POLITIQUE AU MOYEN-ORIENT : L’ISLAMISME S’AFFRONTE À LA DÉMOCRATIE

 

 

 

 

 

La démocratie est incompatible

avec les intégristes et l’Islam politique

Freddy Eytan

Le CAPE de Jérusalem, 5 juillet 2013

 

L’Egypte plonge vers l’inconnu. L’incertitude s’aggrave dans la tourmente et le risque d’une guerre civile n’est toujours pas écarté. L’arrestation du guide spirituel de la confrérie des Frères musulmans, Mohammed Badie, et avec lui de centaines de ses partisans, rappelle l’époque lointaine des affrontements qui ont déferlé contre le régime du président Nasser et soulignons que Sadate, son successeur, avait été tué par les balles des islamistes.

 

Certes, nous suivons les événements en cours avec inquiétude mais nous ne pouvons apporter ni contribution ni intervenir, et laissons donc les Egyptiens décider eux mêmes de leur avenir.

 

Cependant, nous avons l’impression que dans ce théâtre de l’absurde nous assistons à une répétition de la chute de Moubarak. Il est incontestable que l’armée joue un rôle crucial et unique dans un monde arabe en ébullition. Contrairement à la Syrie les militaires en Egypte sont avec le peuple. Ils sont avant tout des patriotes sachant parfaitement maîtriser la situation mais ils savent aussi diviser pour régner.

 

Le brusque départ du président Morsi, élu pourtant légitimement par un certain processus démocratique, surprend et étonne les observateurs. Son départ de la scène était imprévisible il y a encore quelques jours, et prouve que le Proche-Orient est instable et peut changer rapidement de mains et de visages au grand dam des services de renseignement. Ils ne peuvent jamais suivre la cascade des événements politiques et religieux et le comportement des sociétés arabes déchirées entre la veille garde et les jeunes qui utilisent habilement les avantages magiques de l’Internet.

 

Au sein de l’administration Obama, au Quai d’Orsay et au Foreign Office, on avait cru que Morsi était le maître absolu de l’Egypte, le nouveau pharaon… Il existait selon les diplomates occidentaux un « islamisme soft » car les Frères musulmans représentent des « intellectuels pragmatiques » capables de gérer un pays démocratiquement. Eh bien, suite aux retombées du « Printemps arabe » déclenché en Tunisie, l’Occident se trompe toujours et ignore que nous vivons dans un Moyen-Orient imprévisible, où les intégristes islamiques sabotent systématiquement toute tentative de réconciliation avec le monde moderne et la civilisation judéo-chrétienne et sont incapables de gérer un Etat avec des valeurs démocratiques.

 

De même qu’avec les ayatollahs en Iran, la méconnaissance de la confrérie islamiste demeure totale et parfois grotesque ; elle se traduit par la confiance et la crédibilité que les médias et les chancelleries donnent à Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur de ce mouvement intégriste. On retrouve également cette naïveté flagrante dans les salamalecs à l’égard du Qatar, qui diffuse une propagande sans scrupule, un soit-disant islamisme « light », par le biais de la chaîne al-Jazeera.

 

Bien entendu, nous n’allons pas verser de larmes pour le départ de Morsi, mais il faut toutefois reconnaître que ce dernier n’a pas abrogé le Traité de paix avec l’Etat juif, et a bien réussi l’épreuve durant l’opération « Pilier de défense » déclenchée par Tsahal en novembre dernier. Il a su maîtriser le Hamas et a pris des mesures adéquates contre des groupes terroristes dans le Sinaï. Cette politique devrait être suivie par ses successeurs car le djihad mondial et le Hamas n’ont jamais abandonné leur croisade, leur cruel combat au nom d’un Dieu méchant et rancunier. L’instabilité en Egypte et l’afflux des armes depuis le Soudan en passant par la Libye risquent de relancer le terrorisme aveugle et d’aggraver la lutte entre intégristes et laïcs de tous bords.

