DE 5773 À 5774

 

 

 

 

 

 

 

 

40 ans après la guerre de Kippour et 20 ans après les Accords d’Oslo :

vérités historiques et réflexions

Freddy Eytan

Le CAPE de Jérusalem, 15 septembre 2013

 

Le général Moshé Dayan, ministre de la Défense, déclarait en avril 1973 : « Je ne crois pas que dans les dix prochaines années, une nouvelle guerre éclatera avec les Arabes ». La guerre de Kippour fut déclenchée brusquement quelques mois plus tard, et Dayan évoqua dans une allusion biblique la fin du troisième Temple. En dépit de certaines informations alarmantes et d’un sérieux avertissement du roi Hussein de Jordanie sur un éventuel conflit armé, les Arabes ont surpris l’Etat juif pour la première fois. En ce jour du Grand Pardon les Israéliens ont vu la mort en face !

 

La confiance aveugle des généraux, le mépris de l’adversaire après sa forte humiliation lors de la guerre des Six Jours et l’indifférence du gouvernement face aux menaces éventuelles ont plongé le pays dans un mécontentement profond et une amère frustration. Ce fut « un tremblement de terre » qui nous guette jusqu’à ce jour, 40 ans après. Pourtant, la victoire militaire fut acquise grâce à notre foi inébranlable, notre courage et notre solidarité exemplaire. Les combats acharnés menés avec brio par le général David Elazar ont stupéfait tous les états-majors étrangers. Après 18 jours de combat, les chars de Tsahal étaient arrivés à 101 km du Caire et à 40 km de Damas !

 

La méconnaissance des intentions réelles de l’ennemi fut une nouvelle fois mise à l’épreuve, 20 ans plus tard, avec la signature sur la pelouse de la Maison Blanche des Accords d’Oslo.

 

Le général Yitzhak Rabin, héros de la guerre des Six Jours, avait signé ces accords sans aucun enthousiasme, conscient qu’ils seraient tôt ou tard bafoués par Yasser Arafat. Pour illustrer son immense dilemme et les grands risques encourus, il évoquait comme métaphore le fromage de Gruyère : cet accord comportait des manquements… Rabin a perdu la vie, assassiné par un fanatique juif ! Un crime lâche et abominable mais qui, hélas, n’aurait pas changé le cours de l’Histoire s’il avait poursuivi son mandat jusqu’au bout ! Arafat est venu avec ses troupes de Tunis en triomphateur et nous lui avions permis de s’installer à nos portes sans réellement penser au lendemain. Manipulateur et rusé comme un vieux renard, Arafat nous a bercés d’illusions ; en fait il souhaitait réaliser son pieux rêve en s’acharnant sur le va-tout de toute la Palestine ! Il aurait lancé son Intifada meurtrière même si Rabin était encore au pouvoir.

 

La gravité des accords d’Oslo réside dans la naïveté sincère des dirigeants de l’époque, en particulier Shimon Pérès et Bill Clinton. Ils pensaient que la page avec les Palestiniens était définitivement tournée et que le Proche-Orient avait enfin changé de visage. Ils avaient mis la charrue avant les bœufs et dans ce TGV de la paix, ils ont brûlé de nombreuses étapes sans s’arrêter dans les stations de la réflexion et de l’évaluation des faits. Le cérémonial a éclipsé la réalité sur le terrain et les vagues d’attentats par des bombes humaines ont plongé les Israéliens dans l’insécurité, l’anxiété et le désespoir.

 

La vision romantique d’un nouveau Proche-Orient idyllique et d’un marché commun riche et fructueux n’est hélas pas pour demain.

 

En reprenant aujourd’hui le processus de paix avec les Palestiniens nous devrions toujours nous souvenir des deux événements historiques qui ont bouleversé notre société et la donne géopolitique. Chaque décision gouvernementale, pour la guerre comme pour la paix, devrait être minutieusement étudiée et réfléchie exclusivement à l’aune de nos propres intérêts. Dans le contexte historique du Moyen-Orient notre devoir est surtout de dissiper toutes les illusions et de s’opposer farouchement aux utopies.

