de conspirateurs juifs» et aux collusions. Un honorable député du Labour, Tom Delisle, l’un des critiques acerbes de Tony Blair et de la guerre contre l’Irak -- a prétendu récemment que le Ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, dont un grand-père, paraît-il, était juif, faisait également partie de la «collusion juive» qui oeuvrait dans les coulisses de l’attaque anglo-américaine contre Saddam Hussein. Selon ce calcul, Jack Straw n’est qu’un «Mischling zweiten Grades» -- un métis de second degré -- selon la définition des lois raciales nazies de 1935.

On ne peut lutter contre l’antisémitisme lorsqu’on nie obstinément jusqu’à l’existence même du phénomène, comme cela a été le cas en France jusqu’à il y a un an. Je me souviens encore de la déclaration du président de la République française : «il n’y a pas d’antisémitisme en France». Tandis qu’à ses côtés Shimon Pérès, Ministre israélien des Affaires étrangères de l’époque, approuvait. Ceci se passait avant les dernières élections présidentielles en France, tandis que des synagogues et des centres communautaires étaient en flammes et que des écoles, des élèves et des civils juifs étaient attaqués dans des proportions sans précédent depuis 1945. La fréquence des actions racistes contre les Juifs de France a été multipliée par trois ou quatre depuis septembre 2000, comparée à celle des actions contre la communauté musulmane, laquelle est dix fois plus nombreuse. Ces statistiques sont inquiétantes. Au cours de ces trois dernières années, la plupart des actes antisémites ont été perpétrés par des Arabes musulmans originaires d’Afrique du Nord. Par contre, il n’y a eu aucune attaque de Juifs contre des Français musulmans. Ce fait fondamental est occulté par les médias français et européens, qui tentent d’établir un [parallèle] mensonger entre antisémitisme et islamophobie.

L’antisémitisme se propage en revêtant sans cesse des formes différentes, l s’adapte à l’esprit du temps -- comme un virus malin qui puise des forces nouvelles à chaque fois que l’épidémie est déclarée. Les vieux slogans et les anciennes tactiques qui étaient utilisés contre les nazis, le racisme et la xénophobie, ont tous échoué. Ce sont des mantras qui ont fait leur temps. En fait, il se peut même qu’ils alimentent le mal qu’ils étaient supposés extirper -- l‘antisémitisme. La «nazification» d’Israël et du peuple juif, par exemple, équivaut à un[e accusation de] meurtre rituel qui, précisément, ! réveille des sentiments antisémites ; et pourtant, certains d’entre ceux qui se prétendent les champions de l’antiracisme continuent à tenir ce discours.

Aujourd’hui, pour lutter efficacement contre l’antisémitisme, d’un point de vue éducatif, moral, juridique et politique, nous nous devons d’être attentifs à ces caractères changeants. Nous nous devons de réclamer plus que des discours sur la tolérance, le pluralisme et le multiculturalisme -- avec toute l’importance de l’affirmation de ces valeurs partout où existe une discrimination contre des minorités. Ce n’est déjà plus le principal problème. Le plus important, et de loin, est de mettre un terme à un système international qui fait honte et dont l’objectif est de contester la légitimité de l’Etat juif, de le dénigrer, de lui attribuer un caractère diabolique. Sur la question de l’antisémitisme, comme sur celle du terrorisme et des droits de l’homme, le premier pas, et le plus important, consiste à appeler un chat un chat.

(Cet article se fonde sur une proposition de principes d’éducation sur l’antisémitisme, présentée récemment par le professeur Robert Wistrich, membre éminent du Centre de la Paix et directeur du Centre International de Recherche sur l’Antisémitisme, à l’Université hébraïque de Jérusalem – exposé fait devant l’Organisation de Sécurité et de Coopération Européenne [OSCE] à la demande de cette organisation.)

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Numéro 95 • vendredi le 5 septembre 2003

Hamas : bas les masques
Nissim Zvili, Ambassadeur d'Israël en France
Le Figaro, 2 septembre 2003

Vingt morts, 120 blessés dont de nombreux enfants, handicapés à vie pour la plupart : c'est le bilan macabre de l'explosion d'un bus au cœur de Jérusalem, en plein mois d'août. Question : l'organisation qui revendique cet attentat est-elle une organisation terroriste ou une oeuvre à vocation sociale ? Réponse évidente, pensez-vous... Pas pour tout le monde, semble-t-il.