 

Nous devrions surtout poursuivre nos contacts directs avec l’état-major égyptien et leur service de renseignement pour éviter à tout prix l’escalade et un nouveau conflit frontalier.

 

Depuis 1979, nous avons respecté à la lettre les accords signés avec Le Caire et nous souhaitons vivement, dans notre propre intérêt, que le peuple égyptien sorte enfin de la crise, retrouve la stabilité politique, économique et touristique.

 

Enfin une réflexion à méditer : voilà déjà 34 ans que nous avons signé avec Anouar el-Sadate un solide traité de paix, mais les Egyptiens, par ignorance, ont malheureusement choisi une paix froide, haineuse et contre-productive. Certes, fort heureusement, ils ont refusé la guerre, mais imaginons leur situation actuelle si les relations avec l’Etat juif avaient été positives et constructives ? Le pays des pharaons plongé aujourd’hui dans la misère et le désespoir n’aurait-il pas été uni et prospère ? Un véritable grand pays arabe exemplaire ? Quel gâchis…!

 

 

La politique moyen-orientale d'Obama a-t-elle un sens ?

Sébastien Castellion

menapress.org, 9 juillet 2013

 

Pendant le week-end qui vient de s'achever, Washington a envoyé des signaux contradictoires face à la révolution qui a mis fin, en Egypte, mercredi dernier, au court règne (un an et trois jours de pouvoir) des Frères musulmans.

 

Les commentateurs ont rappelé que la loi américaine oblige de mettre un terme à la considérable aide d'Etat à l'Egypte (1,3 milliard de dollars par an) en cas de coup d'Etat. Certains hommes politiques, comme l'ancien candidat Républicain à la présidence John McCain, ont appelé à interrompre l'aide en rappelant que le régime Morsi avait été démocratiquement élu.

 

Lancé sans grande conviction, ce débat s'est rapidement enlisé. La loi évoquée par les commentateurs date de la guerre froide et n'a jamais eu pour autre objet que de permettre aux Etats-Unis d'interrompre leur aide à un pays dans lequel un régime ami est renversé ; que ce régime soit démocratique ou non n'est pas la question.

 

Samedi, le Président Obama est intervenu pour indiquer qu'il avait "demandé aux agences gouvernementales d'étudier les conséquences légales" de la suspension de la Constitution égyptienne sur l'aide américaine à l'Egypte.

 

Mais personne ne s'attend à une interruption de l'aide. Sous couvert d'examen juridique, les Etats-Unis ont simplement choisi d'utiliser la menace de fermer les robinets afin de faire pression sur l'Armée et d'influencer le déroulement des prochaines étapes.

 

Le président a ajouté que les Etats-Unis "ne soutiennent aucun groupe ou parti" en Egypte, mais insistent uniquement sur le respect de la démocratie.

 

Cette phrase était rendue nécessaire par les événements de la semaine, qui ont vu le peuple égyptien rejeter massivement le régime des Frères musulmans : les manifestations populaires qui ont précédé la chute du régime ont rassemblé entre 14 et 17 millions de personnes, ce qui en fait la plus grande "manif" de l'histoire humaine.

 

Mais si l'on observe l'histoire de la politique américaine sous Obama, la déclaration du président est un mensonge pur et simple. La politique de cette administration n'a rien à voir, depuis cinq ans, avec une quelconque neutralité. Elle consistait, au contraire, jusqu'à la semaine dernière, en une alliance délibérée entre les Etats-Unis et le mouvement islamiste extrémiste des Frères musulmans.

 

Cette alliance s'est d'abord manifestée en Egypte, où l'administration Obama avait brutalement poussé le Président Moubarak vers la sortie en 2011, et insisté pour que l'élection présidentielle de 2012 soit ouverte aux Frères (qui avaient initialement annoncé qu'ils ne présenteraient pas de candidat), puis, après sa courte victoire, Obama avait soutenu le Président Morsi jusqu'au bout. Il y a encore une semaine à peine, Obama était personnellement intervenu pour rappeler, malgré les immenses manifestations populaires, que Morsi était un "président légitime".