 

L'accord sur la Syrie : pertes et profits

Daniel Pipes

National Review Online, 17 septembre 2013

Adaptation française: Johan Bourlard

 

 

La diplomatie n'a jamais connu une suite d'événements aussi vertigineuse et changeante que celle à propos de la Syrie, qui a débuté le mercredi 21 août et s'est achevée trois semaines et demie plus tard, le samedi 14 septembre. Même s'il est trop tôt pour départager les gagnants et les perdants, on voit que Bachar al-Assad mène le jeu, ce qui laisse penser que lui, Poutine et les mollahs sortiront gagnants alors qu'Obama, Erdoğan et Israël seront les perdants.

 

Commençons par revenir sur les derniers événements :

21 août. Une attaque à l'arme chimique contre des civils se produit à Ghouta, près de Damas. Elle est apparemment l'œuvre du régime d'Assad.

 

28 août. Barack Obama signale son intention de faire usage de la force contre le régime d'Assad pour le punir d'avoir perpétré l'attaque chimique.

 

31 août. Obama fait marche arrière et demande au Congrès l'autorisation d'utiliser la force, une chose qu'il n'était pas obligé de faire.

 

Au cours de la semaine suivante, l'opposition aux frappes, tant au sein du Congrès que parmi la population, enfle à tel point qu'il devient évident qu'Obama n'obtiendra pas l'autorisation espérée.

 

9 septembre. Le secrétaire d'État John Kerry promet une attaque « incroyablement réduite » et a ajouté de façon cavalière que le contrôle international de l'armement chimique syrien pourrait écarter la nécessité d'une attaque. Une idée que les Russes se sont empressés de reprendre et d'exploiter.

 

10 septembre. Obama renonce à sa menace d'attaquer le régime syrien et retire la demande qu'il a faite au Congrès.

 

14 septembre. Les gouvernements russe et américain signent un accord établissant un « plan de démantèlement des armes chimiques syriennes » destiné à « garantir la destruction du programme d'armement chimique syrien de la façon la plus rapide et la plus sûre possible. »

 

Commençons par évaluer les choix auxquels ont été confrontés les deux principaux acteurs de ce drame :

Bachar al-Assad. Le plan de démantèlement lui permet de placer les décisions clés du processus sous l'influence de ses protecteurs (Moscou et Téhéran) et de ses conseillers (le clan Assad). Une alternative s'offre à lui : respecter ou non l'accord russo-américain et les exigences de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) en charge du contrôle du traité sur les armes chimiques que la Syrie a promis de signer. Assad étant un dirigeant incompétent sur le plan tactique, ses actions sont difficiles à prévoir mais je m'attends à ce qu'il ne respecte pas l'accord pour les raisons suivantes : (1) Il a besoin de ces armes pour préserver son régime. (2) La guerre civile qui déchire actuellement la Syrie favorise le court-circuitage de l'OIAC. (3) L'attitude d'Obama suggère qu'il n'organisera pas de représailles. (4) Saddam Hussein a constitué un précédent intéressant en ce sens que, dans les années 1990, le jeu irakien du chat et de la souris a ralenti et fait obstacle au démantèlement d'armes de destruction massive par un régime similaire.

 

Barack Obama. Déjà sur la brèche en août 2012 avec sa menace au sujet de la « ligne rouge », le président américain se retrouve, avec le coup de poker que constitue l'accord russo-américain, à la merci de son homologue syrien. Si Assad respecte l'accord, Obama deviendra un génie de la politique étrangère pour avoir débarrassé la Syrie de son armement chimique sans coup férir. Mais si Assad ne respecte pas l'accord, ce qui est bien plus probable, Obama devra attaquer le régime pour préserver sa crédibilité en dépit de ce que cela pourra coûter et malgré les souhaits de sa base de gauche, de l'opinion du Congrès, des Nations unies, du pape, et d'autres encore, et même si cela renforce les djihadistes en Syrie et implique les États-Unis dans des opérations militaires indésirables de longue haleine. Pour ma part je pense qu'Obama passera à l'offensive mais sans causer de réels dommages tant à sa popularité qu'au régime d'Assad.

