POURQUOI LA LIGUE ARABE AVANCE À PAS DE TORTUE, ET PLUS : ISLAM CONTRE ISLAMISME

 

 

 

 

 

La Ligue arabe avance à pas de tortue

David Bensoussan

UQAM, 22 mai 2013

 

Fait peu connu : le Comité politique de la Ligue arabe regroupant sept pays proposa le gel des avoirs juifs en 1947, avant même l’indépendance d’Israël un an plus tard. La Ligue arabe rejeta la partition de la Palestine en deux états votée par l’ONU ; cinq armées arabes envahirent alors le nouvel État et furent défaites. Depuis, la Ligue arabe a appliqué un boycottage total d’Israël, sur les plans diplomatique, économique et culturel. Par la suite, d’autres pays nouvellement indépendants s’y joignirent et la Ligue arabe compte aujourd’hui 22 états.

 

L’adhésion à la Ligue arabe a obligé les nouveaux pays à souscrire à sa politique de boycottage. Ainsi, des pays modérés tels le Maroc et la Tunisie cessèrent toute relation ou contact avec Israël. On appliqua la censure des ouvrages ou des journaux qui présentaient Israël sous un aspect positif et on alla jusqu’à geler les échanges postaux. Or, ce boycottage total n’a fait que retarder un dialogue essentiel pour la compréhension mutuelle.

 

Le refus de normalisation des relations avec Israël a été réaffirmé par la Ligue arabe après la Guerre des Six Jours à Khartoum (non à la paix, non à la reconnaissance, non à la négociation). Le manque de soutien au plan de paix de Camp David II en 2000 fut une des raisons pour lesquelles Arafat décida de cesser les pourparlers et de se lancer dans une seconde intifada. En 2002, la Ligue arabe proposa une normalisation avec Israël en échange d’un retour aux frontières de 1967, la création d’un État palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale et un règlement juste et équitable de la question des réfugiés palestiniens. Cette initiative de paix fut lancée en 2002 par l’Arabie saoudite suite aux évènements du 11 septembre 2001 : il était alors important de « redorer le blason » de ce pays d’où la majorité des terroristes furent issus. Ce plan basé sur le principe de la terre contre la paix fut réaffirmé en 2007. Il fut amendé en 2013 pour permettre des échanges de territoires mineurs et mutuellement agréés.

 

En 2002, la Ligue arabe fit appel à de nombreuses institutions internationales pour qu’elles soutiennent son plan de paix : les Nations Unies, les États-Unis, la Fédération russe, les États musulmans, l’Union européenne. Un seul pays ne fut pas appelé : Israël. Pourtant, bien des mesures devaient être prises par Israël en vue d’une solution de deux états. C’est pourquoi ce plan de paix donna à Israël l’impression d’un diktat (take it or leave it!) plutôt que celle d’une proposition de paix sincère.

 

L’enjeu des frontières sécuritaires et celui de la mise en pratique de la solution au problème des réfugiés constituent des obstacles majeurs. En effet, le lendemain de l’annonce du plan de paix de la Ligue arabe en 2002, un amendement vint préciser que la résolution 194 des Nations-Unies de 1948 – donnant aux réfugiés qui désirent retourner et vivre en paix la permission de revenir ou d’opter pour une compensation – devait être amendée par la résolution 14/224B de la Ligue arabe qui exige la reconnaissance du droit de retour des réfugiés palestiniens tout en ignorant la cause des réfugiés juifs des pays arabes.

 

L’année 2002 fut également l’année où fut lancée l’initiative complexe de la « Feuille de route » du Quartet réunissant l’ONU, les États-Unis, l’Union européenne et la Russie. Actuellement, le plan de paix de la Ligue arabe est dans les limbes en raison de la dissension interne des États membres – dissension exacerbée par la guerre civile en Syrie  – et par le manque d’unité au sein des Palestiniens : le Hamas à Gaza d’une part, le Fatah en Cisjordanie de l’autre. Comment prendre ce plan de paix au sérieux lorsqu’on sait que le retrait unilatéral du Liban et de Gaza a cédé la place à des organisations radicales qui ont saisi cette occasion pour bombarder Israël à tout vent ? Comment prendre ce plan au sérieux lorsque l’Égypte elle-même arrive difficilement à contrôler les groupes terroristes au Sinaï, que le Liban vit sous la dictature du Hezbollah et que l’Iran fait compétition à la Turquie pour aiguillonner le Hamas radical ?