 

Cette connivence Obama-Frères musulmans s’est manifestée aux Etats-Unis mêmes, où, comme je l'ai rapporté il y a un mois dans ces colonnes, le président a fait reposer sa politique de "main tendue" aux musulmans sur un groupe de "conseillers" étroitement liés aux Frères.

 

Elle se manifeste aujourd'hui en Syrie, où Obama a décidé, après quelques mois d'hésitation, d'armer les rebelles anti-Assad, parmi lesquels les Frères occupent une place déterminante.

 

La première relève de la politique intérieure américaine. Pendant la campagne présidentielle de 2008, le parti Démocrate présentait le Président Bush comme le responsable d'une hostilité injustifiée entre le monde musulman et l'Amérique.

 

Obama, dans ce narratif, était celui qui rétablirait des relations de respect et d'amitié entre les deux civilisations. Dans le célèbre discours du Caire, le 4 juin 2009, le président – au rythme d'environ une contre-vérité historique par paragraphe, mais la paix n'a pas de prix –, avait développé le mythe d'un islam facteur de progrès historiques de la civilisation, avec lequel l'Amérique allait entamer un dialogue entre égaux, fondé sur la confiance.

 

Pour donner une traduction politique concrète à ce rapprochement, l'Amérique d'Obama avait besoin de montrer une rupture bien visible avec l'ère Bush – c’est-à-dire, en clair, un renversement d’alliances.

 

Les monarchies pétrolières du Golfe – un premier type d’alliés politiques de l'Amérique dans le monde arabe – étaient intouchables. D’abord, parce que les intérêts pétroliers sont encore trop sensibles pour l'économie américaine. Ensuite, parce que le fonctionnement même de ces régimes – fondé sur une gestion subtile des rivalités entre tribus et entre grandes familles – empêche l’apparition d’une véritable opposition politique. La plupart des opposants sont achetés dans le partage de la manne pétrolière ; les quelques irréductibles sont isolés et, à l’occasion, éliminés.

 

En revanche, les dictatures militaires héritières du nationalisme arabe du vingtième siècle – Egypte et Tunisie – étaient d’excellents candidats pour un renversement d’alliances. Ces dictatures, qui avaient commis le crime d’entretenir de bons rapports avec l’administration Bush, étaient très impopulaires. Fondées (à l’origine du moins) sur une idéologie non sur des liens tribaux, elles avaient vu apparaître, malgré tout leur appareil répressif, une opposition de nature, elle aussi, idéologique.

 

Les mouvements libéraux et démocrates manquaient cruellement de métier politique. Divisée en de multiples groupes, déchirée par les rivalités de personnes, privée d’outils d’influence dans les couches populaires, jamais vraiment formée à l’art de la lutte d’influence, du complot efficace et du rapport de forces, la mouvance libérale arabe ressemble davantage à un sympathique phénomène de salon qu’à un véritable mouvement politique.

 

Dans le camp islamiste, en revanche, le professionnalisme est indiscutable. Les Frères musulmans ont été spécifiquement créés en 1928 par Hassan al-Banna (le grand-père de Tariq Ramadan) afin de parvenir graduellement au pouvoir par l’infiltration graduelle des institutions, la distribution d’aide aux pauvres et une discipline de fer dans l’organisation interne.

 

Les mouvements salafistes – qui partagent avec les Frères l’objectif d’imposer la sharia au monde entier mais sont moins patients et plus prompts à recourir à la violence – sont moins habiles mais, eux aussi, bien disciplinés et bien implantés dans la population.

 

Face à cette situation, les Etats-Unis d’Obama auraient pu choisir, pour des raisons de principe, de soutenir malgré tout le camp libéral, en faisant l’effort de lui prodiguer la formation politique qui lui manquait. L’Amérique aurait pu, dans chaque pays, choisir un champion, puis utiliser ses ressources financières et organisationnelles pour unifier l’opposition libérale et la doter d’antennes dans les couches populaires.