Pas pour les Européens qui, réunis ces prochains jours en Italie, devront déterminer si le Hamas, qui a donc revendiqué, entre autres, ledit attentat, est un mouvement à caractère terroriste ou social. Car certains, la France en tête, voudraient faire admettre une distinction entre une «branche armée» et une «branche politique» du Hamas. Comme si le bras qui agit n'était pas commandé par le cerveau qui ordonne.

Le costume croisé rend évidemment plus respectable le dirigeant («branche politique») qui revendique l'acte ignoble sur tous les écrans alors même que la ville tremble encore de la déflagration. Plus respectable que la cagoule et l'arme brandie par celui («branche armée») qui se fait sauter au milieu d'une foule d'innocents. Mais qui se laisse leurrer ?

Lorsqu'une «trêve» est signée par le «politique», la «branche armée» ne la respecte-t-elle pas immédiatement ? C'est donc bien d'une seule et même organisation qu'il s'agit, avec répartition interne des tâches.

Dix ans, presque jour pour jour, après la signature d'Oslo, l'idéologie du Hamas n'a pas évolué d'un iota : elle avait alors rejeté en bloc toute idée de paix avec Israël, et n'a eu de cesse depuis d'en ébranler les fragiles fondements.

Parallèlement au processus de paix, elle a entretenu un processus de guerre, remettant à chaque fois en cause les acquis du rapprochement entre Israéliens et Palestiniens, minant la confiance, fragilisant la naissante Autorité palestinienne et, finalement, remettant à zéro le compte à rebours vers l'accomplissement de la paix.

Supermarché, école, café, restaurant, autobus, centre commercial : le «politique» envoie ses bombes humaines dans les lieux de vie pour répandre la mort. Mouvement social ?

Le modus operandi de cette organisation est clair : en se substituant à un système social défaillant, elle se rend indispensable, provoque l'empathie, enrôle puis embrigade. Elle distille la haine et déverse la violence. Il suffit pour s'en convaincre de lire sa «littérature» ou d'écouter ses prêches dans les mosquées.

Mettre en exergue ses «oeuvres sociales» c'est feindre de ne pas voir leur finalité, c'est ignorer le but que sert cette infrastructure complexe : faire capoter la paix, faire revenir les Palestiniens à la négation d'Israël et, in fine, établir à sa place un Etat islamique fondamentaliste.

Soutenir les «projets sociaux» du Hamas, c'est lui donner une marge de manœuvre au sein de la population palestinienne, exploiter le malheur des nécessiteux, lui permettre d'infiltrer et d'embrigader les milieux modérés. Mais c'est surtout tolérer son idéologie fanatique et donner un certificat de légitimité au terrorisme.

Prétendre que le Hamas est une organisation sociale, c'est se résoudre à laisser une génération supplémentaire de jeunes Palestiniens s'abreuver de haine, de désespoir et de violence. C'est laisser cette organisation enseigner le culte de la mort plutôt que les valeurs de la vie.

Aujourd'hui, l'Europe doit prendre ses responsabilités. Déclarer le Hamas organisation terroriste, c'est mettre fin à la duperie : c'est appeler un chat un chat. C'est refuser de prêter la main aux actions subversives d'un mouvement terroriste en quête de légitimité.

A Riva del Guarda, l'Europe doit restituer à l'Autorité palestinienne les commandes de sa propre société, éviter le renforcement du Camp du refus, permettre au premier ministre palestinien de jouer son rôle actif et cardinal pour parvenir à la paix.

Le temps presse : il y a dix ans, Yitzhak Rabin déclarait sa détermination à progresser vers la paix comme s'il n'y avait pas de terrorisme, et à combattre le terrorisme comme s'il n'y avait pas de processus de paix. Plusieurs milliers de morts et de blessés plus tard, la confiance s'étiole de part et d'autre, le dénouement semble incertain, le peuple endeuillé d'Israël est sceptique et perd confiance.