 

Bref je prédis qu'Assad ne respectera pas l'accord et qu'Obama mènera une attaque symbolique. Selon ce scénario, cela signifie pour les acteurs principaux :

Bachar al-Assad. Il pourra pérorer au sujet de sa survie à une offensive américaine et dans ce registre, il est le plus fort.

 

Barack Obama. La crédibilité de sa politique étrangère sombrera et celle des États-Unis également – surtout par rapport au dossier nucléaire iranien – à tout le moins jusqu'en 2017.

 

Vladimir Poutine. Qu'Assad se conforme ou non aux termes de l'accord, et qu'Obama passe ou non à l'offensive, le président russe ne peut pas perdre. Au contraire, il est entré en lice pour le Prix Nobel de la Paix. Il est le grand vainqueur.

 

L'Iran. Téhéran en sortira gagnant, avec la certitude que son infrastructure nucléaire échappera aux frappes américaines même si Obama met le régime d'Assad en pièces.

Recep Tayyip Erdoğan. Le Premier ministre turc, en tant que leader international des partisans de la guerre, sera perdant même si Obama attaque sérieusement Assad.

Israël. Avec Obama, le pays sortira gagnant si Assad respecte l'accord et perdant dans le cas contraire, ce qui est probable.

 

Terminons par deux observations ironiques. Au lieu de résoudre la crise, l'accord russo-américain la prolonge et l'aggrave. Par ailleurs, le discours prononcé presque nonchalamment il y a un an par Obama à propos de la « ligne rouge » fut l'erreur insignifiante qui pourrait précipiter le grand fiasco diplomatique de sa présidence.

 

 

Bilan 5773 de l’économie israélienne:

le PIB a augmenté de 3,4%

Jacques Bendelac

upjf.org, 16 septembre 2013

   

Un petit air de déjà-vu: c’est l’impression qui se dégage de l’année juive écoulée : la priorité va toujours à la lutte contre le déficit public. Au cours de l’année 5773 qui vient de s’achever, le PIB a augmenté de 3,4%, le chômage s’est stabilisé à 6,7%. Si l’inflation a quasiment disparu, certains produits ont coûté plus cher au consommateur israélien comme l’alimentaire, qui a augmenté de 6,2%, ou le logement, qui s’est renchéri de 7,8% ; en revanche, l’Israélien a payé moins cher pour parler au téléphone ou pour regarder la télévision câblée.

 

Sur le marché monétaire aussi, la période qui va de septembre 2012 à août 2013 est considérée comme un succès : l’indice boursier TA-100 a augmenté de 7% et le shekel s’est renforcé de 8%.

 

Voici les principaux volets économiques qui ont été à l’ordre du jour de l’actualité en 5773 et qui le seront aussi en 5774 :

 

POLITIQUE BUDGÉTAIRE – Le nouveau gouvernement, sorti des urnes le 22 janvier dernier, a mis en place un nouveau plan d’austérité économique; relèvements des impôts directs, hausse de la TVA, coupes dans les allocations familiales, etc. Or en ce début d’année juive 5774, il s’est avéré que le trou budgétaire sera moins dramatique qu’on a voulu le croire : 3,3% du PIB, contre un déficit prévisionnel de 4,65% pour toute l’année 2013.

 

INDÉPENDANCE ENERGÉTIQUE – C’est symboliquement qu’à la veille de Pessah, le 30 mars dernier, l’exploitation du gaz du puits Tamar situé à 90 km au large des côtes israéliennes, a commencé: dorénavant, le gaz naturel coule dans le gazoduc qui le conduit jusqu’aux installations d’Ashdod. En mai dernier, le gouvernement décidait d’autoriser l’exportation de 40% du gaz exploité, laissant 60% pour la consommation intérieure.

 

AFFLUX DE CAPITAUX ÉTRANGERS – Israël est un petit pays, mais il reste attractif pour les investissements étrangers. De janvier à juin 2013, les investissements directs des étrangers en Israël se sont montés à 6,3 milliards de dollars, contre 9 milliards pour toute l’année 2012. Parmi les principales transactions de l’année, on relèvera que l’israélien Waze a été racheté par Google pour 1,3 milliard de dollars, et que le groupe Iscar a cédé 20% de son capital à Warren Buffet pour 2,1 milliards de dollars.