 

Pourquoi cette politique n’a-t-elle pas été choisie ? D’abord, sans doute, à cause de son coût et du risque d’échec. Mais aussi et surtout, pour des raisons étroitement liées avec la vision du monde que partagent Obama et son équipe de proches conseillers. Cette vision du monde est la deuxième des trois raisons qui expliquent l’alliance d'Obama avec la fratrie islamiste.

 

La vision du monde du président a été analysée par l’universitaire américain d’origine indienne Dinesh D’Souza dans son ouvrage The Roots of Obama’s Rage (les raisons de la rage d’Obama) (Regnery Publishing, 2010). D’Souza y démontre, avec un grand luxe de citations et de détails, que l’idéologie d’Obama ne peut pas être réduite, comme tente de le faire une partie de la droite américaine, aux influences socialistes qu’il a subies, ni à ses origines musulmanes.

 

Le président ne semble pas s’intéresser particulièrement à la réduction de la pauvreté, qui est un objectif majeur pour les socialistes. Il a du respect pour la civilisation musulmane mais n’a pas hésité à multiplier massivement, par rapport à l’ère Bush, les attaques de drones contre les ennemis militaires de l’Amérique en terre d’islam, sans se soucier outre mesure des victimes civiles.

 

En revanche, Obama trouve sa cohérence dans ce que D’Souza appelle « l’idéologie anticolonialiste » : l’idée que la richesse de l’Amérique, et de l’Occident en général, trouve son origine dans la spoliation historique des plus pauvres et dans une injustice historique faite aux autres civilisations.

 

Pour les anticolonialistes, l’Occident a commis une faute originelle en intervenant dans les affaires des autres civilisations. Il doit, à l’avenir, montrer plus de respect pour le reste du monde, et surtout, éviter de lui imposer de l’extérieur ses valeurs et ses méthodes.

 

Pénétré qu'il est de cette idéologie, Obama ne pouvait pas accepter de soutenir, à grand coups de millions de dollars et de conseillers occultes, une opposition arabe libérale qu’il considère sans doute comme déjà trop « occidentalisée » pour être vraiment représentative de la diversité des cultures.

 

Au contraire, les Frères musulmans représentent pour le président la possibilité de se doter d’un allié authentiquement arabe, qui n’est teinté en principe d’aucune influence occidentale, doté de surcroît d’un soutien populaire conséquent et parfaitement organisé pour la poursuite du pouvoir.

 

Certes, l’idéologie des Frères exige aussi le refus de la démocratie, l’imposition de la sharia comme norme suprême, la persécution systématique des femmes, l’élimination d’Israël et la fin de toute influence américaine au Moyen-Orient. Plusieurs de ces objectifs sont inacceptables pour les Etats-Unis, et même pour leur président.

 

Mais Obama – sujet à l’illusion fréquente en Occident qui fait voir derrière chaque extrémiste un modéré rationnel dévoyé par les circonstances – a espéré qu’en soutenant les Frères, il s’attirerait leur gratitude et obtiendrait d’eux, sur toutes ces questions, une évolution vers des positions plus modérées.

 

Enfin, la troisième raison de l’alliance avec les Frères tient précisément à leur mode de fonctionnement, fondé sur l’infiltration patiente des institutions – dans le monde arabe, mais aussi en Occident. L'apparition soudaine de dizaines de « conseillers » proches des Frères autour d'Obama n'est pas seulement le fait d'un choix délibéré du président.

 

Elle traduit aussi l'habileté de l'organisation et son long exercice des méthodes de l'infiltration et de la dissimulation. Ces "conseillers" ne sont pas seuls, bien sûr ; des influences contraires existent aussi dans l'entourage du président. Mais leur existence a grandement facilité la mise en place d’une alliance entre les Frères et l’Amérique.

 

L’alliance entre l’administration Obama et les Frères musulmans n’a cependant jamais été complète ni parfaite. Au Moyen-Orient même, elle connaît deux exceptions.