En mettant un terme en Italie à une ambiguïté qui heurte profondément une opinion publique israélienne qui ne cesse de panser ses plaies, l'Europe se redonnera les moyens de jouer le rôle actif auquel elle prétend, dans la recherche d'une véritable paix durable pour notre région bouleversée.

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Trêve de lieux communs
David Ouellette
Voir, 28 août 2003

Le lieu commun est une censure de la pensée. Répété tel un mantra, il se répand, devient dogme et esquive la pensée critique. Un lieu commun très tenace et répandu au Québec, invoqué dans la dernière chronique de M. Richard Martineau intitulée "Un sourire qui glace le sang", veut que la pauvreté engendre le terrorisme. Non content de paralyser la réflexion critique sur la nature du terrorisme, ce lieu commun suscite une sympathie indue pour des assassins de masse.

Si M. Martineau et ses semblables se gargarisent de tels lieux communs ad nauseam, il n'en demeure pas moins que ce ne sont ni les habitants de l'Afrique noire, ni les Latino-Américains -- dont la grande majorité vit dans la plus abjecte misère -- qui se font sauter et assassinent dans nos avions, aéroports et discothèques. Plutôt que de jouer les vierges offensées clouant au pilori les "perfides Américains" et de miroiter comme les amis des opprimés, voire les opprimés -- que de relents du catholicisme ringard et du marxisme tiers-mondiste dont nous nous croyions affranchis! --, nous aurions avantage à reconnaître qu'une idéologie misanthrope sévit dans les pays musulmans, que cette idéologie se nomme islamisme et que ses premières victimes sont les musulmans eux-mêmes, ceux-là qui, paradoxalement, s'ôteraient la vie par désespoir, toujours selon le lieu commun établi.

Le lieu commun censure la pensée et prive de tout interlocuteur occidental un journaliste comme le Tunisien Al-'Afif Al-Akhdar, par exemple, limogé du quotidien saoudien publié à Londres Al-Hayat pour avoir qualifié, sur les ondes d'Al-Jazeera, de barbares les amputations prescrites par la "loi" saoudienne. Pour Al-'Afif Al-Akhdar et tant d'autres intellectuels arabes censurés, voire emprisonnés par les despotes arabes et musulmans, il est évident que l'idéologie islamiste est née du déclin intellectuel, économique et culturel des pays islamiques livrés depuis la décolonisation à de cruels despotes; l'islamisme se nourrit de l'échec de la justice et des réformes démocratiques tout comme de l'obsession anti-israélienne et judéophobe de la Ligue arabe qui servit de ciment à une autre idéologie révolue, mais tout aussi catastrophique pour les peuples du Moyen-Orient: le nassérisme.

Les raisons de ce déclin sont certes plurielles mais partagent avant tout le fait que les régimes arabes et islamiques n'ont su réconcilier de la tradition et de la modernité que leurs pires incarnations. De la tradition, ils n'extirpent que l'obscurantisme, et de la modernité, que la répression de l'État. Au service du lieu commun, les "spécialistes" du Moyen-Orient de nos médias, les organismes arabo-musulmans ou les ONG n'adresseraient jamais ces mots d'Al-Akhdar aux despotes arabes: "Nous savons que votre culture religieuse obscurantiste constitue un terrible obstacle entravant la transition à une société moins fermée, moins oppressive et moins hostile à l'égard de l'individu, de la femme, du non-musulman, de la raison, de la modernité, de la vie elle-même."

Projeter son impotent complexe de culpabilité de bien nanti du monde industrialisé n'est qu'un exercice de vanité qui soulage peut-être celui qui se répand en âneries larmoyantes mais n'améliore pas le sort des pays pauvres, ni ne désarme les terroristes islamistes qui se soucient de justice et de prospérité comme d'une queue de cerise. Leurs actions auraient dû nous en convaincre depuis longtemps... Les musulmans épris de liberté, pour leur part, ne s'y trompent pas.

(David Ouellette est journaliste et chercheur associé à ICRJ)

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