 

En arrière-plan, la propagande de haine et d’enseignement de la haine notamment dans de nombreux médias électroniques arabes n’a jamais été aussi forte et a augmenté d’intensité depuis l’avènement du « printemps arabe. » Il est évident que cette haine va chercher ses racines dans des causes plus profondes qui ne se limitent pas à la résolution du conflit israélo-palestinien.

 

Le diplomate israélien Abba Eban avait coutume de dire : « les Arabes ne ratent jamais l’occasion de manquer une occasion. » Après plus de 50 ans d’immobilisme, la Ligue arabe s’est mise à avancer à pas de tortue avec… le retard d’une génération. Pour certains, la proposition de la Ligue arabe de 2002 a constitué une évolution sur le plan psychologique et relègue aux oubliettes la déclaration de Khartoum de 1967. Contrairement à la résolution 242 des Nations-Unies qui fait État de frontières sûres et reconnues dans le cadre d’un règlement du conflit, elle n’est accompagnée d’aucune garantie ou considération de sécurité. Pourtant, un simple coup d’œil sur la carte met en évidence l’importance du facteur de la sécurité dans tout règlement. La réalité est qu’il n’y a pas de solution instantanée à cette situation complexe. Il faut faire preuve d’imagination pour trouver la formule intermédiaire entre « céder des territoires pour obtenir la paix » et « obtenir la paix pour céder des territoires. » Une approche différente qui puisse rétablir la confiance des parties est nécessaire afin de collaborer à une solution graduelle et assurer que les considérations vitales de tout un chacun soient abordées dans l’aménité.

 

Islam contre islamisme

Daniel Pipes

The Washington Times, 13 mai 2013

Adaptation française: Johan Bourlard

 

Quels sont les motifs à la base des attentats du mois dernier à Boston et du projet d'attentat contre un train canadien de la compagnie Via Rail ?

 

Les gens de gauche et l'establishment offrent diverses réponses imprécises et éculées – telles que « l'extrémisme violent » ou encore la colère envers l'impérialisme occidental – indignes de toute discussion sérieuse. Les conservateurs, au contraire, s'engagent dans un débat interne animé et sérieux : alors que certains pensent que l'élément déclencheur est l'islam comme religion, d'autres avancent que la cause réside dans une variante extrémiste de la religion connue sous le nom d'islam radical ou islamisme.

 

En tant que participant à ce débat, je présente ici mon argumentation qui vise l'islamisme.

 

Le fait de voir le problème dans l'islam en tant que tel (comme c'est le cas d'ex-musulmanes comme Wafa Sultan et Ayan Hirsi Ali) souligne la suite logique observée depuis la vie de Mahomet et le contenu du Coran et du Hadith jusqu'à la pratique actuelle de l'islam. En accord avec le film Fitna de Geert Wilders, ils soulignent l'étonnante continuité entre les versets du Coran et les actions djihadistes. Ils citent les textes de l'islam pour démontrer l'importance capitale de l'idée de supériorité des musulmans, du djihad et de la misogynie et en concluent qu'une forme modérée de l'islam est impossible. Ils soulignent les propos du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan raillant l'idée même d'islam modéré. Et posent finalement une question redoutable : « Mahomet était-il musulman ou islamiste ? » Enfin, ils soutiennent qu'en condamnant l'islamisme comme nous le faisons nous cédons face au politiquement correct ou à la lâcheté.