 

RÉFORMES STRUCTURELLES – Le coût de la vie et la contestation sociale ont incité le gouvernement israélien à lancer des grandes réformes structurelles visant à accentuer la concurrence et à réduire la bureaucratie. Il s’agit notamment de la privatisation du port d’Eilat (novembre 2012), de l’introduction de nouveaux opérateurs dans le secteur des télécoms, de l’accord de « Ciel ouvert » entre Israël et l’Union européenne visant à accroître la concurrence dans les transport aériens, du début de démantèlement des ports de Haïfa et d’Ashdod, etc.

 

MARCHÉ DE L’IMMOBILIER – La flambée de l’immobilier s’est aussi poursuivie dans le courant de l’année écoulée et le volume des crédits immobiliers s’est dangereusement envolé. Pour tenter de faire exploser la bulle immobilière, la banque centrale a pris des mesures visant à restreindre les prêts hypothécaires accordés par les banques. Mais en l’absence d’une augmentation signification des mises en chantier, le prix de l’immobilier restera encore élevé cette année.

 

ET 5774 ?

Au total, 5774 s’annonce semblable à 5773 : le PIB devrait augmenter de 3,2%, mais la consommation des ménages devrait se ralentir sous l’effet de la hausse de la fiscalité. En revanche, l’exploitation du gaz naturel devrait remplacer la consommation privée comme principal moteur de croissance. L’an prochain aussi, l’inflation restera inexistante (2%), le déficit public se stabilisera autour de 3,5% du PIB.

 

Quant aux investisseurs étrangers, ils continueront d’affirmer leur confiance dans l’économie israélienne. Par contre, la poursuite de l’instabilité géopolitique dans la région (en Egypte et en Syrie notamment), renchérira la « prime de risque » que paie l’économie israélienne pour garantir la poursuite de ses investissements.

 

Polémique entre un patriarche syrien

et un évêque français à propos de la Syrie

Jean-Marie Guénois

Le Figaro, 19 septembre 2013

 

Un patriarche chrétien syrien contre un évêque catholique français. La polémique est rare, mais elle est vive et bien réelle. Elle vient d'éclater au grand jour alors qu'elle couvait depuis le 11 septembre dernier entre le patriarche Grégoire III Laham, grec melkite catholique (chef d'une des Églises catholiques orientales) dont le cœur est à Damas en Syrie, et Mgr Claude Dagens, évêque d'Angoulême et membre de l'Académie Française.

 

Dans une lettre adressée à Mgr Dagens que le Patriarche a rendue publique le 18 septembre, ce dernier accuse l'évêque français de «paroles diffamatoires» et «d'attaques» qui, selon lui, «choquent toute une Église en attaquant son Patriarche». Il entend répondre aux propos effectivement tenus publiquement par Mgr Dagens sur les ondes de Radio Notre-Dame, le mercredi 11 septembre. Ce dernier était l'invité de Louis Daufresne dans l'émission matinale «Le Grand Témoin».

 

L'interview portait sur la Syrie. Au fil d'une réponse, Mgr Dagens a lancé: «J'étais au Synode de Rome en octobre 2012 et j'ai vu tant de fois l'illustre Patriarche Laham, chef des Grecs-Melkites à Damas, se lever. Et lorsqu'il fut décidé qu'une délégation du Vatican allait se rendre à Damas pour rencontrer des chrétiens de Syrie et rencontrer Bachar el-Assad, le téléphone a fonctionné: le cher Patriarche Laham s'est entendu avec Bachar el-Assad dont on sait qu'il est un allié, politiquement et financièrement.»

De fait, le projet d'envoi d'une délégation en Syrie – pas moins de 7 cardinaux devaient officiellement prendre le chemin de Damas – annoncé le 16 octobre 2012 par le numéro 2 du Saint-Siège, le cardinal Bertone, avorta. Ce qui sonna comme une humiliation pour le Pape Benoît XVI qui cautionnait ce projet inédit. Et qui fit perdre la face à la diplomatie du Saint-Siège.