 

D’abord, contrairement aux exigences et à la doctrine des Frères musulmans, Obama (après quelques hésitations en début de premier mandat) a confirmé la doctrine historique de l’Amérique concernant Israël : il veille autant que ses prédécesseurs à préserver la supériorité militaire de l’Etat hébreu sur tous ses voisins, seul moyen de garantir qu’ils ne menacent pas son existence.

 

Ensuite, il n’a jamais cherché à se rapprocher du Hamas, qui n’est autre que la branche palestinienne des Frères musulmans. Pour Obama comme pour Bush, le Hamas est un mouvement terroriste et l’interlocuteur privilégié dans les territoires palestiniens reste le Fatah de Mahmoud Abbas.

 

 

Éclaircissements sur la complexité du coup d'État en Égypte

Daniel Pipes

National Review Online, 5 juillet 2013

Adaptation française: Johan Bourlard

 

Les événements survenus en Égypte cette semaine appellent plusieurs réponses. En voici treize (en complément de mon article suggérant que Morsi a été destitué trop tôt pour discréditer l'islamisme comme il aurait dû l'être).

 

Morsi siégeait avec Sisi à sa droite, en signe d'autorité, mais on sait désormais qui détenait vraiment le pouvoir. Morsi était-il le président démocratiquement élu de l'Égypte ? Tous les comptes rendus journalistiques répondent par l'affirmative alors qu'il n'en est rien.

 

Morsi n'a jamais été aux commandes. De toute évidence, il ne contrôlait pas l'armée mais échappaient également à son contrôle la police, les services de renseignements, la justice et même la Garde présidentielle chargée de le protéger. Pour reprendre les termes d'un journal du Caire, « comme un signe du peu de contrôle exercé par M. Morsi sur la bureaucratie issue de l'ère Moubarak, les officiers de la Garde présidentielle… ont éclaté de joie en faisant flotter les drapeaux sur le toit du palais. » En d'autres termes, Morsi a toujours exercé ses fonctions avec la permission de l'État profond, à savoir les groupes mêmes qui ont organisé son « élection » en 2012.

 

Il n'y a que deux pouvoirs, l'armée et les islamistes. Cette triste réalité s'est confirmée à plusieurs reprises depuis le début des bouleversements dans le monde arabe, il y a deux ans et demi, et vient à nouveau de se confirmer en Égypte. Les libéraux, les laïcs et les gens de gauche ne comptent pas dans les moments difficiles. Pour eux, le défi majeur est d'acquérir un poids politique.

 

1952, 2011, 2013. À trois reprises, l'armée égyptienne a destitué des dirigeants en place à savoir un roi, un ancien général de l'armée de l'air et désormais, un représentant des Frères musulmans. Aucune autre institution en Égypte ne jouit d'un tel pouvoir. Que ce soit en 2011 ou aujourd'hui les manifestants dans les rues se sont félicités d'avoir destitué le président mais si l'armée avait été du côté de ces présidents et non des manifestants, l'ancien chef d'État serait toujours en fonction.

 

La gamme de produits de consommation de la marque Safi est l'un des centres de profit de l'armée égyptienne. L'Armée, une véritable société commerciale. Le corps des officiers de l'armée exerce un contrôle aussi étendu que malsain sur l'économie du pays. Cet intérêt surpasse tous les autres. Les officiers peuvent être en désaccord sur bien des points mais ils sont unanimes sur la nécessité de transmettre ces privilèges intacts à leurs enfants. Inversement, ce matérialisme signifie qu'ils feront alliance avec quiconque leur garantira ces privilèges comme ce fut le cas il y a un an avec Morsi (qui a ajouté de nouveaux avantages).

 

Gouverner en restant dans les coulisses. Pendant un an et demi, de février 2011 à août 2012, l'exercice direct du pouvoir par Mohamed al-Tantawi et le Conseil suprême des Forces armées (CSFA) s'est mal passé. Cela explique peut-être pourquoi le général Abdul-Fattah al-Sisi a immédiatement remis le pouvoir entre les mains d'un civil.