 

À cela, nous répondons : Oui, il existe certains éléments de continuité et les islamistes suivent assurément le Coran et le Hadith de façon littérale. Mais il existe aussi des musulmans modérés qui, il est vrai, n'ont pas la force quasi-hégémonique des islamistes. Par ailleurs, le fait de nier, comme l'a fait Erdoğan, l'existence d'un islam modéré met en évidence un singulier rapprochement entre les points de vues islamiste et anti-islam. Ajoutons que Mahomet était un musulman à part entière et non un islamiste puisque l'islamisme est un concept datant seulement des années 1920. Mais non, nous ne sommes pas des lâches quand nous présentons notre analyse telle qu'elle est. Et voici en quoi elle consiste :

 

L'islam est une religion née il y a quatorze siècles et est aujourd'hui la foi de plus d'un milliard de croyants de toutes tendances allant des soufis quiétistes aux djihadistes violents. Les musulmans ont enregistré des succès militaires, économiques et culturels entre environ 600 et 1200 de l'ère chrétienne. À cette époque, être musulman signifiait appartenir à une équipe qui gagne, un fait qui a largement inspiré aux musulmans l'idée d'associer leur foi à la réussite d'ici-bas. Ces souvenirs glorieux du Moyen Âge ne sont pas que de simples réminiscences : ils demeurent centraux dans la foi des croyants en l'islam et en eux-mêmes en tant que musulmans.

 

Une dissonance majeure apparut vers 1800, lorsque les musulmans commencèrent, sans s'y attendre, à perdre des guerres, des marchés ainsi que le leadership culturel face aux Européens occidentaux. Cette situation perdure actuellement, alors que les musulmans occupent les dernières places de pratiquement tous les classements. Ce changement a provoqué à la fois une grande confusion et une grande colère. Que s'est-il passé, pourquoi Dieu a-t-il apparemment abandonné Ses fidèles ? Cette insoutenable divergence entre les exploits de l'âge pré-moderne et l'échec de l'époque contemporaine a provoqué un traumatisme.

 

À cette crise les musulmans ont réagi de trois façons différentes. Il y a d'abord les laïcs qui veulent voir les musulmans abandonner la charia (la loi islamique) et imiter l'Occident. Il y a ensuite les apologistes qui imitent également l'Occident mais affirment, en faisant cela, qu'ils suivent la charia. Il y a enfin les islamistes qui rejettent l'Occident au profit d'une application intégrale et rétrograde de la charia.

 

Les islamistes détestent l'Occident en raison de son identification à la chrétienté, l'ennemi juré historique, et de son énorme influence sur les musulmans. L'islamisme pousse à rejeter, vaincre et soumettre la civilisation occidentale. Malgré ce désir, les islamistes assimilent les influences occidentales, y compris le concept d'idéologie. En effet, l'islamisme représente la transformation de la foi islamique en idéologie politique. Islamisme désigne précisément une version de l'utopisme radical teintée d'islam, un -isme comme les autres -ismes, comparable au fascisme et au communisme. Singeant ces deux mouvements, l'islamisme, à titre d'exemple, se réfère abondamment aux théories du complot pour interpréter le monde, à l'État pour réaliser ses ambitions et à la force brutale pour atteindre ses objectifs.

 

Soutenu par 10 à 15 pour cent des musulmans, l'islamisme s'appuie sur des cadres dévoués et compétents dont l'impact va bien au delà de leur cercle limité. Il constitue une menace pour la vie civilisée en Iran, en Égypte et pas seulement dans les rues de Boston mais aussi dans les écoles, les parlements et les tribunaux occidentaux.

 

Quant à nous, notre question redoutable est la suivante : « Que proposez-vous pour vaincre l'islamisme ? » Ceux qui font de l'islam dans son ensemble leur ennemi ne succombent pas seulement à l'illusion du simplisme et de l'essentialisme mais se privent également d'outils pour le vaincre. Nous qui nous focalisons sur l'islamisme voyons la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide comme des modèles pour réfréner le troisième totalitarisme. Nous pensons que l'islam radical est le problème et que l'islam modéré est la solution. Nous travaillons avec les musulmans anti-islamistes pour vaincre un fléau commun. Et nous triompherons de cette nouvelle variante de la barbarie de sorte qu'une forme moderne de l'islam puisse voir le jour.

 

La Russie de Poutine alimente la guerre en Syrie :

le dilemme du gouvernement Netanyahou

Freddy Eytan

Le CAPE de Jérusalem, 18 mai 2013

 

La dernière rencontre de Benjamin Netanyahou avec Vladimir Poutine n’a pas réussi à dissiper les graves préoccupations israéliennes et il semble que la Russie soit déterminée à poursuivre ses livraisons d’armes sophistiquées à la Syrie et à soutenir, coûte que coûte, le régime de Bachar el-Assad.