 

Dans cette lettre que le Patriarche adresse donc à Mgr Dagens – mais aussi aux autorités romaines, à la conférence des évêques et à l'Académie Française datée du 13 septembre et seulement rendue publique le 18 septembre par ses services – Grégoire III ne répond directement pas à l'accusation: «Vous m'avez gravement et publiquement mis en cause sur les ondes de Radio Notre-Dame. Vous n'imaginez sans doute pas combien vos paroles diffamatoires ont blessé – et mis en danger – la communauté melkite si cruellement éprouvée depuis tant d'années. Quel contraste avec la sollicitude du pape François et la solidarité spirituelle si touchante de mes frères dans l'épiscopat et de tant de Français anonyme! J'ajoute que beaucoup de chrétiens d'Orient sont des francophones fervents et ont été du coup particulièrement peinés par les attaques de l'Académicien que vous êtes. De légitimes différences d'appréciation géopolitiques ne me semblent pas justifier le fait de porter violemment atteinte à la fraternité épiscopale et de choquer toute une Église en attaquant son Patriarche. Sur la brèche et faisant front à toutes les difficultés et les tragédies de ces deux dernières années, je n'ai eu de cesse d'appeler au dialogue et surtout à la réconciliation, unique planche de salut pour la Syrie et pour laquelle je suis prêt à offrir ma vie en sacrifice.»

 

Cette lettre, publiée par le service de presse du Patriarche, est accompagnée d'une note relatant toutes les interventions du Patriarche depuis le début du conflit, qui ont toujours soutenu un «dialogue» pour préserver la paix civile.

 

Joint mercredi par Le Figaro, Mgr Dagens confirme son propos tout en publiant ce communiqué : «Je répondrai au Patriarche grec-melkite Grégoire Laham si celui-ci veut bien, avec les moyens dont il dispose, faire cesser le déferlement de messages haineux et violents que je reçois depuis une semaine, à la suite du dialogue que j'ai eu sur les ondes de Radio Notre-Dame et où j'ai eu l'occasion d'évoquer les réalités suivantes: les relations historiques entre la France et la Syrie ; la mainmise de la Syrie sur le Liban ; le caractère dictatorial du régime actuel de Syrie ; les violences terribles de la guerre civile qui fait des milliers de morts et de blessés, aussi bien du côté des musulmans que des chrétiens ; mon souci pour les populations chrétiennes si éprouvées et mon souhait qu'elles ne s'en remettent pas pour leur présent et leur avenir à des régimes dictatoriaux ; mon engagement aux côtés du pape François pour que la force de la paix du Christ, qui passe par sa Passion, soit plus forte que toutes les violences et les haines de notre histoire.»

Une des voix – souvent controversée mais respectée – de l'épiscopat français

 

Pour toucher le point le plus intéressant de cette polémique, il est nécessaire de saisir le contexte de cette «sortie» de l'évêque d'Angoulême. Cet intellectuel reconnu en France et à l'étranger, historien et ancien élève de Normale sup, est aussi connu pour sa forte réactivité sur les débats de société où il demeure l'une des voix – souvent controversée mais respectée – de l'épiscopat français.

 

Premier point de contexte: les propos de l'évêque français contre le Patriarche syrien formaient une incise dans une réponse où Mgr Dagens se livrait à «une analyse politique» de la situation syrienne. Après l'attaque de la ville chrétienne syrienne de Maaloula, l'évêque cherchait à démontrer qu'elle s'inscrivait probablement dans «la propagande» du régime de Damas. Un «régime criminel et sanglant dont on sait qu'il a occupé le Liban pendant plus d'une vingtaine d'années, avec le meurtre de Rafiq Hariri et le procès empêché des tueurs de Rafiq Hariri, inspirés par le régime de Damas». Une «manipulation» donc, visant à «instrumentaliser» en «essayant de faire croire que la guerre et les violences qui se déroulent en Syrie seraient d'ordre confessionnel». Mais «c'est faux!» a martelé l'évêque.