 

Les coups d'État ont changé. Le soir du 22 juillet 1952, le colonel Gamal Abdel-Nasser demanda à Anouar el-Sadate de venir du Sinaï au Caire. Mais Sadate, qui se rendit alors au cinéma avec sa famille, faillit faire échouer le renversement de la monarchie. Cette anecdote révèle deux changements de taille. D'une part les destitutions font maintenant partie d'une catharsis nationale alors qu'à l'époque il s'agissait de manœuvres qui s'opéraient dans l'ombre. D'autre part, ce sont désormais les hauts dirigeants de l'armée qui révoquent le chef de l'État et plus des officiers subalternes enflammés. En d'autres termes, en 2011, l'Égypte est entrée dans l'ère des coups d'État plus raffinés, à la Turque, trois des quatre coups ayant été réalisés par des chefs de l'armée et non par des officiers de second rang.

 

Le fascisme de l'armée. Hillel Frisch observe que la référence faite par al-Sisi à « la volonté du peuple », alors que le peuple est en fait profondément divisé, indique la vision intrinsèquement dictatoriale que Sisi et le CSFA ont du pouvoir. Ce constat, qui est juste, n'a toutefois rien de nouveau. Ce sont en effet des militaires qui gouvernent l'Égypte depuis 1952 avec une pompe antidémocratique.

 

Analogie avec l'Algérie. L'armée algérienne est intervenue dans le processus électoral en 1992, au moment où les islamistes apparaissaient en mesure de gagner les élections. Cette situation est comparable à celle que vit l'Égypte actuellement et n'exclut pas l'éventualité d'une guerre civile de plusieurs années. Cependant l'analogie manque de pertinence dans la mesure où l'Algérie n'a rien connu de comparable à l'Égypte avec l'opposition massive au pouvoir des Frères musulmans. Il serait surprenant de voir les islamistes égyptiens recourir à la violence après en avoir fait plusieurs fois l'expérience et après avoir considéré le nombre important d'opposants engagés contre eux.

 

Al-Sisi est-il de mèche avec les salafistes ? Il était frappant que Sisi invite Galal Morra parmi les quelques privilégiés conviés à l'annonce de la destitution de Morsi. Chose plus frappante encore, le plan d'action de Sisi correspond aux idées mêmes des salafistes. Ainsi, il n'a pas désigné d'homme de gauche comme Mohamed El Baradei comme chef du gouvernement intérimaire, et il n'a pas non plus supprimé la constitution islamiste actuelle mais l'a seulement suspendue.

 

Adli Mansour n'est-il qu'un homme de paille ? C'est ce que disent les spécialistes. Or ils disaient la même chose d'Anouar el-Sadate au lendemain de la mort inopinée de Gamal Abdel-Nasser en 1970. On avait vu par la suite qu'ils s'étaient trompés. Il se peut que Mansour soit éphémère mais il est trop tôt pour le savoir d'autant plus qu'il est quasiment inconnu.

 

Anne W. Patterson, « hayzaboon ». L'ambassadrice des États-Unis en Égypte a fait scandale en prenant parti pour les Frères musulmans. Objet d'aversion dans les rues du Caire et qualifiée de « vieille sorcière », elle n'a fait que récolter les fruits de sa trahison des valeurs fondamentales de l'Amérique.

 

Morsi et Patterson ont été l'un comme l'autre vilipendés. L'Arabie Saoudite va-t-elle financer l'Égypte ? David P. Goldman observe que la monarchie saoudienne craint les Frères musulmans en qui elle voit un concurrent républicain à son pouvoir et à son énorme soulagement face à l'expulsion de Morsi. Il émet l'hypothèse selon laquelle Ryad, qui dispose d'une réserve de 630 milliards de dollars, pourrait sans grands efforts fournir les dix milliards nécessaires chaque année pour préserver l'Égypte de la famine. C'est probablement la seule solution en vue pour une population égyptienne affamée. Mais la gérontocratie va-t-elle mettre la main au portefeuille ?