 

Depuis la « Guerre Froide », la politique étrangère du Kremlin n’a pas vraiment évolué. L’ex-Union soviétique possède l’art de faire monter les enchères et de raviver la tension dans le monde, mais à ce jour, elle n’a pas disposé de moyens opérationnels pour mettre un terme aux crises régionales ou faire progresser un processus de paix équitable. Rappelons pour mémoire les conflits armés dans notre région : la campagne de Suez en 1956, la guerre des Six Jours en 1967, la guerre du Kippour de 1973, les invasions américaines en Irak, et les célèbres discours belliqueux des chefs du Kremlin brandissant sempiternellement l’arme nucléaire.

 

Les Russes menacent à chaque fois d’intervenir directement mais reculent devant les complications éventuelles d’un conflit armé et se replient toujours face à l’intransigeance de certains présidents américains, tels que J.F. Kennedy, Richard Nixon ou Ronald Reagan.

 

Dans les discussions diplomatiques et même lors des débats universitaires, les soviétologues ne seront jamais unanimes sur les réelles intentions du Politburo. En réalité, à l’intérieur des murailles du Kremlin, Poutine, comme ses prédécesseurs, laisse planer le mystère et demeure une véritable énigme.

 

A l’évidence, la crise syrienne n’est plus un conflit local ! Elle s’est transformée au fil des dernières semaines en une confrontation planétaire qui rappelle la « Guerre Froide » entre les deux superpuissances. L’échec de la Russie de ne pouvoir intervenir dans la chute de Kadhafi en Libye a été cuisant et humiliant pour Poutine. Les opérations de l’OTAN, en particulier celles de la France, ne pourront plus se reproduire avec Assad en Syrie. Ce pays est le dernier bastion des Russes dans notre région et Moscou considère le régime laïc d’Assad comme un allié précieux et un Etat stratégique face à la montée en puissance des Islamistes dans le monde arabe et les tentatives hégémoniques de l’Iran. Toute l’armée syrienne est équipée de matériel soviétique et dans la ville côtière de Tartous, les Russes abritent une importante base navale. Les deux pays sont liés par 6 milliards de dollars de contrats d’armements signés ces dernières années, et la Russie qui a perdu plusieurs contrats au profit des fabuleux accords signés avec les Américains tient à maintenir la livraison de ces nouvelles armes pour des raisons à la fois économiques et géostratégiques. Contrairement à l’avis des Occidentaux et d’Israël, ces armes sont qualifiées par le Kremlin de défensives, destinées à protéger des sites stratégiques en Syrie et à éviter toute intervention étrangère. 

 

Toutes les démarches du gouvernement israélien pour annuler la vente de ces armes dangereuses, notamment des missiles de croisière supersonique ainsi que des missiles antiaériens, ont été hélas vouées à l’échec. Pourtant, nos relations bilatérales avec la Russie sont au beau fixe, et la visite officielle de Poutine en juin 2012 en Israël fut apparemment une grande réussite.

 

Dans la lignée de sa conduite intransigeante, nous constatons que Moscou persiste et signe, alimente ainsi la guerre en Syrie et risque considérablement d’enflammer toute la région.

 

Devant la faiblesse de l’administration Obama et l’impuissance des Occidentaux à intervenir sur le terrain ou instaurer une zone d’interdiction de survol depuis des navires en mer, l’Etat juif est placé devant un grand dilemme, se trouvant dans l’obligation de poursuivre à la fois ses démarches diplomatiques mais surtout devant se défendre par tous les moyens possibles dont dispose Tsahal. Il s’agit effectivement de lignes rouges que les Russes ne devraient pas franchir. Nous devons à tout prix contrer l’utilisation de ces nouvelles armes russes par le régime d’Assad, par le Hezbollah iranien ou toute autre organisation terroriste.

 

Les dangers sont donc existentiels et les derniers raids en territoire syrien prouvent que le gouvernement Netanyahou est déterminé à protéger ses citoyens même au risque d’un affrontement involontaire avec la Russie de Poutine.