 

Ce régime «en permanence menteur», a poursuivi l'évêque français au micro de Radio Notre-Dame, veut donc passer pour «innocent» en laissant penser qu'il défend les chrétiens contre les islamistes. Au contraire, a-t-il précisé, «le grand argument politique de Bachar el-Assad c'est premièrement, “moi ou le chaos”, deuxièmement, “guerre à Israël”, troisièmement, “résistance à l'occident”».

 

Enfin, en réponse à l'objection du journaliste selon laquelle beaucoup – à commencer par des chrétiens du Moyen-Orient – estiment que le régime de Damas demeure un rempart contre l'islamisme, l'évêque a conclu: «Ne jouez pas cette dramatisation qui est un mensonge, qui sert la propagande de Bachar el-Assad. On le sait, les chrétiens sont persécutés au Moyen-Orient, pour des raisons multiples et nous sommes solidaires, nous savons ce qui s'est passé en Irak et on ne l'oublie. Mais n'allons pas jouer de cet argument pour défendre un dictateur qui se prépare à commettre le pire et qui l'a déjà commis. On peut plus dire “nous ne savions pas”. Nous savons, depuis des mois et des semaines! Nous savons qu'une guerre civile est en train, qu'un dictateur sanglant manipule cette guerre sanglante et qu'il manipule les opinions publiques à travers le monde».

 

Second et dernier élément de contexte: tout en ayant présidé, à l'appel du Pape François et comme bon nombre de ses confrères, une veillée de prière pour la paix en Syrie le 7 septembre dans son diocèse, Mgr Dagens a été l'un des rares dans l'Église catholique a avoir pris publiquement position pour un «avertissement» armé «proportionné» sous la forme d'un «coup de semonce» dans ce pays. Il s'en est expliqué par écrit le 6 septembre alors que le débat portait sur la conduite à tenir sur l'utilisation d'arme chimique.

 

Ce fait est suffisamment rare et la polémique spectaculaire pour mériter une citation de ses propos: «Après quelques jours de réflexion, je penche pour une intervention armée, écrit Dagens. Je ne vais pas dans le sens d'une certaine opinion catholique, qui chante la ritournelle de la paix à tout prix, même si je suis pour la paix, et je présiderai, demain soir, samedi 7 septembre, la veillée de jeûne et de prière, pour la paix, selon le souhait du pape François. Je crois qu'il y a une réalité qui s'impose. D'un côté, une dictature: Bachar el-Assad que l'on n'aurait jamais dû inviter au défilé du 14 juillet sur les Champs-Élysées, il y a quelques années. Une dictature et de l'autre côté, des démocraties: la France, les États-Unis, les pays européens et d'autres pays, pas tellement au Moyen Orient.»

 

L'évêque d'Angoulême poursuivait: «Peut-on dialoguer avec Bachar el-Assad, qui sait d'avance tout ce qu'il doit faire? Je ne le sais pas. Je suis en train de lire une grande biographie allemande de Hitler, et je constate que les dictateurs sont des gens très intelligents, pas seulement des brutes, ils sont très cultivés. Bachar el-Assad est aussi très cultivé. Il a fait des études en Occident. Hitler était aussi très cultivé, très négociateur, très habile pour séduire et dominer. Avec qui dialoguer? Comment dialoguer? Je ne sais pas mais je pense que les démocraties françaises et américaines qui hésitent sont très honorables en hésitant. Nos présidents ne sont pas des chefs de clan, qui se moqueraient totalement de leurs adversaires et des risques qu'ils prennent en instrumentalisant la guerre civile dans leur propre camp. Tous les dictateurs instrumentalisent la violence et Bachar el-Assad aussi. Il me semble, après réflexion, qu'un coup de semonce, un avertissement armé, fort, limité, proportionné, est nécessaire. S'il est décidé par les États-Unis et la France, je le comprends, en espérant que cet avertissement armé pourra ouvrir la voie à des discussions politiques, même si le régime n'est pas renversé, mais là on entre dans l'hypocrisie politique. Voilà ce que je voulais dire au risque d'étonner un certain nombre de personnes.»